Sous la plage, la grève

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Le constat est simple : l’analyse des luttes ouvrières en mai et juin 1968 a intéressé peu de monde. Peut-être parce que le caractère plus spectaculaire de la révolte étudiante a davantage tenté journalistes et chroniqueurs. Peut-être parce que d’autres catégories socio-professionnelles trouvèrent plus facilement des porte-plume : livres et articles abondent sur la “contestation” chez les architectes ou dans les milieux du cinéma. Pour la classe ouvrière, hormis de lacunaires récits syndicaux, on ne dispose guère que d’enquêtes et de témoignages épars, d’accès souvent difficile. Seuls tentèrent une synthèse ceux des sociologues et militants qui virent dans le mouvement de Mai la confirmation du rôle d’avant-garde de la “nouvelle classe ouvrière” et des couches techniciennes. Dans la mémoire collective, il ne reste alors, au-delà des expériences locales, que quelques idées très générales et le plus souvent erronées sur ce que fut l’attitude de la classe ouvrière en mai et juin 1968.

Quant au lien entre les mouvements ouvriers en Mai 68 et les expériences de la classe ouvrière dans la décennie précédente – depuis l’instauration, en 1958, de l’État fort gaulliste –, le gouffre est également béant. C’est que cette liaison ne fonctionna que comme alibi pour tous ceux des dirigeants syndicaux dont l’objectif était de minimiser le rôle de détonateur que joua la révolte étudiante par rapport au déclenchement des luttes ouvrières. Pour les autres, un tel souci devint alors d’emblée suspect : le signe évident de la volonté de minimiser la spontanéité des luttes de Mai.

Aujourd’hui, pour tous ceux qui, loin des discours pompeux sur la “crise de civilisation”, voient dans Mai 68 une étape de la lutte des classes, la date clé de la recomposition du mouvement ouvrier en France, pour tous ceux que concerne la manière dont s’articulent l’ancien et le nouveau dans l’histoire ouvrière, i1 est temps – dix ans plus tard – d’y regarder de plus près.

Dix ans

L’avènement d’un État fort

Le 13 mai 1958, la classe ouvrière est défaite sans avoir combattu. Une partie de ses organisations traditionnelles – la majorité de la SFIO – appuie l’instauration du général de Gaulle et de la VRépublique. Il faut attendre quinze jours pour que la gauche manifeste contre le coup de force. Et c’est séparées que les organisations syndicales appellent à des arrêts de travail : la CGT le 27, la FEN et la CFTC le 28. Ceux-ci sont faiblement suivis. Ce ne sont pas là anecdotes et accidents : les conséquences de l’absence de riposte des organisations ouvrières sont au contraire profondes. Jamais la combativité ouvrière n’aura été aussi basse qu’en 1958 : 1 137 700 journées de grève. Iil faut remonter à 1946 pour trouver plus bas. Aux législatives de 1958, les organisations ouvrièrestotalisent 27 % des suffrages, elles en comptaient 33 % en 1956. A lui seul, le PCF perd 6 % de ses suffrages, 1 600 000 voix. Que s’est-il passé ?

Tant bien que mal, la démocratie parlementaire de la IVRépublique avait jusqu’alors fonctionné comme instance d’arbitrage entre les diverses couches de la bourgeoisie. Généralement, le capital financier arrivait sans trop de peine à obtenir un arbitrage favorable à ses intérêts. De plus, jusqu’au milieu des années cinquante, ces arbitrages étaient ambigus : la guerre froide pesait lourdement, les premières vagues du “capitalisme du troisième âge” arrivaient en France mêlées aux nécessités de la reconstruction de l’économie après guerre. L’avènement de Khrouchtchev et la politique de coexistence pacifique coïncident avec la nécessité urgente de profondes mutations technologiques, que symbolise fort bien le bip-bip du premier Spoutnik en septembre 1957.

Ce n’est donc plus de “petits arbitrages” qui sont nécessaires pour la politique industrielle du capitalisme français. Or, la tentative Mendès-France – imposer ces mutations en respectant encore le cadre parlementaire – a échoué, et a échoué devant la résistance des multiples groupes de pression, celui des bouilleurs de cru prenant en la matière valeur d’exemple. Il y a maintenant nécessité d’un État fort qui, au nom d’un pseudo-arbitrage entre les classes, pourra imposer ses choix aux diverses couches de la bourgeoisie et opérer les mutations nécessaires. Et puis, il y a la guerre d’Algérie. Comment “sauver les meubles”, c’est-à-dire garder le contrôle effectif du Sahara sans s’embourber dans une guerre qui commence à coûter cher ? C’est la question qui préoccupe des couches de plus en plus larges de la bourgeoisie, qui n’identifient pas leurs intérêts à ceux des colons d’Algérie et qui restent circonspectes devant l’évolution d’une partie de l’armée. Mais la volonté de faire régler ce problème par l’intermédiaire d’une gauche “compréhensive” a échoué avec les tomates accueillant Guy Mollet à Alger et avec l’échec du Front républicain. Là aussi, la nécessité d’aller vers un État fort s’impose maintenant. Ce sont là les raisons qui expliquent l’avènement du gaullisme. Dans leur ensemble, les opposants de gauche n’y comprennent rien ; les uns hurlent au fascisme, d’autres mènent bataille pour restaurer la IVRépublique, certains n’hésitent pas à écrire que le gaullisme ramène le pays « au temps du seigle et de la châtaigne2 ».

A partir du 13 mai, la classe ouvrière organisée attend le fascisme tous les matins. Mais celui-ci n’arrive pas. Aussi, déboussolée par les analyses majoritaires dans la gauche, elle sera tentée d’accorder un minimum de crédibilité à ceux qui expliquent que, en ralliant de Gaulle (Guy Mollet et la majorité de la SFIO), ils ont évité la guerre civile. Ce ne sont que de toutes petites minorités qui analysent dès ce moment le régime gaulliste autrement qu’en termes de parenthèse ou qu’en termes d’antichambre du fascisme : quelques intellectuels : Edgar Morin3Serge Mallet4de petits groupes comme le PCIet Socialisme ou barbarie6les uns et les autres en tirant d’ailleurs des conclusions opposées. Quelques années plus tard, ils seront rejoints par le PSU, puis par Servin et Casanova au sein de la direction du PCF. Les premiers n’auront guère de poids dans la situation politique, les seconds se verront très vite réduits au silence.

C’est sur la passivité de la classe ouvrière que de Gaulle s’appuiera principalement pour réaliser à marche forcée en deux années les principaux bouleversements économiques pour lesquels il avait été mis en place. Si les erreurs des directions ouvrières jouèrent le rôle décisif dans la passivité de la classe, des raisons objectives existaient également. Car l’année 1957 avait été désastreuse pour la classe ouvrière. Le coût de la vie est passé de 153 à 174,3 (indice officiel), ou de 196,7 à 226,1 (indice parisien CGT7). Le salaire net annuel moyen des ouvriers a diminué de 154 à 1508La dévaluation de 1958 permettra à de Gaulle d’opérer sa réorientation économique, non seulement en ménageant mais en restaurant un niveau de vie meilleur pour la classe ouvrièrele coût de la vie, en deux ans, augmente en effet deux fois moins que pour la seule année 1957 (173,3 à 188,810). Le salaire net annuel moyen d’un ouvrier passe, lui, de 150 à 160.

Parce que ces premiers arbitrages doivent se faire aux dépens des couches les plus archaïques de la bourgeoisie, de Gaulle a en effet un besoin vital de la neutralité ouvrière. Ces concessions, auxquelles il adjoindra quelques symboles11ne lui coûtent d’ailleurs pas cher dans le contexte du coup de fouet donné à l’économie par la dévaluation12En effet, la marge d’exploitation progresse jusqu’en 1960 (sauf pour le commerce qui baisse) ; le rendement économique du capital fixe brut également : sauf pour les transports et les télécommunications et faiblement pour l’énergie, c’est-à-dire dans les secteurs où l’État prend directement en charge une grande partie de l’infrastructure industrielle nouvelle, lourde et coûteuse. Cette mutation est facilitée par la diminution générale des impôts et des charges qui atteignent en 1960 leur taux le plus bas depuis 195513Baisse également, surtout en 1959, le prélèvement des entrepreneurs individuels par unité produite14 : cette baisse s’explique par le fait que, durant cette période, une partie des profits est directement réinvestie. Mais elle s’explique aussi par la diminution du nombre des entrepreneurs individuels : de 1954 à 1962, le nombre moyen de salariés par patron entrepreneur passe de 11,9 à 16,715Dans ce contexte, l’amélioration relative du niveau de vie de la classe ouvrière ne grève pas lourdement les entreprises : la charge salariale par unité produite atteint également son niveau le plus faible depuis 1953.

Quand on regarde plus en détail l’évolution des salaires durant cette période, il est cependant possible de se faire une idée plus précise des couches sociales sur lesquelles s’appuie prioritairement le gaullisme à ses débuts. Si on prend comme référence le salaire net annuel moyen des ouvriers du textile (qui augmente de 25 % entre 1958 et 1961), les seules branches où le salaire progresse davantage sont le pétrole, la chimie en général, le papier-carton et les industries polygraphiques, les carrières du spectacle et les professions libérales16Et si on prend comme référence le salaire net annuel moyen des ouvriers (qui augmente de 17 % entre 1958 et 1960), on s’aperçoit que l’évolution des salaires des ouvriers et des employés se situe en dessous de cette référence (-2 % et -7 %), tandis que les salaires des cadres supérieurs et surtout ceux des cadres moyens la dépassent (+ 1 % et + 3 % 16). 5 % de différence quant à l’évolution des salaires ouvriers et ceux des cadres moyens : à travers l’apparente prospérité générale, la hiérarchie des salaires ne cesse de se creuser.

Les répercussions sur le mouvement ouvrier

1960 marque bien l’apogée de la période de facilité du gaullisme17La progression de la production industrielle y culmine à 11,4 %. Elle retombera à 5,7 % et 6 % en 1961 et 1962, qui sont à tous les égards des années de transition. Car si la classe ouvrière a été défaite sans combat, elle n’est pas pour autant démembrée. De Gaulle a pu faire perdre 1 600 000 voix au PC lors des législatives, mais il ne peut exploiter son avantage. Celui-ci en regagne près d’un million lors des municipales de 1959. Ce chassé-croisé, dessinant un “ventre mou” de 500 000 à 1 000 000 d’électeurs communistes flottants, durera plusieurs années. 800 000 électeurs communistes votent de nouveau avec de Gaulle pour le référendum sur l’élection du président de la République au suffrageuniversel. Aux législatives de 1962, le PCF retrouve 21,8 % des suffrages exprimés, gagnant trois points par rapport à 1958. Les oscillations de la SFIO sont moins spectaculaires mais son déclin est constant : de 15,8 % en 1958 à 12,7 % en 1962. Ce déclin, comme l’échec du cartel des non lors du référendum d’octobre 1962, amènera d’ailleurs les premières reprises de contact avec le PCF.

Ce ne sont pas que les scores électoraux mais aussi les effectifs des partis ouvriers qui diminuent. De 429 653 adhérents en 1956, le PCF se retrouve avec 405 000 adhérents en 196218La SFIO passe, elle, de 120 000 adhérents en 1957 à 91 000 en 196219. Elle a été affectée entre-temps par une scission qui l’a amputée d’une dizaine de milliers de militants : le PSA, créé le 15 septembre 1958 à partir des désaccords sur l’Algérie et sur le soutien au général de Gaulle. Il y a donc baisse des effectifs, mais cette baisse n’est pas catastrophique. Il en va de même, semble-t-il, pour les organisations syndicales. Nous ne connaissons pas l’évolution précise des effectifs de la CFTC et de FO. La CGT, quant à elle, connaît une baisse sensible de ses effectifs20Mais les élections aux caisses primaires de Sécurité sociale ne traduisent que des variations infimes : en 1955, la CGT, FO et la CFTC obtiennent respectivement 30,3 %, 11,4 % et 14,7 % ; en 1962, le résultat donne 30,6 %, 10,1 % et 14,4 %. Seule la baisse de FO peut apparaître significative ; il est vrai que celle-ci est alors fortement divisée sur l’affaire algérienne : un courant anarcho-syndicaliste et trotskisant est favorable à l’indépendance de l’Algérie mais soutient le MNA et non le FLN ; un courant “Algérie française” a démissionné du bureau confédéral en 1958 tout en restant vivace dans la confédération. Entre les deux, la majorité confédérale de Bothereau navigue… Globalement, en tout cas, il n’y a pas de recul significatif des confédérations ouvrières. Même la progression des abstentions ou des votes nuls est faible : de 29,4 % en 1955 à 31,16 % en 1962. A partir de 1960, il y a d’ailleurs une réactivation de l’activité de la classe ouvrière : les journées de grève passent en 1961 à 2 600 600 et en 1962 à 1 901 500. De manière générale, les grèves restent courtes mais sont plus nombreuses. C’est que la situation sociale se dégrade. Dès 1959, des indices de dégradation des conditions de travail sont déjà apparus : le travail “en équipe” augmente, en particulier dans les industries de transformation21Et, à partir de 1960, la durée du travail remonte pour les ouvriers : 46 heures en 1959, 46,3 en 1960, 46,7 en 1961 et 46,9 en 1962, phénomène surtout sensible dans les petites entreprises, parents pauvres de la restructuration. La guerre d’Algérie privant le marché du travail d’une grande partie de la jeunesse, les vieux travailleurs tendent à rester plus longtemps en activité : le pourcentage du nombre d’actifs de plus de cinquante-quatre ans passe de 18,2% à 20,4 %. Les accidents du travail augmentent22.

Pendant ce temps, la structure de la classe ouvrière tend à se modifier : de 1954 à 1962, la proportion d’ouvriers qualifiés et de contremaîtres dans la production diminue de 15,9% à 13,5%. La proportion de techniciens, en revanche, augmente légèrement: de 1,3% à 1,8%. Ce dernier chiffre sera l’occasion pour de nombreux auteurs de rêveries futuristes23On oublie facilement que la même statistique indique une progression du pourcentage d’ouvriers spécialisés de 9% à 12,4%. Par ailleurs, la restructuration à marche forcée de l’économie française abandonne en route des branches et des régions entières : à l’automne 1962, c’est durant deux mois que les mineurs de Decazeville seront en grève, soutenus déjà par toute la région.

Mais c’est l’Algérie qui reste la préoccupation dominante. Économiquement, de Gaulle n’a pas réussi à se rallier la part la plus arriérée des couches petites-bourgeoises : l’échec pour l’implantation de l’UNR que représentent les municipales de 1959 atteste de la résistance des notables locaux. Politiquement, après une longue période d’équilibrisme, c’est la rupture avec les partisans de l’Algérie française que consomme la tentative de putsch d’avril 1961. Curieusement, ce sont les organisations syndicales qui apparaissent au premier plan de la lutte pour la “paix en Algérie”. Il est vrai qu’elles apparaissent moins atteintes par la débâcle de 1958. L’UNEF, le syndicat étudiant24multiplie les actions et les initiatives. Elle trouve parfois un accord avec les unions départementales parisiennes de la CFTC et de FO, comme pour les manifestations du 27 octobre 1960. Elle est aidée dans ce rôle par une nouvelle organisation politique, fondée en avril 1960, le PSU. La fusion s’est en effet faite entre les anciens minoritaires SFIO et une organisation issue de la “nouvelle gauche” et des milieux chrétiens radicalisés, l’Union de la gauche socialiste (UGS). Le PSU a une quinzaine de milliers d’adhérents et aura de 1960 à 1962 une activité essentiellement tournée vers la question algérienne.

Dans son ensemble, cependant, la classe ouvrière n’est pas massivement mobilisée sur l’Algérie. Ce sont essentiellement les milieux intellectuels et la jeunesse universitaire qui se sentent concernés (Manifeste des 121, réseaux de soutien au FLN, création du Front universitaire antifasciste). Il faudra la multiplication des initiatives UNEF, PSU, CFTC et le déploiement en France du terrorisme de l’OAS pour que le PCF développe son activité propre. Les actions unitaires culminent avec la manifestation contre le plasticage de la petite Delphine Renard : il y aura huit morts au métro Charonne, le 7 février. Tous sont membres du PCF. Près d’un million de travailleurs suivront leur enterrement le 15. Incontestablement, c’est la première rupture significative entre le gaullisme et la masse hésitante de la classe ouvrière. Le Figaro25 titre « La courbe se renverse », et le Monde26 « Le mouvement ouvrier a repris conscience de la force qu’il représente ». Deux mois plus tard, c’est la signature des accords d’Evian et la fin de la guerre d’Algérie. Mais Decazeville et Charonne annonçaient déjà ce que sera l’année 1963.

Le tournant

Car l’année 1963 s’annonce mal. Le taux de croissance annuel de la production industrielle passe de 11,4 % en 1960 à 6 % en 1962 : il sera de 4,7 % en 1963. En trois ans, de 1959 à 1962, le salaire net annuel moyen d’un ouvrier a progressé de 27 %, soit à la moyenne de 9 % par an. De 1962 à 1963, il ne progresse plus que de 5 %27Dans ces mêmes trois années, la hausse des prix est de 20,7 %, un peu moins de 7 % par an. De 1962 à 1963, elle est de 10 %28. Les effets de la dévaluation de 1958 s’estompent alors qu’apparaissent les effets des dispositions du Marché commun. Les industriels deviennent prudents : 29 % d’entre eux seulement augmentent leurs investissements, 35 % les diminuent. Les charges accumulées par l’État pour moderniser l’infrastructure industrielle sont lourdes et les résultats s’avèrent inégaux : incontestablement positifs pour les industries d’équipement (première transformation des métaux, industries mécaniques, industries électriques, automobile, construction navale, aéronautique et armement), moins probants pour les autres secteurs à partir des années 1963 et 1964. Des “poches” de dépression commencent ainsi à apparaître29Par ailleurs, la guerre d’Algérie a eu une double influence sur l’économie française : elle a de toute évidence apporté des commandes à une série d’industries. Et elle a aussi coûté cher à l’État ; la cessation des hostilités allège le carnet de commandes de bon nombre d’entreprises. Mais elle ne soulage guère le budget de l’État : l’indemnisation des rapatriés, notamment, va coûter très cher. Or, nous avons vu que pour permettre aux entreprises d’investir et de se moderniser et aussi pour leur permettre de neutraliser la classe ouvrière par une politique salariale habile, le gouvernement avait choisi de procéder à de très forts allégements fiscaux. Mais un tel allégement ne peut être durable que s’il implique soit le recours à d’autres recettes, soit la diminution d’autres postes de dépenses publiques. A la fois parce qu’il doit donner l’exemple au secteur privé et parce qu’il lui faut restreindre ses dépenses, l’État s’attaque alors aux salariés du secteur public.

Ce sont les mineurs qui relèvent le défi. Leurs salaires ont en effet atteint un retard de 11,5 % par rapport à la moyenne des salaires industriels. En Lorraine, particulièrement, s’ajoutent les craintes pour l’emploi. Curieusement, c’est la CFTC qui semble la plus résolue: elle lance dès le 28 février 1963 un mot d’ordre de grève illimitée. La CGT se contente d’un mot d’ordre de quarante-huit heures. Mais le pouvoir, misant sans doute sur la rigueur de la température pour rendre impopulaire la grève, prononce un ordre de réquisition que signe le général de Gaulle. Cela suffit pour unifier les trois fédérations ouvrières qui décident de maintenir leur mot d’ordre de grève. Le premier test est en Lorraine, le lundi 4 mars : massivement, les mineurs lorrains refusent de rentrer. Le 5, dans le Nord-Pas-de-Calais et les Cévennes, la grève est totale. Elle se déploiera pendant un mois, en bénéficiant d’une exceptionnelle solidarité nationale, dont la marche sur Paris du 13 mars reste le meilleur exemple. Mais le pouvoir ne peut céder et les confédérations syndicales refusent d’appeler à la généralisation, que seul évoque le PSU. Le 3 avril, les syndicats signent l’accord et appellent les mineurs à reprendre le travail. Les avantages obtenus sont faibles : les horaires, les conditions de travail, l’emploi, tout cela est renvoyé à une commission paritaire. Les congés payés passent à vingt-quatre jours. Mais la somme forfaitaire versée à chaque mineur à la reprise ne sera pour les quatre cinquièmes qu’une avance. Et l’augmentation des salaires ne sera que de 6,5 %30 : les Charbonnages proposaient au départ 5,7 %, une “commission de sages” mise en place par le gouvernement lui-même avait proposé 8 %. Dans les corons, c’est la colère. A Lens, le responsable venu expliquer l’accord et demander la reprise du travail ne pourra terminer sa harangue : sa voix est couverte par celle des mineurs massés sur la place qui le traitent de « vendu ». A Lille, à Merlebach et dans des dizaines d’autres villes, c’est par centaines que les mineurs déchirent leur carte syndicale31. Mais c’est la réaction du désespoir et non celle d’une avant-garde ouvrière cherchant et proposant des voies alternatives à la capitu­lation des appareils réformistes. Le travail reprendra pourtant. Aucun courant n’apparaîtra chez les mineurs capable de tirer les leçons de cet échec.

Pourtant, cette grève marque un véritable tournant dans l’histoire du gaullisme. En premier lieu, c’est une grève qui, après tous les atermoiements de la période 1958-1962, se fait dans l’unité syndicale, et cela dans une branche très profondément marquée par les affrontements intersyndicaux de 1947. Et à cette unité syndicale correspond l’unité de couches sociales traditionnellement séparées : pour la première fois, les employés – et une partie des ingénieurs – se mettent en grève avec les mineurs. Ensuite, même s’il a formellement maintenu l’ordre de réquisition et contraint les mineurs à la reprise, le gouvernement a en fait subi un échec : dès les premiers mots de l’allocution de Pompidou le 9 mars (« Il y a eu un malentendu »), c’est clair. Le « malentendu »ira en se creusant tout au long de la grève. Les slogans des manifestations se font de plus en plus clairement antigouvernementaux. Les délégués vont conspuer non seulement le gouvernement mais les parlementaires « inconditionnels32», dont certains ont pourtant cru bon de prendre des positions « nuancées33». En fait, c’est à 1a réconciliation de l’attitude syndicale et de l’attitude politique que l’on assiste. Ces mineurs qui, en particulier en Lorraine, avaient jusqu’alors massivement voté de Gaulle – y compris quand ils étaient par ailleurs d’actifs militants syndicaux – voteront désormais avec leur classe. C’est le premier signe annonciateur de la mise en ballottage de De Gaulle au premier tour de l’élection présidentielle de 1965. Les sondages eux-mêmes marquent déjà ce déclin : 42 % de satisfaits seulement, 41,5 % de mécontents.

La grève elle-même n’a jamais échappé au contrôle des organisations syndicales. Certes il y a eu mise en place d’un comité central de grève, mais il s’agit en fait d’une structure syndicale. Pourtant, certains aspects annoncent en partie des temps nouveaux. Le rôle des femmes, d’abord. Tout le monde sait que leur attitude est décisive dans une grève de longue durée “puisque ce sont elles qui tiennent les cordons de la bourse”. Mais ici, dans ce secteur exclusivement masculin34les femmes vont au-delà: elles écrivent au ministre, elles demandent à s’adresser aux mineurs dans les meetings, certaines précisent publiquement qu’elles empêcheront leur mari de reprendre le travail35Bref, elles refusent de rester chez elles, à leur place. La popularisation va souvent au-delà de la solidarité matérielle. Mais jamais les mineurs ne feront clairement appel à l’entrée dans la lutte des autres secteurs. Les confédérations syndicales auront beau jeu de se réfugier derrière un commode « C’est aux mineurs de décider. »

Pourtant, et c’est là un des éléments les plus significatifs de cette grève, les autres secteurs étaient prêts à entrer dans la lutte. Le 5 mars, une grève générale (d’un quart d’heure, il est vrai) est massivement suivie en protestation contre la réquisition et en solidarité avec les mineurs. Appelée par le CGT, la CFTC, la FEN, l’UNEF et parallèlement par FO, elle entraîne la paralysie totale d’une grande partie du secteur public (SNCF, RATP, coupures à l’EDF…), mais pas seulement. Elle est aussi massivement suivie dans la plupart des grandes entreprises industrielles, dans la région parisienne, à Lyon, Nantes, Toulouse. Dans la métallurgie lilloise, la grève est totale. Le 9, les mineurs du complexe de Lacq
– que l’on présente de plus en plus comme la source d’énergie alternative aux mines – se mettent en grève. Le 12, les cheminots débrayent deux heures, puis vingt-quatre heures le 15 avant d’entamer un cycle de grèves tournantes. Les sidérurgistes de Lorraine, solidaires des mineurs de fer, se mettent également en grève le 12. Le 14, c’est une journée d’action des métallurgistes, patronnée par la CGT et la CFDT, renouvelée une semaine plus tard. Le lendemain, c’est une journée revendicative dans la chimie. Le 20, c’est la journée d’action de la fonction publique avec laquelle se combine un arrêt de travail de quatre heures à EDF. A partir du 20, ce sont les PTT et la RATP qui sont touchés en même temps que les careneurs de Dunkerque et les métallurgistes de Michelin. La preuve n’est pas difficile à faire que ce n’est pas
« à la suite de la lutte victorieuse des mineurs », mais bien pendant celle-ci, qu’une autre série de secteurs ont démontré leur envie de rentrer en lutte: Et cela n’est même pas limité au secteur public: la chimie et surtout la métallurgie manifestent leur combativité. C’est à une réactivation d’ensemble de la classe ouvrière que nous avons affaire. Les chiffres de grève pour 1963 le prouvent: 5 990 150, c’est-à-dire plus du triple de 1962, le chiffre le plus élevé depuis 1953. Les confédérations syndicales ne lèveront pas le petit doigt pour coordonner cette volonté générale de lutte. Cela ne les empêche d’ailleurs pas de se renforcer. La remontée des effectifs de la CGT, sensible dès 1962, progresse à partir de 196436Il en va de même pour FO, après la baisse consécutive au départ de l’extrême droite et à la dissolution des sections d’Algérie. Les effectifs du PCF se redressent également: de 405 000 pour 1962 à 420 000 dénombrés en mai 196437Le nombre de ses cellules d’entreprise progresse. C’est que les problèmes internes qu’il doit surmonter – la liquidation de Servin et Casanova, la crise latente dans l’UEC – n’affectent pas directement la classe ouvrière. En revanche, la SFIO ne cesse de décroître38Et le PSU, que son congrès de janvier 1963 a vu divisé en sept tendances, connaît sa première crise sérieuse : une fois fini l’activisme de la période algérienne, un grand nombre d’adhérents le quittent39.

Du plan de stabilisation aux émeutes de Caen

Dans cette situation, le pouvoir ne pouvait rester sans réplique. Celle-ci se développe en trois temps :

  • d’abord, il saisit l’occasion d’une “grève surprise” des conducteurs de métro, le 17 juin 1963, pour réglementer le droit de grève et instituer la clause du préavis obligatoire de cinq jours ;

  • ensuite, il tente d’imposer la politique des revenus, c’est-à-dire la police des salaires (rapport Massé, puis commissions Grégoire et Toutée). Dans le secteur public, il s’agit de faire fixer par le gouvernement, après diverses procédures de consultations et d’enquêtes, la masse salariale dont peut disposer chaque entreprise. Le seul rôle restant donc aux organisations syndicales serait de négocier avec les directions la répartition de cette masse salariale. Dans le secteur privé, c’est un “collège d’étude et d’appréciation des revenus”, composé de fonctionnaires qui auraient à se prononcer sur la compatibilité des accords de salaire avec les critères fixés par le gouvernement en matière de rémunérations.

En fait, ces mesures sont partie intégrante du “plan de stabilisation” mis en place par le gouvernement. Quand celui-ci est rendu public, le 12 septembre 1963, on s’aperçoit en effet qu’il y a quelques changements dans la politique gouvernementale. Certes, l’arriération et l’archaïsme de certains secteurs de la production (et de la distribution) sont toujours visés. Tout se passe en effet comme si, sauf pour les industries d’équipement, l’effort d’investissement et de modernisation de la période précédente n’avait servi qu’à alourdir la masse de capitaux à rentabiliser, sans accélérer aucunement l’efficacité technique. Mais, surtout, ce sont les salaires qui sont visés. Dans le secteur public, la hausse des salaires est limitée à 3 %. Un an plus tard, elle sera limitée à 4 %. En fait, sur l’ensemble de la période concernée (1963-1967), elle sera en moyenne de 5,5 % par an si l’on prend pour référence le salaire net annuel ouvrier moyen. De 1958 à 1963, elle avait été en moyenne de 6,5 % par an40. Malgré les tentatives faites sur les prix (opération « cent mille points de vente », etc. ), leur courbe d’augmentation fléchit moins rapidement que celle des salaires : 6 % par an de 1958 à 1963, 5 % de 1963 à 197341Et, surtout, l’écart se creuse dans la hiérarchie des salaires alors qu’il s’était resserré dans l’année 1963. De 1963 à 1967 – toujours en référence au salaire net annuel moyen des ouvriers qui augmente pendant cette période de 23 %, soit 5,75 % par an –, les cadres supérieurs voient leurs salaires augmenter de 13,2 %, les cadres moyens de 9,5 %, tandis que, chez les employés, ils progressent au même rythme que les ouvrières et les ouvriers : 6,4 %.

Ce blocage des salaires entraînera un malaise social persistant pendant les années 1964-1965. En 1964, il se traduit sans doute par le nombre relativement élevé des journées de grève (2 496 800). En 1965, en revanche, le nombre des journées de grève est faible (979 000) : de toute évidence, c’est vers l’élection présidentielle que s’est tournée l’attente de la classe ouvrière. Car, après l’échec de la “Grande Fédération”, c’est-à-dire la constitution d’une organisation regroupant la SFIO et le MRP, et après l’échec du lancement comme candidat à l’élection présidentielle d’un « M. X » qui s’avéra être Gaston Defferre, François Mitterrand annonce sa candidature le 9 septembre. Il n’y aura pas de négociation sur le programme du candidat mais, après que Mitterrand se fut adressé à tous « sans exclusives », sa candidature aura le soutien du PCF et de la SFIO. Depuis la guerre froide, c’est la première manifestation du retour du balancier vers l’union de la gauche. Les conséquences en sont immédiates : la première est que le PSU, qui s’était beaucoup agité, s’incline : bon gré, mal gré, il soutiendra aussi la candidature Mitterrand. Et, comme l’histoire n’est pas avare de symboles, c’est le jour même où Mitterrand annonce sa candidature qu’est créée la “Petite Fédération”. Dès le premier jour, l’alliance avec le PCF et la reconstruction d’un grand parti socialiste sont donc liées. Mitterrand obtiendra 32 %, plus qu’on ne lui accorde généralement. Et, surtout, de Gaulle est en ballottage.

Ce succès – car c’en est un – accélère les phénomènes de recomposition dans le mouvement ouvrier. La combativité de la classe ouvrière se manifeste de plus belle : à nouveau 2,5 millions de journées de grève en 1966, 4,5 millions en 1967. Les élections aux comités d’entreprise ont lieu en 196642Tous collèges confondus, les organisations ouvrières obtiennent 77,9 % des suffrages exprimés. Dans le premier collège, le collège ouvrier, les résultats sont encore plus impressionnants : 83,8 %43. Elles ne retrouveront plus jamais ce chiffre.

Cette recomposition atteint aussi de l’intérieur les organisations ouvrières. Le fait que le plan de stabilisation mette principalement en cause les salaires du secteur public renforce incontestablement l’hostilité au pouvoir et la détermination de Force ouvrière, où Bergeron a remplacé Bothereau44La traditionnelle minorité anarcho-trotskyste y bataille contre l’« intégration »des syndicats et, précisément, à cette époque, contre l’acceptation de la politique des revenus et contre les commissions Grégoire et Toutée. Mais une autre opposition – moderniste celle-là – est apparue dans FO autour d’hommes plus représentatifs du secteur privé, comme Cottave pour les cadres et Labi pour la chimie. Or, dans le cas de la chimie, cette opposition est également une opposition unitaire. Dès 1963, la “Fédéchimie” FO propose l’unité d’action systématique à la CGT et à la CFTC. Au congrès confédéral de 1966, elle se prononcera pour la réunification syndicale. De plus, sa pratique s’avère « payante » et FO se développe dans la chimie : elle est au quinzième rang par ordre d’importance des fédérations FO en 1959, au treizième en 1961, au douzième en 1963, au neuvième en 196645Accusée de « corporatisme »par la minorité anarcho-trotskisante, elle est aussi soupçonnée de complaisance à l’égard de la CFDT. Elle représentera cependant 9,2 % des mandats au congrès confédéral de 1966, contre environ 6 % à la minorité anarchiste.

Le principal se passe cependant à la CFTC. La minorité qui bataille depuis de longues années – autour du groupe Reconstruction – pour la « déconfessionnalisation »de la centrale a peu à peu gagné du terrain. Dès 1960, la chimie, le bâtiment, les enseignants avaient pris position en ce sens. En novembre 1964, c’est par 70 % des mandats que sont adoptés les nouveaux statuts qui ne feront plus référence à la morale sociale chrétienne et la suppression du “C” terminal. Les opposants se retrouvent certes surtout chez les employés et les fonctionnaires. Mais, parmi ceux qui vont faire scission et créer la CFTC maintenue (10 % des effectifs environ), il y a aussi les mineurs de Joseph Sauty, au premier rang des luttes il y a un an.

En 1964 et 1965, la CFDT joue le rapprochement avec FO, seule susceptible de contrebalancer l’influence de la CGT, qu’il s’agisse d’aller vers l’unité organique ou vers l’unité d’action46. Mais la déconfessionnalisation ne fait que rendre FO plus méfiante et, surtout, la marche vers l’unité des partis de gauche que représente l’élection présidentielle de 1965 n’est pas sans répercussion au niveau syndical. Le 10 janvier 1966 est signé le premier accord confédéral entre la CGT et la CFDT. Ses répercussions sont immédiates : la combativité ouvrière de 1966 s’est en effet d’abord exprimée par des actions en ordre dispersé du secteur public : SNCF, EDF, RATP. Les résultats sont médiocres. L’accord CGT-CFDT aide à faire progresser l’idée du “tous ensemble”. Le 17 mai 1966, c’est une des plus puissantes journées d’action qui ait eu lieu depuis longtemps. La journée d’action essentiellement centrée sur le secteur privé en juin obtient des résultats moindres. Et l’automne est calme. Mais le début de l’année 1967 voit se dérouler une série de conflits durs, de longue durée : à la Rhodiaceta, une grève d’un mois à partir de réductions d’horaires ; aux chantiers navals de Saint-Nazaire, ce sont les mensuels qui tiennent soixante-trois jours pour des revendications liées aux disparités de salaire par rapport aux autres régions. Et puis il y a Berliet, les mines de fer de Lorraine… L’examen des journées de grève perdues par région pour l’année 1967 confirme que ce sont les gros bataillons des régions industrialisées qui entrent alors en lutte : 371 300 journées de grève pour le Nord, 916 600 pour la Lorraine, 314 000 pour les Pays de la Loire, 761 300 pour la région Rhône-Alpes…

Mais si ce sont les “gros bataillons” qui occupent le devant de la scène, les grèves de cette période n’en présentent pas moins un curieux mélange de continuité et de novation. A la Rhodiaceta, c’est avec l’occupation que renouent les travailleurs et pour toute la durée du conflit. En Lorraine, les mineurs occupent le carreau de la mine et empêchent toute expédition de minerai. A Dassault, c’est la systématisation des débrayages surprises : certains jours, il y a cinq minutes de grève toutes les heures et des manifestations dans les ateliers qu’accompagne un orchestre improvisé : la grève “tam-tam”, comme l’appelleront les travailleurs, annonce dix ans à l’avance la “production 001” de Dassault 77. Mais c’est dans la grève des mensuels de Saint-Nazaire que s’entremêlent le plus visiblement tradition et nouveauté. D’abord, parce que c’est à Saint-Nazaire, la « capitale de la grève »comme on l’appelle dans la région47Mais c’est une grève de mensuels, la première révolte de ceux qu’on appelle encore les “collaborateurs du patron”. Bien sûr, en 1955, c’était une grève contre le “boni”, et c’est aujourd’hui une grève contre le “galon”, cette prime à la tête du client qui représente en moyenne 13 % du salaire. Mais c’est aussi, cinq ans avant le Joint français, une grève contre le retard des salaires par rapport à la métallurgie parisienne. Bien sûr, une fois encore, on sort de l’usine, on manifeste et la ville est solidaire. Mais, cette fois-ci, c’est une série de manifestations éclair, coordonnées par talkies-walkies, selon la méthode imaginée en 1964 par les grévistes de la Thomson. Trois mille femmes de métallurgistes manifestent dans les rues, là où on en attendait quelques centaines. La solidarité va plus loin qu’elle n’a jamais été dans le passé à Saint-Nazaire, plus loin même que pour la grève des mineurs. Le 8 avril, trois cents kilos de poisson sont distribués aux grévistes ; le 15, ce sont deux tonnes ; le 18, quatre tonnes et demie. Le comité de soutien crée quatre commissions : patates, carottes, poissons, poulets. Et, le 9 avril, tous les coiffeurs “rasent gratis”.

La combativité qui transparaît dans ces luttes locales se manifeste aussi dans les “tous ensemble” nationaux. On le voit bien en mai 1967. Le 13, le gouvernement obtient du Parlement les pleins pouvoirs pour légiférer par ordonnances en matière économique et sociale. La pièce maîtresse du dispositif, ce sont les ordonnances sur la Sécurité sociale. Le 17 mai, c’est une nouvelle grève générale interprofessionnelle, massivement suivie, à l’appel de la CGT, de la CFDT, de FO et de la FEN.

C’est à la CFDT que profite le plus cette période48Non seulement elle a très vite récupéré les pertes subies lors de la scission49 mais elle a opéré une importante mutation interne. De la confédération d’employés dont elle avait précédemment l’image, elle est devenue une organisation où le secteur privé industriel est prépondérant50Mai 68 confirmera cette évolution mais n’en sera pas le point de départ.

Incontestablement, la combativité d’ensemble que manifeste la classe ouvrière est stimulée par l’accord qui semble se prolonger entre les grandes organisations politiques dans lesquelles elle se reconnaît : la “Petite Fédération” est devenue la “Fédération de la gauche démocrate et socialiste”51qui met en place un “contre gouvernement” (5 mai 1966) avant même d’ailleurs d’avoir défini son programme (14 juillet 1966). Les élections de 1967 se situent dans la foulée de l’unité réalisée en 1965 : les résultats du premier tour marquent une poussée à gauche sensible52les désistements ont massivement lieu au deuxième tour et la gauche frôle la majorité absolue.

Mais, en revanche, la radicalisation que commencent à révéler certaines luttes ne trouve pas de correspondance politique directe. A gauche des appareils réformistes, il y a certes 1e PSU, qui a un certain nombre de militants dans la classe ouvrière53 et donc une certaine présence dans les organisations syndicales ouvrières54et qui peut faire un travail politique dans les entreprises par l’intermédiaire des groupes et des sections d’entreprise dont il dispose. Mais les premiers pas vers un rapprochement PC-FGDS marginalisent encore plus le PSU. Dès 1965, une partie de ses dirigeants, autour d’Alain Savary, rejoint la FGDS. En 1967, la majorité du bureau national propose l’association à 1a FGDS. Le congrès repousse cette perspective à la majorité des deux tiers. Mais c’est alors une partie du courant “unitaire” autour de Jean Poperen qui rejoindra la FGDS. De toute façon, ses dirigeants sont réservés face à toute intervention dans les luttes ouvrières autre que de solidarité : ils la voient comme une immixtion dans le domaine syndical. A la base, les militants sont actifs mais souvent bien plus dépendants de l’avis de leur syndicat que de celui de leur parti : on 1’a vu au moment de la grève des mineurs. Et les groupes d’entreprise actifs seront souvent décapités par le départ, en 1966, d’une partie de la tendance de gauche (socialiste révolutionnaire) qui les animait et qui rejoindra la Quatrième Internationale.

De manière générale, l’influence des trotskystes est également très mince dans la classe ouvrière. Le groupe Voix ouvrière poursuit un travail dans les entreprises mais ne dispose que de quelques centaines de militants et sympathisants. Il sera cependant le premier courant trotskyste à assurer, dès 1967, la parution d’un hebdomadaire régulier. Quant au courant rattaché à la Quatrième Internationale, il a éclaté en 1953 sur la question de l’entrisme. La quasi-totalité des militants ouvriers a suivi ce qu’on appelle le “groupe Lambert”. Mais, depuis lors, celui-ci a dégénéré et ne regroupe alors que quelques rares noyaux ouvriers comme celui qui, dans la région nantaise, fut à l’origine de “l’Appel de Nantes”, après la grève des traminots de janvier 1964. Quelques groupes ouvriers autonomes, plus ou moins reliés au courant trotskyste, subsistent sans doute ça et là, comme à Hispano Suiza55Mais c’est très peu de chose. Cette faible présence au sein de la classe ouvrière est alors le lot commun de tous les courants d’extrême gauche.

En fait, la recomposition qui s’amorce alors au niveau politique reste périphérique par rapport aux entreprises et limitée en grande partie au milieu universitaire. De plus, la radicalisation qui s’est opérée en milieu étudiant ne s’est pas faite en liaison avec les luttes ouvrières mais en référence au développement mondial des luttes anti-impérialistes, de la révolution coloniale. Après l’Algérie, c’est le Viêt-nam qui mobilise les énergies de l’avant-garde étudiante. A l’intérieur du PCF, la “reprise en main” par la direction de l’Union des étudiants communistes (UEC) n’a pas réussi à juguler la crise : en 1965, c’est la scission. Celle-ci profitera. surtout aux trotskystes, et notamment à ceux d’entre eux qui avaient choisi de pratiquer l’entrisme dans le PCF dès 1953. C’est autour des secteurs exclus de l’UEC que s’organisera la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). Les divergences sino-soviétiques, désormais publiques, ont également alimenté un courant critique au sein du PCF. Dès 1963, un groupe de militants s’en détache qui sera à l’origine du Parti communiste marxiste-léniniste (PCML). En 1966, un autre courant maoïste, qui s’était fait à l’intérieur de l’UEC le porte-parole des idées du philosophe Althusser, quitte l’UEC et fonde l’Union des jeunesses communistes marxistes léninistes (UJCML). Mais, à la veille de 1968, l’ensemble de ces courants ne regroupe pas plus de trois à quatre mille militants et sympathisants.

Les événements qui se précipitent au début de l’année 1968 ne prendront nullement racine dans les activités politiques à l’entreprise. Pourtant, ces premiers mois voient une recrudescence sans précédent de l’activité ouvrière. Dès janvier, à Caen et à Redon, des heurts violents ont lieu entre grévistes et CRS. En février, mars et avril, ce sont les grèves de la métallurgie, des banques, d’Air Inter, des compagnies de navigation. Les manifestations locales se multiplient et prennent souvent une dimension régionale : 1a Loire, le Nord-Pas-de-Calais, 1a Bretagne, les Pays de la Loire. En effet, au freinage des augmentations salariales que nous avons déjà observé se superpose alors, pour la première fois, une crise sérieuse au niveau de l’emploi. En décembre 1967, ce sont 248 110 demandes d’emploi qui sont recensées. Elles n’étaient encore que 173 463 en décembre 196656Les affrontements de la Saviem, à Caen, sont particulièrement significatifs de 1a période. Une partie de la bourgeoisie les avait d’ailleurs prévus. Ainsi, le président de la Commission de développement économique et régional de la Basse-Normandie, Michel d’Ornano, déclarait le 27 décembre en s’adressant au secrétaire d’État chargé des problèmes de l’emploi, Jacques Chirac :« Nous savons que vous avez sur la carte de France bien des points chauds, des points difficiles : le bassin lorrain, le Nord, d’autres encore, et que la région bas-normande, elle, est pour le moment considérée comme ne présentant que peu de problèmes. Nous voulons vous démontrer le contraire car l’examen de notre agriculture, de notre secteur secondaire, de notre secteur tertiaire, de nos équipements démontre très clairement que s’il n’y est pas porté remède maintenant, nous serons nous aussi, très bientôt, l’un de ces points chauds sur la carte de France57 ».

Le 23 janvier, la Saviem est en grève illimitée et trois revendications sont avancées : augmentation des salaires de 6 %, création d’un fonds de garantie des ressources en cas de réduction d’horaire, extension des droits syndicaux. Sous quatre aspects au moins, cette grève est particulièrement significative :

  • il y a extension très rapide de la grève à l’ensemble des entreprises métallurgiques de la région, soit sur leurs revendications propres (Jaeger, Sonormel, Radiotechnique), soit par solidarité (Moulinex, SMN … ) ;

  • il y a heurts violents avec la police (en particulier le 16 janvier dans le centre de Caen) ;

  • il y a jonction partielle avec le mouvement des étudiants : ceux-ci manifestent dès le 18 janvier, à l’occasion de la venue du ministre de l’Éducation nationale ; ils seront dans la rue à côté des ouvriers le 26 ;

  • il y a débordement spontané des organisations syndicales : le deuxième vote sur la grève donne, le 2 février, 502 voix pour la poursuite de la grève et 272 pour des actions à l’intérieur de l’entreprise ; mais les organisations syndicales, jugeant trop faibles les effectifs qui ont participé au vote, décident quand même la reprise; elle a bien lieu le lundi 5 ; mais, à 14 h, sans aucune consigne, ce sont trois mille ouvriers qui quittent le travail, manifestent dans l’usine et s’en vont.

Au niveau des revendications, rien n’est réglé. Deux mois plus tard, c’est Mai 68.

Deux mois

Sur les premiers jours de Mai 68 et le déploiement de la révolte étudiante, il n’y a pas lieu de s’étendre. Précisons simplement, quant au rôle de détonateur joué par le mouvement étudiant, l’accord avec la remarque de Georges Séguy58 « Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres, a-t-on dit. L’image est assez juste, mais encore fallait-il qu’il y ait de la poudre, sinon l’étincelle se serait vite perdue dans le vide ».Incontestablement, il y avait la poudre… Incontestablement aussi, les dirigeants syndicaux n’avaient guère réalisé à quel point s’accumulaient la colère et la combativité ouvrières. Ce n’est pas d’ailleurs le moindre des paradoxes de cette période que de constater la myopie des journalistes et des hommes politiques. Au palmarès des exceptions – et aux côtés de Michel d’Ornano déjà cité –, ajoutons ici que Yves Lenormand écrivait, en février-mars 1968, ces lignes dont la lucidité tranchait avec les écrits de l’époque : « Depuis le temps qu’ils affirment : “Les masses ne sont pas mûres”, les pontes syndicaux se sont laissés convaincre par la force de leurs propres clameurs. Lançant des actions parce qu’il faut bien en lancer, sans d’ailleurs bien savoir sur quels objectifs précis ni dans quel but, ils s’indignent et s’inquiètent de ce que ces actions ne mobilisent plus grand monde. Sûrs de leur ligne, ils ne peuvent saisir que ces actions sans perspective immédiate ni plan de poursuite lassent leur monde. Et ce n’est pas parce que la combativité ouvrière ne s’exprime plus totalement à travers ces actions que notre combativité n’existe pas. Les dirigeants syndicaux ne pensent même pas à cela. Prenant leurs filets pour le fond des mers, après les avoir relevés sans grand-chose dedans, les voilà qui s’écrient : “Tous ces poissons sont morts !”. Mais les poissons sont peut-être passés à côté ! Car il faut être aveugle pour ne pas voir, à côté des grands appels sans réponse, tous les mouvements sectoriels et locaux, sporadiques, violents, déclenchés un peu partout : Le Mans, Mulhouse, Nantes, Caen ne sont pas des accidents. Ils sont les symptômes les plus nets d’un mouvement national, profond, diffus et qui se cherche59. »

Le 1er Mai, la manifestation traditionnelle est autorisée pour la première fois depuis dix ans. Elle est appelée par la seule CGT mais elle est massive. Quand se déclenche la révolte étudiante, les organisations syndicales ouvrières restent dans l’expectative. D’ailleurs, elles préparent l’action sur la Sécurité sociale pour l’abrogation des ordonnances qui doit culminer le 15 mai. Il faudra les barricades de la rue Gay-Lussac pour que le lendemain – le 12 –, la CGT et la CFDT appellent à la grève générale pour le 13, avec manifestations dans toute la France. Grèves et manifestations sont massivement suivies. Du côté de la CGT, on insiste sur l’aspect revendicatif. Mais l’impréparation est telle que des sections CFDT défilent également derrière des banderoles qu’elles avaient préparées pour les défilés sur la Sécurité sociale, même si, globalement, la CFDT assume mieux l’aspect “solidarité avec les étudiants”. Dans les manifestations, des slogans directement politiques émergent déjà : « Dix ans, ça suffit60 ! »En tout cas, la densité de la présence ouvrière dans ces manifestations, coorganisées par l’UNEF et le SNE-Sup, étonnent l’ensemble des responsables syndicaux. Il n’est pourtant pas aisé de préciser qui, dans la classe ouvrière, défile ce jour-là, ni d’attribuer aux présences et aux absences une signification précise. La présence des travailleurs de Chausson est, par exemple, massive. Mais la grève à Renault est un grand succès : plus de 80 %.

De partout remontent aux confédérations l’information que la grève a été suivie et des demandes de directives pour la suite. Mais les confédérations hésitent. D’abord, il y a la journée d’action du 15 sur la Sécurité sociale : La CGT parle vaguement le 14 « de déterminer, en accord avec les autres organisations syndicales, les conditions de la poursuite de la lutte » et, le 15, lance : « Travailleurs, travailleuses, à l’appel de vos syndicats, agissez sans attendre, rassemblez-vous sur les lieux de travail, participez à la détermination des revendications et des modalités d’action dans vos entreprises, vos branches d’industrie et vos régions ».Elle convoque un comité confédéral national pour le 17. La CFDT appelle les travailleurs, le 16 mai, « à discuter, à s’organiser et à agir sur tous les lieux de travail ». Elle convoque un conseil confédéral pour le 18. Les délégations du 15 à l’Assemblée nationale pour exiger l’abrogation des ordonnances ne marquent pas une étape dans la lutte. II faut attendre le 17 pour que la CGT appelle les travailleurs à « prendre place »dans la lutte. Ni la CGT ni la CFDT n’appelleront à la grève générale. En fait, c’est déjà parti.

Le déclenchement des grèves

Et c’est la métallurgie qui a démarré la première. Dès le 14, les métallos de Sud-Aviation Bouguenais occupent leur usine et séquestrent le patron61Le lendemain, c’est le tour des métallos de Renault Cléon et des Chantiers navals de Bordeaux, accompagnés par Contrexéville (Vosges), les NMPP et une petite fabrique de meubles (Hymain Mettaincourt). Les journées du 16 et du 17, décisives, confirment à la seule lecture des entreprises qui entrent en grève ce jour-là le rôle déterminant de la métallurgie : Berliet, Saviem Blainville, SNECMA Gennevilliers, toutes les usines Renault, Sud-Aviation de Courbevoie et de Suresnes, UNELEC (moteurs électriques) à Orléans, la Compagnie industrielle de produits de l’Ouest (filiale de Renault à Nantes), le CEPEL (fabrique de piles électriques) en Seine-Saint-Denis, les Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire… La chimie commence à peine à bouger : Rhodiaceta Vaise, Rhodiaceta Belle-Etoile, Baudou (caoutchouc en Gironde), Rhône-Poulenc. De même pour la sidérurgie : Forges Demangel (Charleville), Fonderies d’Ars-sur-Moselle, Forges et Aciéries du Creusot. Le 16. démarrent également des grèves tournantes dans les mines de potasse d’Alsace. Et, dernier de la liste, c’est le 17 que part le premier “secteur tertiaire” : les techniciens de la navigation aérienne.

C’est donc bien la métallurgie – plus spécialement l’aéronautique et l’automobile – qui entre la première en lutte. Il faut attendre le 18 pour voir les premiers signes chez les employés (dans les centres de tri des PTT à Paris, Marseille, Lyon et Rouen) et pour que les cheminots entrent dans la lutte. II faut attendre le 20 pour que se déclenchent les premières grèves dans le textile (à la Lainière de Roubaix et dans les usines de jute de Saint-Frères) et pour que se mette en grève le Livre parisien; le 21 pour que la grève soit massive dans la sidérurgie (Pompey, Saulner, Villerupt, Pont-à-Mousson) et dans les arsenaux (Toulon, Brest, Lorient, Cherbourg) et pour qu’entrent en lutte les grands magasins parisiens (BHV, Galeries Lafayette, Printemps, Bon Marché) et les ministères. Le 22, c’est le tour de la Sécurité sociale, des banques et des assurances. Ce ne sont donc pas les “nouveaux prolétaires” du tertiaire qui prennent l’initiative du mouvement62Et ce sont encore moins les secteurs de “pointe”, à haute technologie et à personnel très qualifié: IBM (Corbeil-Essonnes) ne bouge que le 22 ; le CEA entre en lutte le 21 (Marcoule) et le 2 9 (Pierrelatte), Bull (Rennes) le 29…

Comment se déclenchent ces grèves ? Il est facile de constater que plus elles sont tardives et plus le poids syndical sera déterminant. Dans les premières de ces grèves, le problème du “débordement” des organisations syndicales doit être cerné de près. Ce qui est vrai, c’est que les premières occupations ont de toute évidence anticipé sur les consignes confédérales. Pour autant, elles n’ont pas systématiquement “débordé” les structures syndicales locales63A Renault Cléon, CGT et CFDT ont appelé à un débrayage pour le 15 : ce sont effectivement les jeunes travailleurs qui le transformeront en occupation de l’usine après le refus de la direction de recevoir une délégation64Mais la veille, à Sud-Aviation Bouguenais, c’est à l’appel des trois sections syndicales (CGT, CFDT et FO) qu’est décidée la grève illimitée65A Renault Billancourt, en revanche, il y a des divergences d’appréciation syndicale et la CGT est au départ très hésitante. Quand les premiers débrayages ont lieu, le secrétaire adjoint de la CGT, Sylvain, conseille aux grévistes de reprendre le travail et d’attendre la décision du comité exécutif de la CGT qui doit se réunir le soir. Mais, dans l’après-midi, débrayages et manifestations s’amplifient. A 17 h 30, Albeher, le secrétaire de la CGT, lance le mot d’ordre de grève illimitée. La CGT aura donc hésité trois heures. Cela dit, les délégués CGT, dans les ateliers, participeront souvent sans attendre à l’organisation des débrayages66Le rôle de quelques militants d’extrême gauche présents dans les usines ne fut pas négligeable : à Sud-Aviation Bouguenais, le secrétaire de la section “horaires” de FO est Yves Rocton, militant trotskyste (de l’OCI) connu. Á Billancourt, dans le département qui démarre le premier – le 70 –, le délégué CFDT est un militant anarchiste et les départements voisins sont entraînés dans le débrayage par des militants de Lutte ouvrière. A vrai dire, le rôle de ces quelques militants d’extrême gauche sera plus important dans le démarrage de la grève que, par la suite, dans sa conduite quotidienne.

Quant aux couches de travailleurs qui sont à l’origine du mouvement, les témoignages concordent pour signaler le rôle décisif des jeunes. La thèse était alors tentante d’expliquer le phénomène par la« communauté de situation et de réaction avec la jeunesse étudiante ». Sauf que ce ne fut en rien les couches de la jeunesse travailleuse les plus proches des étudiants – les jeunes techniciens frais émoulus du lycée, par exemple – qui furent à l’origine du mouvement. Les seuls cas où l’on vit de jeunes techniciens – ou de jeunes ingénieurs – jouer un rôle moteur dans le déclenchement de la lutte semblent bien concerner des entreprises où ingénieurs et techniciens formaient la majorité des effectifs : les bureaux d’études de Sud-Aviation à Cannes et à Toulouse, le CTR de Renault, l’ITFP, le SERET, le Centre national d’études spatiales, l’ONERA à Châtïllon, le centre de recherches de la CGE à Marcoussis67Il n’y eut d’ailleurs pas plus un “monopole” des jeunes ouvriers spécialisés dans le déclenchement des premières grèves. A Sud-Aviation, ce sont les “horaires” qui débrayent les premiers, mais à Billancourt l’atelier d’où part la grève comprend une forte majorité d’ouvriers professionnels.

Les revendications qui sont posées à partir du déclenchement du mouvement ne permettent guère de différencier le niveau de radicalisation selon les entreprises et les branches. Dans certains cas, l’occupation se fait “dans la foulée” de luttes en cours, comme à Sud-Aviation (compensation totale de la perte de salaire en cas de réduction d’horaires ; refus de licenciements et répartition de la charge de travail existante entre l’ensemble des travailleurs de l’entreprise ; 0,35 F d’augmentation uniforme ; embauche totale des ouvriers “sous contrat de location”). Á Renault Cléon, ce sont les débrayages prévus sur les ordonnances qui fournissent l’occasion. A la SNCF, ce sont les menaces de sanction contre les cheminots grévistes le 13 mai. Mais, dans la plupart des cas, le départ en grève est compris comme l’occasion de “solder les comptes”. Ce que l’on met en avant, c’est le cahier de revendications, les revendications souvent anciennes sur lesquelles la direction n’a jamais voulu céder. Ainsi, à Renault : pas de salaire inférieur à mille francs par mois, les quarante heures payées quarante-huit, la retraite à soixante ans, l’extension des libertés syndicales, la sécurité de l’emploi ; ou, à la RATP : deux jours de repos consécutifs, semaine de quarante heures, augmentation égale pour tous.

En fait, selon l’enquête du CNIPE (déjà citée), il y eut présentation rapide d’un cahier de revendications dans les deux tiers des cas, principalement là où la représentation syndicale était solidement organisée, dans les entreprises de plus de mille salariés et dans les branches comme la métallurgie, la sidérurgie ou les industries mécaniques. Le plus novateur dans ces revendications de départ fut sans doute l’apparition du thème de l’emploi68Dans une série de cas, l’importance qu’on lui accordait l’emportait visiblement sur les revendications salariales.

Les accords de Grenelle et la reprise

L’orientation vers les négociations ne souleva aucun tollé dans la classe ouvrière. Pourtant, à partir du moment où la CGT précisait sa volonté de négocier avec le gouvernement Pompidou (« Avec ce gouvernement ? Oui, avec ce gouvernement ! »), ce sont les perspectives politiques du mouvement qui sont gommées, au profit de la seule dimension revendicative. Il y aura des protestations étudiantes, des mises en garde des groupes d’extrême gauche, mais, à part quelques noyaux, la grande masse des travailleurs trouvera normale l’ouverture de négociations69.

C’est d’abord qu’aucune alternative politique crédible ne se dessinait. Mitterrand posait certes sa candidature au pouvoir et parlait d’un gouvernement « sans exclusives et sans dosages »; mais l’absence de la FGDS dans tout ce qui était le mouvement de Mai (sa part étudiante comme sa part ouvrière) donnait à sa conférence de presse un ton très politicien. Mendès France parlait d’un « gouvernement de transition »et se rendait à Charléty avec la bénédiction du PSU et de la CFDT. Critiquant très vivement ses propositions, le PCF, quant à lui, parlait bien à partir du 29 mai de « gouvernement populaire »mais, outre que l’unité de vue des formations de gauche n’existait pas, il ne montrait guère d’empressement à se retrouver au pouvoir sur la base d’un mouvement de masse qu’il ne contrôlait pas entièrement : la perspective d’élections législatives lui offrit une porte de sortie qu’il accepta avec empressement.

Outre leur faible importance numérique et le caractère on ne peut plus récent de leur apparition, les organisations d’extrême gauche demeurent balbutiantes sur le problème du pouvoir et du type de gouvernement vers lequel il serait possible d’aller. Le mouvement étudiant a certes joué le rôle d’“avant-garde tactique” pour le déclenchement du mouvement mais, puisque personne “n’a repris le flambeau de ses mains fragiles”, il est absolument désarmé devant le problème du pouvoir. Enfin, la faible auto organisation des travailleurs eux-mêmes, l’absence quasi totale par exemple de réels comités de grève, interdit une centralisation de ces structures auto organisées, qui aurait pu poser le pouvoir des travailleurs eux-mêmes comme alternative politique.

Cela, la masse des travailleurs le sent confusément. En revanche, elle a des revendications et elle s’y tient. D’autant plus qu’une des raisons de l’entrée en grève a souvent été le refus patronal de négocier depuis des mois, voire des années70. I1 faudrait sans doute ajouter que l’ouverture des négociations n’était pas consciemment perçue en terme d’alternative par rapport à l’issue politique. Une partie des travailleurs raisonnait dans les termes suivants : « Ou le gouvernement cède, et il sort affaibli, discrédité des négociations. Ou il ne cède pas et le mouvement s’amplifie, jusqu’à ce qu’il cède la place ».En tout cas, l’ouverture de négociations ne fut guère contestée. Il en alla autrement du résultat.

Plusieurs problèmes doivent être ici clarifiés. Prenons-les dans l’ordre :

  • Au sortir de la réunion de Grenelle, le 27 mai au matin, les confédérations syndicales estimaient-elles le bilan suffisamment positif pour justifier la reprise du travail ? Incontestablement, oui. Les citations données par Georges Séguy71 le prouvent abondamment. Bergeron, pour FO : « Tout ce qui vient d’être fait aurait pu l’être avant si on avait mieux senti la nécessité d’engager le dialogue sur un certain nombre de problèmes fondamentaux ». Descamps, pour la CFDT : « En vingt-cinq heures de discussion, nous avons obtenu des résultats que nous réclamions depuis des années, ce qui est la preuve de la carence du patronat et du gouvernement. Les avantages ainsi acquis sont importants. »Et Séguy lui-même : « Des revendications qui se sont heurtées au refus du gouvernement et du patronat ont trouvé une solution, sinon totale du moins partielle. Il reste encore beaucoup à faire, mais les revendications ont été retenues pour une grande part, et ce qui a été décidé ne saurait être négligé ».Pour qui sait ce que parler veut dire…

  • Séguy a-t-il été massivement désavoué à Renault ? Les choses ne sont pas si simples72Les discussions de Grenelle se terminent le 27 à 7 h du matin. A 8 h doit se tenir un grand meeting à Renault, où Benoît Frachon doit parler. Séguy, lui, doit se rendre chez Citroën. Au sortir de Grenelle, il téléphone à Benoît Frachon, et la décision est alors prise qu’il se rendra également à Renault. Peut-être Frachon a-t-il expliqué que, compte tenu de la température à Renault, c’était à Séguy de venir y prendre ses responsabilités. En tout cas, 1a concentration des deux hommes à Billancourt ne s’explique que par la volonté de faire de Renault le test de la reprise.

Si les dirigeants de la CGT sont persuadés – comme ils le laissent entendre par la suite – qu’il faut continuer la grève et qu’il est possible d’obtenir davantage dans des négociations par branche, Frachon suffit tout à fait pour influer en ce sens, compte tenu de la température à Renault et du fait que les travailleurs de la Régie ne sont pas touchés par les principales concessions patronales, notamment l’augmentation du SMIG. S’il ne s’agit que d’une présentation neutre et “objective” du constat de Grenelle73si la décision que prendront ensuite les travailleurs a à ce point peu d’importance que les dirigeants de la CGT ne veulent pas influer sur cette décision en donnant leur avis, alors Frachon suffit également : il a participé aux quatre cinquièmes de la négociation et il vient d’avoir les derniers éléments par Séguy.

Quand Séguy arrive à Renault, le meeting est commencé depuis une demi-heure. Mais, surtout, Albeher, le secrétaire de la CGT Renault, a commencé le meeting par un communiqué CGT-CFDT-FO qui appelle les travailleurs à poursuivre la grève. Il existe plusieurs versions des faits74. Deux hypothèses paraissent les plus vraisemblables : soit Albeher ne connaît des négociations que les communiqués de la CGT qui ont émaillé leur déroulement – communiqués destinés à faire pression sur les négociateurs patronaux et gouvernementaux –, notamment celui de 20 h 30 qui contient cette phrase : « La séance s’est pratiquement terminée sur un désaccord ».Soit, ce qu’expliquent un certain nombre de témoins, la température avant le meeting ne permettait pas d’autre choix. En tout cas, si Frachon a communiqué à Albeher les éléments donnés par Séguy au téléphone, il ne l’a pas dissuadé d’appeler à la poursuite de la grève. Frachon lui-même se garde de prendre position75Peut-être prépare-t-il le terrain76Quand Séguy intervient, il n’a pas eu le temps de rédiger son intervention. Visiblement, il l’a conçue pour présenter de manière positive les résultats de Grenelle. Mais, devant les réactions des travailleurs, il se contentera de rappeler que c’est aux travailleurs de décider (« Ils feront la part des choses, ils apprécieront ce qu’il y a là-dedans de positif, ce qui l’est moins et ce qui manque ».). Sa dernière phrase est : « I1 reste à la direction de votre syndicat, tous syndicats unis, d’organiser cette consultation et de faire savoir à votre patron ce que vous en pensez77 ». Ce qui, en tout cas, aboutit à considérer comme nul et non avenu le vote favorable à la poursuite de la grève intervenu une demi-heure auparavant. Séguy a-t-il été « conspué » ? II n’est pas possible de dire sérieusement si les sifflets et les protestations visaient principalement l’attitude patronale ou la manière dont Séguy présente les résultats acquis à Grenelle. Séguy a-t-il appelé à la reprise du travail ? Formellement, non. L’appréciation la plus proche de la réalité consiste sans doute à dire qu’il n’a pas pu le faire.

Le vote de Renault était-il décisif ? Oui et non. En tout cas, ce n’est pas le vote négatif de Renault qui décide les autres entreprises à continuer la lutte. Dans la métallurgie, c’est quasi simultanément à Renault qu’une série de grosses entreprises rejette le protocole de Grenelle : Citroën (Paris), Berliet (Vénissieux), Sud-Aviation (Marignane et Bouguenais), Chausson (Gennevilliers et Asnières), Peugeot, parfois même à l’unanimité des votants comme à la Thomson (Gennevilliers). De même dans la chimie (Rhodiaceta Vaise ). En revanche, il est clair que la reprise du travail à Billancourt aurait pesé sur les décisions prises dans bien d’autres entreprises. C’est pourquoi l’argumentation de G. Séguy est bien faible quand il écrit : « Si, par hypothèse absurde, nous avions décidé de faire pression pour pousser à la reprise du travail, ce n’est pas chez Renault que je me serais rendu aussitôt après la conférence de Grenelle mais, de préférence, dans l’une des entreprises à main-d’œuvre sous rémunérée où les grévistes se considéraient grandement satisfaits par la seule augmentation de 35 % du SMIG78 ». Renault avait une tout autre valeur d’entraînement.

Cela dit, quand Séguy parle à Renault, i1 y a déjà des entreprises qui ont repris le travail. Significatif – voire caricatural – du rôle joué dans le mouvement par les entreprises “de pointe” est que la première reprise ait lieu, dés le 18 mai, à la Société nationale des pétroles d’Aquitaine. En dehors de ce cas, les entreprises qui ont repris sans attendre Grenelle peuvent se décomposer en plusieurs catégories. Des entreprises, d’abord, qui ont démarré très tôt : Clas Wappy, qui reprend le 25, avait démarré le 14. Baudou, en Gironde, qui reprend 1e 21, était parti le 16. Ensuite, une série de petites entreprises artisanales : le 23, les papeteries Montgolfier à Annonay ; le 24, une usine laitière à Amiens ; le 27, cinq entreprises artisanales à Rouen. Enfin, des services municipaux : les tramways de Limoges le 23, la voirie de Lyon et les municipaux de Rennes le 27. Plus inquiétantes sont les premières fêlures dans le secteur des employés. La Sécurité sociale reprend le 24 à Clermont-Ferrand. Jusqu’au 6 juin, ce sont encore des reprises isolées. Mais, une semaine après Grenelle, le vent tourne. A la reprise à l’EDF, dans les Charbonnages et dans la sidérurgie lorraine succède la reprise aux PTT, à la RATP puis à la SNCF. C’est de nouveau la métallurgie qui reste seule en lutte : dans l’automobile, bien sûr, et c’est notamment le cas de Citroën, de Renault Flins et de Peugeot, mais aussi dans l’aéronautique : à Bouguenais et à Courbevoie, le personnel de Sud-Aviation ne reprendra que le vendredi 14 juin, et encore avec une très faible majorité (55 %) pour la reprise. Dans le Nord-Pas-de-Calais, la plupart des entreprises métallurgiques ne reprennent qu’aux environs du 10 juin. Et quand la reprise intervient, c’est également dans la métallurgie que les votes hostiles sont les plus nombreux, comme on le voit dans l’enquête sur le Nord-Pas-de-Calais79.

Bien sûr, la longueur d’une grève ne témoigne pas, à elle seule, de la combativité ouvrière. Elle est aussi 1e signe de la résistance patronale. Mais, en l’occurrence, la stratégie de l’Union des industries métallurgiques et minières (UIMM) n’explique pas à elle seule la violence des derniers affrontements dans la métallurgie. Il est frappant à cet égard de constater qu’il y a, dans le Nord-Pas-de-Calais, corrélation entre les types de grève et leur durée : c’est dans les entreprises occupées, là où il y a comité de grève ou pratique démocratique dans les assemblées générales, que la reprise est la plus tardive.

L’ampleur du mouvement

Il est habituel de considérer comme impossible une estimation sérieuse du nombre des grévistes en mai et juin 1968. Les confédérations syndicales n’ont en effet jamais tenté de justifier les chiffres qu’elles avancent, en général dix millions. Et les statistiques habituelles du ministère du Travail font défaut. Celui-ci écrit ainsi : « L’ampleur du mouvement revendicatif a complètement désorganisé l’appareil statistique – extrêmement léger – qui avait pour fonction de tenir en permanence à jour l’indicateur de tension sociale que constitue la statistique des conflits du travail 80 ».

Pourtant, des indications existent. Il y a une estimation du ministère du Travail sur le nombre de journées individuelles perdues pour l’ensemble de l’année 1968 : cent cinquante millions. Par ailleurs, une évaluation approximative existe à partir d’une question supplémentaire posée aux chefs d’établissement dans le cadre de l’enquête trimestrielle sur les conditions d’emploi de la main-d’œuvre au 1erjuillet. Cette question porte sur la perte de productivité subie par les entreprises en mai et en juin et, pour être utilisable, suppose évidemment qu’on accepte qu’il y a concordance entre la perte d’activité économique dans le secteur considéré et le nombre des grévistes. Divers correctifs peuvent être apportés mais, de toute manière, cet indicateur tend plutôt à gonfler le chiffre des grévistes. Nous l’avons utilisé et nous avons référé, secteur par secteur, le pourcentage de perte d’activité avancé par le ministère des Affaires sociales aux effectifs de la branche en Mai 6881. Au terme de ces calculs, on obtient un chiffre voisin de quatre millions de grévistes. A la même époque, l’INSEE a ajouté un questionnaire supplémentaireà son enquête de conjoncture : il porte à la fois sur la production et sur le nombre d’heures travaillées. Le même type de calculs que précédemment, à partir cette fois-ci de la perte de temps de travail subie par les entreprises, amène au chiffre de 7 700 000 grévistes. Enfin, Gérard Adam82 a travaillé sur un échantillon de six cents entreprises et aboutit, par extrapolation, au chiffre de 5 200 000 grévistes sur les catégories de la nomenclature INSEE, soit de 6 000 000 sur l’ensemble des salariés.

Entre 4 000 000, 6 000 000 et 7 700 000 grévistes, la marge peut paraître considérable. Mais, en fait, l’évaluation du ministère du Travail (4 000 000) est peu fiable83. Reste, une fois faites les réserves d’usage quant aux sources utilisées, une fourchette de six à huit millions. C’est en tout cas moins que le chiffre de dix millions habituellement retenu par les confédérations syndicales et par la plupart des observateurs (mais peut-être y incluent-ils les étudiants et les lycéens). Cela dit, pour tous ceux qui ont l’habitude de travailler sur les chiffres réels de participation aux grèves, c’est considérable. Car cela signifie qu’il y eut peut-être en grève la majorité absolue des salariés (ils sont à l’époque quinze millions), et en tout cas l’immense majorité de la classe ouvrière. Le mouvement apparaîtrait encore plus impressionnant si on différenciait selon la taille des entreprises : la perte d’activité est en effet jusqu’à cinq fois plus forte dans les entreprises de plus de mille salariés que dans celles qui en emploient moins de dix84.

Le plus intéressant est cependant les variations de l’ampleur du mouvement selon les branches d’activité. Si l’on compare les trois classements qui nous sont proposés85on constate en effet d’intéressantes similitudes. Dans les trois cas, c’est l’automobile qui arrive en tête du pourcentage de grévistes. Dans le groupe de tête (les branches ayant un pourcentage de grévistes supérieur à la moyenne), on trouve deux fois sur trois une série d’autres secteurs rattachés à la métallurgie : le matériel de transport non automobile, la production des métaux et la première transformation des métaux. Dans deux classements sur trois, on trouve également le textile : c’est le seul cas d’une branche à main-d’œuvre féminine dont la combativité se manifeste aussi fortement en Mai 6886Dans le groupe des branches où le pourcentage des grévistes a été le plus faible, on retrouve dans les trois classements le secteur du bois, les cuirs et peaux, et les industries agricoles et alimentaires, mais aussi le pétrole. La cohabitation dans ce groupe de branches archaïques et de branches modernes est d’ailleurs patente : dans deux classements sur trois figurent ainsi, outre le papier-carton et la céramique-verre, le secteur des mines, mais aussi… la chimie.

Et les formes de lutte ?

Les formes de lutte employées en mai et juin 1968 furent sans doute bien moins novatrices qu’il ne le fut généralement dit. Mais elles permirent pour toute une génération ouvrière de mettre (ou de remettre) à l’ordre du jour une série de pratiques et de débats. Il est possible maintenant de préciser quelques points.

 L’occupation des usines

L’occupation des usines en grève fut un phénomène général. Ces occupations n’avaient évidemment pas le caractère novateur qu’elles revêtaient en 1936. Mais elles renouaient ainsi, massivement, avec l’expérience de 1936 par-dessus des dizaines d’années de luttes ouvrières où les cas d’occupation avaient été rarissimes. Ainsi, dans le Nord-Pas-de-Calais, 47 % des entreprises étudiées sont occupées. La répartition par branche est la suivante : entreprises nationalisées : 87,5 % ; métallurgie : 70 % ; chimie : 50 % ; textile : 37 % ; services : 33,3 % ; bâtiment : 15 %. On comprend facilement les difficultés de l’occupation dans un secteur comme le bâtiment, compte tenu de la dispersion des chantiers. Et, dans le textile, la grande proportion d’ouvrières rend plus difficiles les occupations : préjugés au niveau des mœurs, habitudes familiales, etc.

Les motivations des occupations furent diverses. Dans une série de cas – et notamment dans les premières occupations –, elles furent souvent liées à l’exaspération ouvrière, au sentiment qu’il faudrait aller jusqu’au bout et tenir longtemps. Ainsi s’explique que les premières occupations furent accompagnées de phénomènes du type “séquestration” : ce fut le cas à la Thomson, à Renault Cléon, à Sud-Aviation Bouguenais, avant que Georges Séguy ne désavoue publiquement cette dernière occupation dans un dialogue radiodiffusé en direct avec M. Duchauvel, le PDG de Sud-Aviation87Dans d’autres cas, ce fut le “modèle étudiant” qui inspira les occupations. Là, le désir de discuter ensemble, de mettre en place des commissions “de réflexion”, fut décisif. On a souvent dit que ce type d’occupation fut le propre des usines “techniquement avancées”. La réalité est plus complexe. Si c’est effectivement cette motivation qui apparaît décisive au CEA, au CNRS, au Service de traitement de l’informatique (de l’EDF), on la retrouve aussi dans les entreprises considérées comme traditionnelles : à Peugeot, à Chausson, et comme motivation seconde dans des secteurs isolés d’importantes entreprises comme la division de la machine-outil ou le contrôle budgétaire à Renault Billancourt. En fait, bien plus que le type de l’entreprise, c’est l’influence des techniciens et surtout des cadres qui fut décisive pour faire prévaloir cette motivation de l’occupation.

Dans les entreprises à fort encadrement syndical et à dominante CGT, l’occupation fut envisagée comme un moyen de renforcer la grève88, mais aussi de garder le contrôle de la masse des grévistes : ici, la nécessité de préserver et d’entretenir l’outil de travail est fréquemment mise en avant et les piquets de grève donnent souvent l’impression d’être davantage tournés contre les gauchistes et les étudiants que contre les “jaunes”. Il ne s’ensuit pas pour autant que l’occupation de l’entreprise ne soit confiée qu’aux délégués et aux militants “sûrs”. Au contraire, l’enquête du Nord-Pas-de-Calais montre que c’est dans les usines où la CGT est majoritaire que les occupants sont le plus nombreux : 79 % des entreprises textiles, 50 % des entreprises métallurgiques, 87 % des entreprises où la CFDT est largement majoritaire, 70 % des entreprises où CGT et CFDT se partagent les voix et 47 % des entreprises où la CGT est majoritaire sont occupées par moins de 25 % du personnel. Enfin, dans un certain nombre de cas, l’idée d’occupation fut associée à celle d’une conduite démocratique de l’action, sans que cette préoccupation soit forcément liée à la mise en place de commissions et de débats. Ce fut le cas à Rhône-Poulenc Vitry89 et dans une série d’autres entreprises où le rôle des non-syndiqués fut à cette étape important : ceux-ci comprenaient fort bien que, sans occupation, le contrôle de la lutte leur échappait totalement et restait alors concentré dans les mains de dirigeants syndicaux.

En revanche, le sens “révolutionnaire” de l’occupation, même s’il fut mis en avant par des participants du mouvement90 et propagé par divers groupes d’extrême gauche, ne semble guère avoir été à l’origine des occupations. Quant il fut avancé, il resta très minoritaire. La remarque désabusée du délégué CFDT de Renault Billancourt, qui prit 1a parole au meeting de l’île Séguin où fut décidée l’occupation, est significative : « J’ai dit : “Cette usine, vous l’avez construite, vous l’avez enrichie, vous l’avez fait prospérer. A partir de maintenant, elle est à vous.” Mais quand j’ai voulu sortir de l’usine, je me suis rendu compte que j’avais dit une connerie : l’usine n’était pas aux travailleurs, elle était entre les mains du PC91 ».

En fait, la topographie que l’on peut faire des raisons de l’occupation ne coïncide qu’imparfaitement avec ce que fut souvent la réalité de cette occupation. Dans bien des cas – et en particulier dans des entreprises où la grève n’était pas solidement motivée par des revendications locales mais plutôt par la nécessité de “suivre le mouvement” –, l’occupation ne fut pas l’occasion d’un partage sévère entre grévistes et non grévistes, mais la possibilité pour les cadres – voire pour la direction – de garder le contact avec les ouvriers92Ainsi, d’une usine de cimenterie peut-on dire : « C’est tout juste si le patron ne jouait pas avec nous, affirment séparément les deux leaders syndicaux (CGT et CFDT). C’est tout juste si je n’ai pas joué à la pétanque avec les ouvriers, confirme le directeur93 ». Dans l’ensemble, cependant, les occupations furent sans doute moins “joyeuses” qu’en juin 1936 – ce n’est que quelques années plus tard, sous le triple impact des luttes des immigrés, de Lip et des grèves de femmes, que le mouvement ouvrier retrouvera la dimension de la fête – mais incomparablement plus actives. Le nombre des occupants était certes variable – à Renault Billancourt et Citroën Javel, il était très faible – et on peut facilement accumuler les récits de parties de cartes, de pétanque ou de basket-ball. Mais là n’était pas la caractéristique principale des occupations de Mai 68 : c’est au contraire les débats et les discussions qu’elles permirent qui constituent une véritable nouveauté.

Quant au rapport avec les étudiants à travers les occupations, une enquête réalisée en 1969 par l’IFOP et la Fondation nationale des sciences politiques auprès de 1 123 ouvriers d’industrie donne des indications intéressantes94Les réponses à une question posée (« En Mai 68, les étudiants n’ont pas pu pénétrer dans les usines occupées. Pensez-vous que ce n’était pas leur place, qu’on aurait pu les laisser pénétrer en prenant des précautions pour l’outillage, ou qu’il aurait été souhaitable qu’ils viennent y discuter avec les travailleurs en grève ? ») montrent en effet que la politique menée par la CGT à cet égard reposait sur de sérieuses réserves à l’égard des étudiants parmi les travailleurs : 70 % des interviewés répondent que ce n’était pas leur place, 6 % qu’on aurait pu les laisser entrer en prenant des précautions et 19 % qu’il aurait été souhaitable qu’ils viennent. Mais, quand on entre plus dans les détails, les précisions sont intéressantes. Car si le souhait de faire venir les étudiants croît en fonction de la jeunesse des interviewés – ce qui peut apparaître comme normal –, il décroît en revanche au fur et à mesure qu’augmente la qualification (22 % des manœuvres, 20 % des ouvriers spécialisés, 20 % des ouvriers professionnels et 11 % des techniciens) et est d’autant plus important que le niveau d’études est faible (19 % de ceux qui n’ont qu’un certificat d’études, 23 % de ceux qui ont un CAP, 18 % de ceux qui ont le bac ou le BEPC). Là aussi, le rôle décisif des jeunes travailleurs ne s’explique pas par les réactions des couches – en l’occurrence les techniciens – que leur origine sociale ou leur fonction aurait pu amener à une communauté d’esprit spontanée avec les étudiants. Recenser les entreprises où il y eut effectivement contact et discussion avec les étudiants n’est pas très instructif (6,5 % des entreprises analysées dans le Nord-Pas-de-Calais, par exemple). D’abord parce que cela dépend de l’importance du mouvement étudiant dans la région. Ensuite parce que des contacts eurent le plus souvent lieu à l’initiative des étudiants eux-mêmes.

 L’apprentissage de la démocratie

Le fonctionnement en assemblée générale représente indiscutablement, dans son universalité et sa permanence, une novation de Mai 68. Entendons-nous : nous ne parlons pas ici de ce type d’assemblées générales qui éclata peu à peu en commissions diverses et en “forums” ; nous y reviendrons plus loin. Ce dont i1 est question ici, c’est la pratique qui consiste à réunir quasi quotidiennement l’ensemble des grévistes afin de les informer et de faire avec eux le point sur la conduite de la grève. Ces assemblées – qui se tinrent aussi régulièrement dans les secteurs traditionnels que dans les branches techniquement avancées – ne furent pas, à la différence de ce qui se passait précédemment, de simples chambres d’enregistrement. Le rôle qu’elles jouèrent après le “constat de Grenelle” le démontre abondamment. Pour autant, elles ne suffirent pas à éviter les manipulations bureaucratiques95 et, surtout, elles ne furent pas un lieu de proposition pour les travailleurs en grève. Sur l’échantillon étudié dans le Nord-Pas-de-Calais, on ne trouve ainsi que 18 % des entreprises où toutes les décisions furent prises par l’assemblée générale.

 Un faible niveau d’auto organisation

Au-delà des assemblées générales, c’est en effet un faible niveau d’auto organisation qui caractérise les luttes de mai et juin 1968. Nous passons rapidement ici en revue les divers instruments d’auto organisation que se sont donnés les grévistes de Mai.

Les comités de grève

Si on appelle comité de grève une instance élue par l’ensemble des grévistes (en assemblée générale ou par atelier) pouvant comprendre aussi bien des non-syndiqués que des responsables syndicaux, tous révocables à tout moment et remplissant les fonctions “d’exécutif” de l’assemblée générale des grévistes, force est de constater qu’il en exista fort peu. Non pas qu’on ne puisse recenser un nombre impressionnant d’organismes qui se donnèrent ce nom, mais ils n’en eurent dans la plupart des cas que l’apparence, celle-ci traduisant par ailleurs la manière dont les directions syndicales devaient tenir compte de très réelles aspirations à la démocratie ouvrière. Des comités ont ainsi existé dans 70 % des entreprises étudiées du Nord-Pas-de-Calais96, c’est-à-dire qu’il y eut apparemment davantage de comités de grève que d’usines occupées (47 %)97 ! Maïs il n’y eut de comités de grève élus que dans 14 % des cas, des comités de grève ne comprenant des non-syndiqués que dans 23 % des cas, des comités de grève révocables par assemblée générale que dans… 2 % des cas.

A Renault Cléon et à Peugeot, les comités de grève furent composés de représentants syndicaux. A Peugeot Sochaux, les responsables syndicaux membres du comité de grève furent désignés… avant le déclenchement de la grève. En Loire-Atlantique, le dirigeant anarchiste de FO, A. Hébert, obtient la constitution d’un comité de grève départemental, mais celui-ci est composé des représentants des trois unions départementales syndicales. A la Thomson Bagneux, CGT et CFDT constituent chacune leur comité de grève. A Billancourt, la CGT appellera comité de grève le “comité des six”, composé de deux dirigeants de chaque syndicat. Dans la recherche, c’est le bureau du Syndicat national des chercheurs scientifiques qui se transforme lui-même en comité de grève. Dans d’autres cas, des compromis divers sont trouvés. A Peugeot Lille, la liste des membres du comité de grève est établie par les syndicats mais soumise à l’approbation d’une assemblée générale du personnel. Souvent, ces compromis aboutirent à la juxtaposition d’une structure syndicale et d’une structure représentant “la base” : ainsi, à Rhône-Poulenc Vitry, où cohabitent le comité exécutif intersyndical et le comité central des délégués de la base (qui s’appellera plus tard comité central de grève) ; ainsi à Sud-Aviation Bouguenais, où le comité de grève est formé des représentants de chacun des vingt-cinq piquets de grève et siège en commun avec l’intersyndicale98. Les rapports entre ces deux structures évolueront alors au gré des rapports de forces dans l’entreprise. Enfin, des comités de grève au fonctionnement démocratique existeront dans des secteurs limités de grandes entreprises, souvent sous l’impulsion de militants trotskystes : la DMA et le 77 à Billancourt, les administratifs de l’ORTF, un atelier à Michelin… Mais ils n’eurent évidemment pas grand poids sur ce qui se passait au niveau de l’entreprise tout entière. Les entreprises où exista un véritable comité de grève sont donc rares. On peut citer le CEA (sous l’appellation comité central d’action, ce fut bien pour un temps un véritable comité de grève), Chausson, la Thomson Gennevilliers, Lang…

Dans ces conditions, les tentatives de coordonner l’activité des comités de grève – préoccupation qui fut notamment celle des militants de l’OCI – n’avaient guère de chance de succès. Elles ne pouvaient en effet s’appuyer que sur la réalité de multiples comités de grève pour passer outre le refus syndical. En effet, dès le 17 mai, Georges Séguy a confirmé son refus de la coordination des comités de grève99Et, de fait, toutes les tentatives en ce sens resteront largement symboliques, bien moindres que ce qui fut possible en 1936 : le comité de grève régional (région parisienne) des PTT restera une structure intersyndicale, la réunion appelée par certaines entreprises du Livre avortera, les tentatives de comités de grève locaux, interprofessionnels, à l’origine desquelles on trouva souvent des enseignants et qui s’adressèrent d’ailleurs plus souvent à des structures syndicales qu’à des comités de grève existants, ne débouchèrent généralement pas (Oullins, dans la banlieue de Lyon, ou le 17earrondissement de Paris), ou étaient quelque peu caricaturaux (le comité municipal de grève de Tarbes). L’exception que fut pendant un certain temps le comité de grève des travailleurs de Rezé (banlieue de Nantes) s’apparentait plus au fonctionnement d’un comité d’action qu’à celui d’un comité de grève. Et la réunion nationale des comités de grève convoquée le 21 mai au siège de l’UNEF par un certain nombre de comités de grève étudiants fut un échec total.

Les comités d’action

Nous l’avons vu, il existait des comités d’action (rares) qui étaient en fait des comités de grève et de prétendus “comités de grève” (plus nombreux) qui étaient en fait des comités d’action. Quand ces derniers existèrent dans une entreprise donnée, ils ne fonctionnèrent pas comme une structure unifiant l’ensemble des travailleurs en grève. Ils regroupèrent uniquement les travailleurs les plus combatifs, la “gauche ouvrière”, ceux des ouvriers qui étaient les plus sensibles au modèle étudiant. Leur dynamique fut très souvent antisyndicale et leur minorisation s’accentua au fur et à mesure du déroulement de la grève100.

Les comités d’action “ouvriers –étudiants” existèrent davantage à l’extérieur de l’entreprise qu’à l’intérieur de celle-ci. Leur composante ouvrière fut le plus souvent le fait d’ouvriers fuyant la réalité de leurs entreprises, marginaux à l’intérieur de celles-ci, attirés soit par les débats qui existaient dans les salles de la Sorbonne ou de Censier, soit par les affrontements directs qui caractérisaient souvent les manifestations étudiantes. Rares furent ceux qui eurent une influence sur le déroulement de la lutte dans leurs entreprises. Cela dit, ce ne fut pas uniquement de jeunes ouvriers qui y participèrent : on pouvait aussi y trouver un nombre non négligeable de “vieux” travailleurs.

Reste le problème des comités d’action locaux, qu’ils soient de quartier, de ville ou d’arrondissement. Souvent créés à l’initiative du PSU, ces derniers correspondaient à un besoin réel : être un lieu d’échange pour les travailleurs de diverses entreprises, permettre la participation au mouvement de non-salariés (femmes au foyer, par exemple), prendre en charge les problèmes de l’agglomération. Ils eurent des réalités très variables mais, surtout, il est difficile d’en faire un indice de la combativité ou de la prise de conscience : l’expérience tend à prouver qu’ils furent surtout fréquentés par des salariés de toutes petites entreprises – pour lesquels le sentiment d’isolement était fort –, et que les autres avaient bien trop à faire sur leur entreprise…

 Les “commissions”

Les commissions furent un des plus importants symboles de ce qui, dans Mai 68, était “prise de parole”, en même temps qu’un repère très significatif de cette prise de parole. Car, de fait, la participation aux commissions fut surtout l’apanage des techniciens, des ingénieurs et des cadres. Limitées à un seul secteur ou à un seul atelier, il y eu certes des commissions essentiellement composées d’ouvriers professionnels – bien plus rarement d’ouvriers spécialisés –, mais elles étaient le plus souvent étroitement revendicatives, voire de type “formation syndicale”. Quand elles furent inter catégorielles, elles furent souvent dominées par les cadres et les ingénieurs (du moins quand les responsables syndicaux n’y participaient pas), tant il est vrai que la “prise de parole” ne s’improvise pas facilement. Et, surtout, elles constituèrent le mode d’insertion privilégié des ingénieurs et des cadres dans le mouvement, y compris par l’intermédiaire de commissions où ils se retrouvaient “entre eux”. En ce sens, bien des commissions prolongèrent l’ambiguïté que nous avions déjà signalée à propos de la pratique réelle des occupations : elles désamorcèrent, au nom des “contacts humains”, la coupure entre grévistes et non grévistes. Un responsable CFDT de la Thomson Bagneux écrit ainsi : « Ils venaient discuter avec nous. Dans le service, là, pratiquement tous les ingénieurs sont venus, ont participé plus ou moins. Alors, maintenant, ça paraît un peu rigolo d’ailleurs, parce qu’il y en a un certain nombre qui étaient contre la grève et tout, alors qu’ils étaient là, qu’ils ont discuté avec nous101 ».

Les thèmes abordés par ces commissions furent très divers. Certains étaient directement politiques (« Pour un gouvernement populaire »au CEA,« Contestation de la société »à la Thomson Bagneux), d’autres tournés vers les problèmes stratégiques posés par les luttes du moment (sur la lutte de classes à Renault, sur les luttes immédiates au CNRS et à la Thomson), d’autres encore sur des thèmes revendicatifs : salaires, cadences, problèmes d’hygiène et de sécurité à Renault, hiérarchisation des salaires, Sécurité sociale, libertés syndicales à la Thomson Gennevilliers, etc. La plupart cependant étaient centrées sur des problèmes propres à l’entreprise : la “dimension commerciale” à la DMA Renault, les problèmes de formation professionnelle au STI de l’EDF, la publicité à la Thomson Gennevilliers, la “démocratisation de l’entreprise” à Rhône-Poulenc Vitry et à la Thomson Bagneux, les rapports entre recherche appliquée et recherche fondamentale au CEA, la refonte des structures des organismes de recherche au CNRS, le rôle de l’information dans la justification des décisions chez les cadres de Billancourt, voire sur les “structures de dialogue” à la Thomson Bagneux, ou sur “les contacts humains entre les divers échelons hiérarchiques” chez les cadres du centre de recherche Renault de Rueil. Rares furent les commissions qui partirent sur les problèmes des jeunes (Renault, Chausson, Thomson), très peu sur ceux des femmes dans l’entreprise. Car le “décloisonnement” fut loin d’être total et 1a prise de parole générale. Et si les ouvriers spécialisés et les ouvriers professionnels furent en général les exclus de ces commissions, les femmes y furent également le plus souvent muettes.

En fait, les commissions jouèrent un rôle positif là où – comme au CEA ou à Thomson – elles participèrent à l’élaboration de la plate-forme revendicative, même si par la suite la conduite des négociations leur échappa totalement. L’expérience des commissions en Mai 68 revêt un aspect contradictoire. On peut certes mettre en valeur l’aspect “défoulement” qu’elles revêtirent souvent ou leur contenu parfois ultra réformiste. On peut insister aussi, à juste titre, sur la manière dont elles furent récupérées par les cadres, voire par la direction. Mais s’exprimaient aussi à travers ces structures, de manière évidemment confuse, une réelle “remise en cause”, une volonté de “contestation” selon le vocabulaire de l’époque. Une force politique déterminée à poser le problème du pouvoir, à aller vers le socialisme en favorisant l’auto organisation des travailleurs, aurait pu s’appuyer sur ce qui se passait dans les commissions, centraliser les débats, leur fixer des cibles. Cette volonté n’existait pas. Les commissions se sont alors engluées dans des débats sans fin, repliées sur les problèmes de l’entreprise, soumises au discours des ingénieurs et des cadres.

Il est clair en tout cas qu’il n’est pas possible de faire de la participation aux commissions un indice supplémentaire du rôle d’avant-garde joué par telle ou telle couche de travailleurs, ni de déterminer le degré de radicalisation de la lutte dans les entreprises en fonction de la tenue de commissions.

 L’autodéfense

Là aussi, le souvenir de Mai est profondément marqué par les violents affrontements de Renault Flins et de Peugeot-Citroën. Mais si on examine les processus d’autodéfense mis en œuvre pendant le mouvement de Mai – en définissant l’autodéfense comme la préparation consciente et méticuleuse de l’usine occupée contre les tentatives éventuelles de la police ou des jaunes de faire respecter la “liberté du travail” –, il faut bien constater que ceux-ci ont été quasi inexistants. Certes, ici et là, des affrontements se produisirent. Mais ils furent largement improvisés (du moins du côté des ouvriers) et non pas le fruit de la volonté délibérée de défendre son entreprise. En réalité, pour l’essentiel du mois de mai, les affrontements furent extérieurs aux entreprises.

Dans celles-ci, on ne retrouve en guise d’autodéfense que la forme minimale des piquets de grève, dont nous avons déjà signalé l’ambiguïté. Pourtant, l’ingéniosité des ouvriers, leur aptitude à utiliser les “moyens du bord” s’étaient déjà donné libre cours dans une série d’entreprises. Il est vrai que la stratégie du pouvoir n’était pas de faire reconquérir les usines par sa police, sauf pour quelques entreprises “stratégiques”, et, dans les derniers jours de grève dans la métallurgie, la police resta discrète. Le patronat, à quelques exceptions près, fit de même. Même dans les secteurs les plus réactionnaires, comme par exemple les manifestations de non grévistes organisées dans le 15arrondissement de Paris par la direction de Citroën – et qui atteignirent jusqu’à deux mille manifestants – qui ne se dirigèrent jamais vers l’usine.

Mais, surtout, les confédérations syndicales dépensèrent beaucoup de forces pour dissuader les travailleurs d’organiser la défense de leur entreprise. A la CGCT Paris, pendant que les grévistes mettaient en batterie les lances d’incendie pour accueillir les non grévistes qui manifestaient devant l’usine, le responsable CGT expliquait à ceux-ci que c’était une « poignée d’excités »qui voulait leur en interdire l’entrée…

 Le lien entre les entreprises

Comme nous l’avons déjà vu à propos des comités de grève, le souci des directions syndicales – et en tout cas de la CGT – fut de cloisonner le mouvement et de cantonner chacun dans son entreprise. Elles y réussirent largement. Ainsi, dans le Nord-Pas-de-Calais, de simples discussions avec les ouvriers d’autres entreprises – y compris par le canal syndical – n’eurent lieu que dans 31,5 % des cas. Les travailleurs de Rhône-Poulenc Vitry, tentant d’établir des contacts avec d’autres entreprises de la localité, constatent avec amertume : « Et c’est alors que beaucoup eurent des surprises : les piquets de grève se suivaient et ne se ressemblaient pas ! Lorsqu’ils étaient à majorité CFDT, les tracts étaient acceptés, mais refusés systématiquement par les piquets cégétistes. Les camarades de Rhône-Poulenc se faisaient même traiter d’anarchistes… I1 nous faut constater que si à l’intérieur de la CFDT les liaisons se faisaient mal, par contre la CGT avait bien en main sa structure, et elle s’en est servie pour casser le mouvement. La plupart des cégétistes de garde dans les piquets savaient qu’il fallait se méfier de Rhône-Poulenc Vitry et vider ses militants102  ».

Caricaturale fut à cet égard la situation à Billancourt, où il fallut plusieurs jours de délibération avant qu’une délégation intersyndicale de Renault Flins ne reçoive l’autorisation d’entrer dans l’usine. Il faut cependant ajouter qu’il n’y eut apparemment pas une forte demande spontanée de la part des travailleurs en grève de liaisons interentreprises. L’envie de sortir de l’usine se manifesta beaucoup plus par la demande de liaison avec le mouvement étudiant. Ainsi, à Hispano-Suiza : « Pendant la grève, quand on étouffait trop dans l’usine transformée en caserne, on s’empilait dans deux ou trois voitures pour rejoindre Nanterre et poursuivre des débats, parfois violents, avec les militants du 22 mars103 ». La seule exception, et encore avec des nuances, fut en fait la situation nantaise104.

A propos de l’autogestion

S’il est un thème auquel Mai fit faire fortune, c’est bien celui-là. Si on tente de mesurer son impact réel, sa signification quant au niveau de radicalisation des travailleurs, les couches par lesquelles ce thème fut porté, encore faut-il savoir de quoi on parle. S’agit-il de recenser les discussions qui eurent lieu sur l’autogestion ? De tenir compte des envies de passer à l’acte ? Des revendications de contrôle, dont certaines furent réalisées et maintenues ? Des remises en route d’usine ? L’enquête sur 182 entreprises du Nord dont nous avons déjà parlé peut fournir un point de départ105.

Les discussions sur l’autogestion ont eu lieu dans 24,5 % de ces entreprises : 46,9 % des entreprises de la chimie, 44 % des entreprises nationalisées, 27,5 % des entreprises métallurgiques, 18 % des entreprises textiles, 16,9 % des entreprises du bâtiment, 11 % des entreprises de service. Ces discussions sont plus fréquentes dans les grandes entreprises que dans les petites, là où c’est la CFDT qui est largement majoritaire, et dans les usines occupées. On peut d’ailleurs s’interroger sur la signification réelle d’une discussion sur l’autogestion dans le cas d’une usine qui n’est même pas occupée.

Mais, à l’autre bout du raisonnement, la remise en route totale ou partielle d’activités ne concerna que 2 % des entreprises du Nord. Encore faut-il retirer de ce faible pourcentage les cas où la continuité des activités signifiait clairement qu’il n’y avait pas grève, comme dans la presse106 , les cas ambigus où il s’agissait en fait d’un “service minimum” comme à l’EDF ou dans les hôpitaux. En cherchant bien, on ne trouve en fait qu’un seul cas réel de remise en route : celui d’une fabrique de biscottes.

La remarque peut d’ailleurs être généralisée. Une brochure publiée par le PSU107 recense aussi une série d’exemples (Rhône-Poulenc, CSF, CEA, CNRS…) qui apparaissent tous plus ou moins douteux. Peut-on, par exemple, mettre au compte de l’autogestion, ou même du contrôle, la décision des dentistes de Wassy (Meuse) d’organiser des services de soin pour les grévistes ? D’autres cas sont souvent plus proches d’un accord avec la direction pour assurer une production minimale ou des services de sécurité, cas par exemple de la centrale thermique de Cheviré. Il ne suffit pas alors de déclarations radicales108 pour annuler l’ambiguïté de la situation. Le cas le plus éclairant est peut-être la manière dont la brochure du PSU rend compte de l’“autogestion” à l’usine Perrier de Montigny-les-Bretonneux :« Sans patron ni cadres, les ouvriers avaient décidé de faire tourner l’usine au tiers de sa capacité : ils tenaient à livrer les hôpitaux pour respecter un contrat passé avec l’Assistance publique. Cet exemple de maturité des travailleurs se passe de commentaires109 ». Une enquête réalisée quelques années plus tard auprès des ouvriers et de l’encadrement de l’entreprise montre une réalité très différente. On y lit en effet : « Des contacts se nouent avec la direction commerciale et une rencontre entre le comité de grève et la direction commerciale a lieu afin de statuer sur les livraisons des hôpitaux, la direction commerciale faisant valoir que la perte de ce marché mettrait en danger l’équilibre financier de l’établissement. Le comité de grève se réunit et décide à la majorité – surtout cégétiste – de reprendre la fabrication afin de continuer les livraisons, le stock n’étant plus suffisant110. » Plus loin : « Le 31 mai, malgré les pressions du comité de grève, les grévistes portugais refusent de continuer l’embouteillage, estimant que l’on n’obtiendra rien en continuant les livraisons aux hôpitaux111 ». Et enfin : « La décision d’arrêter l’embouteillage peut être considérée comme le moment culminant de la grève ; d’une part elle marque le passage des jeunes ouvriers spécialisés portugais de l’utopie humaniste (livrer les hôpitaux) à une lutte économique consciente (se déclarer irresponsable des contrats passés par la direction avec la clientèle112». On ne saurait mieux dire : là où la brochure du PSU voit acte d’autogestion et “maturité” des travailleurs, il y a en fait collaboration de classes et soumission aux critères de rentabilité de l’entreprise. Et c’est quand ils brisent ce simulacre d’autogestion que les ouvriers portugais prennent enfin le contrôle de leur propre lutte.

Les exemples de ce type abondent d’ailleurs dans le secteur de l’alimentation – que Georges Séguy n’hésite pas à recenser fièrement113 –, bien plus proches de la volonté de “préserver l’outil de travail” (ou d’un souci charitable) que d’une demande autogestionnaire : les yogourts Chambourcy distribués aux hospices et aux maisons de retraite dans la région parisienne, les jambons Olida passés d’un bain de saumure rapide à un bain de saumure lent (« travaillant jour et nuit, les équipes réussissent à sauver les jambons et à faire ainsi échec à la provocation », écrit sans rire Georges Séguy).

Ce qui se fit en Mai derrière le vocable commode d’autogestion fleurait bon, dans bien des cas, la collaboration de classes et la cogestion. Le cas si souvent donné en exemple de la Thomson-CSF en est une bonne illustration ; son assemblée générale du 22 mai votait : « II faut donner au comité d’entreprise non seulement un rôle social mais le contrôle permanent de l’entreprise, lui permettre d’apporter des amendements [souligné par nous] aux propositions de la direction. Le jour où nous obtiendrons la participation effective à la direction, par un contrôle permanent des options de l’entreprise, nous obtiendrons tout le reste par surcroît ».Ou, au CEA : « Tous les travailleurs du CEA, y compris ceux de la Direction des applications militaires, demandent à participer à l’élaboration des programmes114 ».

Le rôle des cadres

Dès le départ du mouvement, la quasi-totalité des cadres supérieurs emboîte le pas à leur direction d’entreprise, conciliants ou agressifs selon l’attitude adoptée par celle-ci. A l’inverse, les quelques cadres qui avaient au préalable rejoint les confédérations ouvrières et y étaient actifs se retrouvent dans le mouvement. Mais la grande masse des cadres hésite. Ce qui sera en fait déterminant dans leur attitude, c’est la vacance du pouvoir patronal. Car l’un des termes de la contradiction dans laquelle une partie d’entre eux se sent enfermée – salariés d’une part, collaborateurs de la direction de l’autre – saute tandis que la pression ouvrière se fait plus forte. D’une part, les cadres auront tendance soit à se substituer à la direction en regrettant amèrement son absence (par exemple en mettant en avant les problèmes de sécurité ou la nécessité de garder le contact avec les ouvriers en grève), soit à vouloir servir d’intermédiaire. D’autre part, la nécessité de se situer par rapport aux ouvriers en grève se fait pressante.

Les solutions apportées aux trois problèmes que traitent alors les assemblées de cadres (le soutien aux revendications des travailleurs, la décision de se déclarer en grève, la participation à l’occupation) sont éclairantes. Soit elles sont adoptées successivement : d’abord le vote d’une motion de solidarité, qui témoigne de la “compréhension” des cadres, mais ne signifie nullement qu’ils font leurs les revendications ouvrières, puis la décision de se déclarer grévistes et, enfin, l’occupation. C’est la radicalisation du mouvement que traduisent alors ces prises de position successives. Soit les discussions sont simultanées sur ces trois problèmes mais, quand elles sont soumises au vote, les résultats sont sensiblement différents. Une large majorité se dégage souvent pour voter une motion de soutien.

Quand la décision est prise de se déclarer grévistes, elle n’est généralement prise qu’à une faible majorité et divise profondément le groupe des cadres. Enfin, la participation à l’occupation est en général minoritaire ou fortement entachée d’ambiguïté. Ainsi, la distinction entre cadres grévistes et cadres non grévistes n’est pas toujours clairement faite. Par exemple, on distribuera, pour avoir le droit de rentrer dans l’usine, des cartes au nom du comité de grève. Mais on admettra qu’une partie des cadres rayent “de grève” sur leur carte et s’en serve quand même pour rentrer dans l’usine.

Quand les cadres décident de ne pas occuper, on les laisse malgré tout souvent bénéficier d’une salle dans l’usine pour y tenir leurs réunions. Et, quand ils occupent, l’ambiguïté n’est pas rompue pour autant. Soit parce que les raisons de maintenance sont davantage mises en avant, soit pour des raisons plus fondamentales quant au rôle que les cadres peuvent jouer qu’illustre cette relation faite par un ingénieur de l’automobile : « La très grosse majorité – quarante-deux sur cinquante, les autres s’abstenant – a dit : “Notre responsabilité est engagée si on est absent du mouvement, et le mouvement ne se déroulera pas de la même façon si on est présent ou non”115 ».

Les motifs d’engagement des cadres sont divers. Pour une minorité d’entre eux, ces raisons sont politiques. Non qu’elles procèdent d’ailleurs d’un engagement politique préalable aux côtés du mouvement ouvrier. Mais la vacance patronale ne fait que faire écho à l’apparente faiblesse du pouvoir central : une partie des cadres s’interroge sur la perspective d’un changement de gouvernement et sur la nécessité pour eux de conclure un nouveau système d’alliance116 Pour les autres, ce sera l’opportunité de discuter du fonctionnement de l’entreprise (information, gestion, relations hiérarchiques, formation, etc.) plus que de revendication au sens où l’entendent les ouvriers.

Trois attitudes divisent alors le groupe des cadres plus ou moins engagés dans le mouvement. La première sera de se fondre dans le groupe ouvrier : c’est l’attitude notamment des cadres CFDT, que des raisons tactiques amèneront pourtant à participer aux réunions de cadres. La deuxième est de raisonner en termes d’alliances : là aussi, le choix est fait d’un renversement d’alliance, mais celui-ci suppose la constitution d’un groupe de cadres en tant que tel, ayant sa stratégie autonome et l’hypothétique existence d’intérêts communs aux cadres et aux ouvriers. La troisième attitude se limite à la volonté de constituer un groupe autonome des cadres, pouvant ensuite négocier son appui, selon les moments, à l’un ou l’autre des camps en présence. Dans ce cas, les cadres se contentent d’utiliser au mieux la zone d’autonomie que leur a déblayée l’action ouvrière pour se constituer en “troisième force”.

La première attitude restera toujours très largement minoritaire ; les deuxième et troisième attitudes seront souvent difficiles à distinguer l’une de l’autre. On comprend mieux, en tout cas, pourquoi le mode privilégié d’insertion des cadres dans le mouvement fut la mise sur pied de commissions de réflexion. Le groupe des cadres ressentait surtout le besoin de s’homogénéiser117. Bien sûr, les attitudes du groupe des cadres dépendaient d’un certain nombre de variables. Mais, à y regarder de près, ces variables ne furent pas forcément celles avancées par un certain nombre de théoriciens. On peut en distinguer trois :

  • La première est… qu’il y eut dans l’entreprise un nombre suffisant de cadres pour constituer un groupe. Ce critère de bon sens nous paraît bien plus pertinent que la distinction entre secteurs de pointe et secteurs traditionnels. Car même si secteurs de pointe et secteurs où il y a “massification” des cadres se recoupent parfois, ce n’est que très partiellement. Il ne manque pas de secteurs de pointe où les cadres, atomisés, ne brillèrent pas par leur engagement en Mai (par exemple dans le pétrole118). De ce point de vue, l’analyse par branches n’apporte rien : les enquêtes d’ensemble le confirment119, comme d’ailleurs les monographies : l’automobile ne donne aucune cohérence entre les cadres de Peugeot (Sochaux et Lille), seul secteur de l’entreprise où existèrent des commissions ; ceux de Renault Billancourt, qui furent deux (un CGT et un CFDT) à participer à l’occupation ; ceux du département recherche de Berliet, seul secteur où furent constituées des commissions de travail ; ceux de la Saviem, qui firent le coup de poing côte à côte avec la direction ; ceux du centre de recherche de Renault, à Rueil, massivement investis dans les commissions. Sans parler de Citroën ou de Simca.

  • La distinction entre cadres de production et cadres de recherche paraît beaucoup plus pertinente. La vieille distinction marxiste, entre les cadres dont le salaire rétribue uniquement la force de travail et ceux pour lesquels il rétribue aussi l’aptitude à remplir les fonctions indispensables au maintien de l’ordre capitaliste, retrouve ici une signification concrète, car ces derniers n’ont guère d’autre possibilité que de s’intégrer individuellement dans la lutte des ouvriers, s’ils y sont acceptés. Toute stratégie d’alliance, après constitution d’une force autonome, nécessitait discussion et remise en cause des relations d’autorité qu’ils entretenaient habituellement avec les ouvriers. Ceux d’entre eux qui s’engagèrent malgré tout dans le mouvement choisirent en général la troisième voie, c’est-à-dire le fonctionnement ambigu des groupes de cadres qui se gardaient de choisir leur camp. Là, le fonctionnement sur la base de la technicité et de la compétence leur ménageait au besoin des passerelles peu compromettantes avec les ouvriers en grève, qui ne mettaient pas en cause leur statut (problèmes de sécurité, de maintenance, de sauvegarde de l’outil de travail, etc.). Moins empêtrés dans les liens hiérarchiques, les cadres des bureaux d’études et des services de recherche n’avaient pas ces contraintes.

  • Reste enfin, plus vaste que le problème de l’âge, le cas de ceux que Renaud Dulong appelle les “jeunes ingénieurs”, qui furent incontestablement le ferment de la révolte des cadres ainsi que les promoteurs de la liaison avec les ouvriers en grève. La jeunesse, la communauté universitaire encore proche, la sympathie pour le mouvement étudiant, voilà des éléments à partir desquels il est tentant d’expliquer le problème des jeunes ingénieurs. A peine sortis de leurs écoles, ce qu’ils ont appris ne leur sert visiblement pas à grand-chose : ils sont davantage intégrés à l’entreprise comme de vulgaires “chefs d’équipe encadreurs” et perdent jusqu’à l’occasion d’exercer leurs compétences techniques. Sur ce terrain, ils se retrouvent confrontés à la routine et aux habitudes maison, souvent confrontés à des cadres plus âgés, sortis du rang, qui leur vantent les mérites de l’apprentissage sur le tas120On leur a expliqué qu’ils seraient les collaborateurs privilégiés de la direction, qu’ils participeraient aux décisions engageant l’avenir de l’entreprise ; mais la diversification des fonctions techniques, l’augmentation sensible du nombre de cadres (le nombre d’ingénieurs augmente de 35 % entre 1962 et 1968, les cadres administratifs de 18 %121), les processus de décentralisation, tout concourt à les éloigner des processus réels de décision. Quant aux cadres des secteurs de recherche et des bureaux d’études, c’est aussi l’interrogation sur leur utilité sociale – et leurs faibles possibilités de promotion personnelle – qui les rend mal à l’aise. Les uns et les autres aspirent au changement, à coup sûr un changement plus réformiste que révolutionnaire, et ils voient parfois dans la classe ouvrière l’un des agents possibles de ce changement.

Ce sont eux qui seront, au début de la grève, les agents actifs de la mise en mouvement des cadres perturbés par la vacance du pouvoir patronal. Mais cela n’aura qu’un temps. Dès que les conflits de classe dépassent le contexte de l’entreprise et que les enjeux deviennent clairs – c’est-à-dire avec le discours du général de Gaulle et la manifestation de la majorité silencieuse le 30 mai –, la grande masse des cadres rejoint plus ou moins discrètement son camp d’origine. Les infatigables animateurs de commissions restent désormais chez eux. Des contacts discrets – avaient-ils cessé ? – sont pris avec la direction. On essaiera d’abord de jouer à nouveau un éventuel rôle d’intermédiaire. Plus, on acceptera d’organiser les référendums patronaux pour la reprise du travail, voire même d’encadrer les manifestations de non grévistes. C’est la politisation du mouvement par les travailleurs en grève que met alors en avant, pour justifier leur désaffection, une grande partie des cadres, y compris ceux qui ne répugnaient pas, quelques semaines auparavant, à en souligner positivement l’aspect politique. C’est, par exemple, l’assemblée générale des cadres d’une usine d’aéronautique qui se désolidarise publiquement de l’appel à Mendès-France lancé par Descamps (« A partir du moment où vous faites une grève politique, nous, on arrête122. »). Ce n’est pas tant, à vrai dire, la politisation des grèves qu’ils craignent que les enjeux qu’ils voient se préciser et les rapports de forces qu’ils sentent se modifier. Dans la tension de classes qui existe alors à l’échelle nationale, il n’y a de toute façon pas de place pour la troisième voie de la technicité et de la compétence. Restent, désemparés, les “jeunes ingénieurs”. Marginaux à l’intérieur même d’une collectivité des cadres qui n’existe alors plus en tant que groupe, la stratégie de l’“alliance” avec les travailleurs du groupe des cadres n’est plus praticable pour eux : ils ne représentent qu’eux-mêmes. Quelques-uns choisiront alors l’adhésion individuelle aux confédérations ouvrières.

Les patrons ne tiennent pas grand compte dans l’immédiat après Mai des revendications élaborées par les cadres : quelques stages de formation supplémentaires, quelques améliorations dans la circulation de l’information. Avec le recul, cependant, ils tenteront de se prémunir contre un éventuel retour du vent de fronde qui avait quelque temps soulevé leurs “collaborateurs”. Présenté comme le remède à Mai 68, le thème de la “participation” connaîtra au référendum du 1969 le sort que l’on sait. Avec moins de mise en scène, on commencera à introduire dans les entreprises la direction participative par objectifs (DPO), la dynamique de groupe, la rationalisation des choix budgétaires123.

Des revendications gestionnaires à la gestion de la crise

Il est donc possible de répondre clairement par la négative aux théorisations, florissantes après Mai 68, qui ont fait des couches techniciennes et de la nouvelle classe ouvrière l’avant-garde sociologique à l’intérieur du mouvement ouvrier. Le plus conséquent de ces théoriciens, Serge Mallet (mais il faudrait aussi citer Alain Touraine, André Gorz et même Lucio Magri), écrivait ainsi: « Oui, Mai 68 a prouvé que les électroniciens et les pétroliers, les travailleurs de l’automobile (et Flins, l’usine automatique, plus que Billancourt), et ceux de l’aéronautique et de l’aérospatiale étaient la force de frappe du mouvement ouvrier. Ce sont eux qui ont donné au mouvement sa dimension. C’est “l’aristocratie technicienne”, les “ouvriers à 404” qui ont obtenu la revalorisation du SMIG que des dizaines de “grèves d’avertissement” n’avaient pu faire avancer124 ».

Rien de cela ne résiste à l’examen des faits. Non, ce ne sont pas les “secteurs avancés”, les “industries de pointe“ qui déclenchèrent ou donnèrent le ton au mouvement de Mai. Quelles que soient les variables que l’on examine, c’est la métallurgie, et plus particulièrement l’automobile, qui fut à tout moment déterminante. Et le cas du pétrole, enfant chéri de Serge Mallet, est particulièrement éclairant quant au prétendu rôle moteur des secteurs avancés. Non, ce n’est pas la “nouvelle classe ouvrière”, les ingénieurs et les techniciens qui constituèrent la “force de frappe” du mouvement. Ce furent les jeunes ouvriers, spécialisés et professionnels, dont les motivations n’étaient pas la “participation conflictuelle” ou les “revendications gestionnaires” mais les craintes pour leur emploi, le sentiment de leur déqualification, la révolte devant leurs conditions de travail. Entre la “participation à l’élaboration de la politique de l’entreprise”, revendiquée par les pétroliers de Lacq (Société nationale des pétroles d’Aquitaine), et les conseils d’atelier, envisagés par les jeunes travailleurs de Renault Cléon, il y a de ce point de vue une réelle différence.

A vrai dire, les faits sont tellement probants que Serge Mallet fut amené à nuancer les formulations premières de sa théorie. D’abord, en élargissant soudainement l’éventail des “secteurs avancés”. Dans l’édition de 1964 de la Nouvelle Classe ouvrière, les secteurs avancés comprenaient l’électronique, l’électromécanique, la chimie et le pétrole125L’édition de 1969 y ajoute l’aéronautique, l’aérospatiale et l’automobile, “partiellement au moins”, précise Mallet126Et il mettra en avant Flins, qu’il baptise l’usine automatique, comme s’il suffisait d’une machine-transfert sur une chaîne de montage pour que le procès de travail devienne de même nature que celui d’une raffinerie. En revanche, il jettera un voile pudique sur le fait que, dans l’“usine automatique”, « il avait fallu faire grève pour que les femmes puissent aller aux WC tranquillement127 », ou qu’on y prenait volontiers un charcutier ou un coiffeur comme chef d’équipe128.

Deuxième glissement : l’accent mis dorénavant sur le fait que « le critère déterminant d’insertion dans tel ou tel groupe de la classe ouvrière est moins le statut personnel de chaque ouvrier dans l’entreprise – qualifié ou non qualifié, cadre ou manuel, jeune ou moins jeune, horaire ou mensuel – que la position de l’entreprise (prise ici au sens du groupe industriel dans la totalité de ses liaisons organiques) dans laquelle il travaille129 ». Le rôle des jeunes ouvriers de Cléon, de Flins ou de Bouguenais pourra alors être reconnu : il sera mis au compte de l’appartenance du “groupe industriel” dans lequel ils travaillent aux “secteurs de pointe”, appartenance qui fait que rien ne les différencie fondamentalement des ingénieurs et techniciens du même groupe industriel130Mais, entreprise par entreprise, nulle part n’apparaît cette homogénéité donnée par l’appartenance à un même groupe industriel : ce qui frappe, c’est au contraire l’hétérogénéité et les conflits entre les ouvriers spécialisés portugais et les techniciens de chez Perrier, mais aussi entre les ouvriers et les cadres d’Antar ou de Péchiney.

Mallet reconnaît certes l’existence de conflits au sein de la classe ouvrière. Mais, pour lui, ils tendent de plus en plus, du moins dans les secteurs avancés, à opposer le personnel de telle entreprise à celui de telle autre, et non telle ou telle couche de travailleurs à l’intérieur de la même entreprise. L’étonnante myopie de Mallet et de ses confrères, non seulement à l’égard des revendications salariales mais aussi à l’égard de tout ce qui est problème d’emploi, a donc des racines plus profondes que la seule fixation sur les entreprises de pointe. En fait, chez Mallet notamment, elle vient d’une confusion permanente entre division sociale et division technique du travail, de l’amalgame entre spécialisation et qualification, cette dernière n’étant d’ailleurs définie que comme sa capacité d’adaptation au poste qu’il va occuper. Selon la formule de Pierre Rolle (Introduction à la sociologie du travail, page 164), l’entreprise est alors le véritable ouvrier, dont l’ouvrier individuel n’est qu’une composante. Alors, les problèmes de l’emploi ? « Il est proprement impossible à la direction de licencier des éléments que leurs chefs de service considèrent comme indispensables à la vie du groupe », répond Mallet131. Les conditions de travail ? « La recherche du maximum de plus-value n’a plus à être recherchée dans l’augmentation quantitative du nombre d’heures de travail, mais dans l’augmentation qualitative de la productivité, celle-ci étant déterminée non dans l’accroissement du rendement individuel, lequel a disparu, mais dans la meilleure efficacité de l’organisation du travail132 ». Le rôle répressif de l’encadrement ? « Le travailleur qualifié des industries de pointe est proprement impossible à commander133. » Les revendications salariales ? Mais « le salaire individuel de chaque travailleur est entièrement déterminé par la situation économique de l’entreprise elle-même134 ». Aux travailleurs des secteurs avancés, “force de frappe” de la classe ouvrière, il ne restait donc que les revendications gestionnaires. Et c’est sur cette base, ajoutera Mallet, que pouvait se faire l’unité offensive de la classe tout entière.

Ces textes ont été écrits il y a plus de dix ans, dans une période d’expansion relative du capitalisme. Mais on voit bien – l’Italie n’est pas si loin – comment ils peuvent fournir la justification théorique de l’austérité de gauche, de la gestion de la crise. C’est pourquoi revenir aujourd’hui sur ces problèmes, constater que, contrairement à ce qui fut dit, les luttes ouvrières de Mai 68 ont apporté un vibrant démenti aux théoriciens de la “nouvelle classe ouvrière”, ce n’est pas ressusciter une querelle d’il y a dix ans.

En 1968, cette théorisation était couronnée par la référence à “l’autogestion dans l’entreprise”, qui permettait d’ailleurs d’esquiver la question – elle, concrètement posée – du contrôle ouvrier. Aujourd’hui, c’est le même discours – et le même courant – qui alimente les cautions de gauche de la social-démocratie : fervents de la distinction entre revendications alimentaires et revendications gestionnaires, entre revendications quantitatives et revendications qualitatives, apôtres de l’expérimentation sociale.

Quand Gilles Martinet, aujourd’hui dirigeant du Parti socialiste, déclare135 que la société socialiste autogérée reposera d’abord sur la compétence et la collaboration des cadres, il ne fait qu’assumer tout un héritage théorique. Dans ce domaine aussi, le combat continue.

Jacques Kergoat, 15 avril 1978

Post scriptum

Dix ans après la rédaction de cet article, le constat de sa première phrase peut être réitéré : l’analyse des luttes menées en mai et juin 1968 a intéressé peu de monde. Et l’absence quasi complète de recherches, de monographies, de témoignages ouvriers recueillis et analysés fait qu’il n’y a guère de pistes nouvelles, de précisions subversives ou d’autocritiques allègres qui viennent aujourd’hui s’imposer. Nous ne savons pas, au moment où nous écrivons ces lignes, si les publications suscitées par le “vingtième anniversaire” viendront infirmer ce constat. Mais les deux gros tomes d’Hamon et Rotman (« Années de rêve » et « Année de poudre ») n’indiquent pas en tout cas cette voie.

Deux remarques peuvent cependant concerner la mise en perspective. La première, c’est que nous avons bien vu, de 1981 à 1986, l’austérité de gauche qu’évoquait ce texte, mais qu’elle n’a guère eu à utiliser les déguisements du “qualitatif”. Le courant politique qui mit en œuvre cette austérité est d’ailleurs celui-là même qui proclamait au congrès de Metz du Parti socialiste : « Nous sommes les soldats des revendications quantitatives. »Et, à voir la manière dont les uns et les autres ont aujourd’hui remisé l’autogestion au hangar des utopies, le reproche fait à Gilles Martinet, de déformer les très réelles aspirations autogestionnaires de l’époque en proposant de faire reposer la société socialiste autogérée sur la compétence et la collaboration des cadres, peut paraître bénin.

La seconde est que si depuis 1978 une série de luttes ouvrières a prouvé que les leçons de 1968 n’étaient pas perdues pour tout le monde, aucune n’a cependant pu réellement approfondir les questions posées dans l’après-68 autour de la conduite des luttes. Les raisons de cette situation peuvent sans doute être multiples mais elles renvoient toutes à un constat politique : l’infléchissement du rapport de forces, tel qu’il apparaît justement à partir de 1977, au profit de la bourgeoisie et du patronat. En un sens, nous en sommes restés à Lip et aux luttes sur l’emploi des années 1975-1976. C’est un réel problème que, le chômage aidant, la jeunesse ouvrière – celle qui avait vingt ans en 1978 – n’ait guère eu à faire l’apprentissage de la lutte. Ce n’est pas le moindre mérite de la lutte des cheminots – et, à sa manière, du mouvement étudiant – d’avoir commencé à pallier cet état de fait.

La coupure, cependant, n’est pas seulement pratique ; elle tend aussi à devenir théorique. Alors que la classe ouvrière française n’a sans doute jamais autant changé que durant la dernière décennie, les études et les recherches concernant sa composition, son mode de vie ou son rapport au travail se font de plus en plus rares. Il s’échangeait beaucoup d’idées fausses dans les années soixante. Au moins échangeait-on des idées…

Jacques Kergoat, mars 1988


1 Nous avons comptabilisé l’Union des forces démocratiques, organisation pourtant composite, dans les voix ouvrières.

2 Georges Vedel, président du Comité des intellectuels pour la défense de la république, en octobre 1958.

Arguments, juin 1958.

4 Serge Mallet. Les Temps modernes, juillet-août 1958, et plus largement le Gaullisme et la Gauche.

Quatrième Internationale n°3, juillet 1958.

6 Claude Lefort, Socialisme et barbarie, juillet-août 1958.

7 Michel Freyssenet, les Conditions d’exploitation de la force de travail, CSU, 1975, p. 125.

8 Id., ibid, p. 137.

9 Branciard et Gonin écrivent (le Mouvement ouvrier, CFDT réflexions p. 171) : « De 1958 à 1960, les opérations chirurgicales visant à redresser la situation économique provoquent un ralentissement de la croissance économique et un recul du pouvoir d’achat des salaires. » Les chiffres ne confirment pas cette thèse.

10 On n’augmente guère plus dans ces deux années que pour la seule année 1957, selon l’indice CGT parisien.

11 Benoit Frachon sera invité à l’Elysée.

12 Le plein emploi, par exemple, est d’autant plus facile à réaliser que 270 000 jeunes sont en Algérie.

13 Fresque historique du système productif, collection l’INSEE, p. 23.

14 Freyssenet, ibid, p.29.

15 Id., ibid., p. 159.

16 Id., ibid., p. 141.

17 C’est à la fin de 1959 que Michel Debré met en place « un comité chargé d’examiner les situations de fait ou de droit qui constituèrent d’une manière injustifiée un obstacle à l’expansion ». les conclusions de ce comité, connues sous le nom de “Rapport Rueff Armand”, sont remises en 1960. Elles préfigurent, à bien des égards, les difficultés auxquelles le régime aura à faire face en 1968, ainsi que les exercices sur la société bloquée, dans lesquels s’illustreront Jacques Chaban-Delmas et Michel Crozier.

18 Le chiffre officiel des adhésions recueillies chaque année confirme cette évolution :

Année1956, 1959, 1960, 1961, 1962

Adhérents 429 653, 425 150, 414 000, 407 000, 405 000

Adhésions 52 000, 24 900, 23 611, 23 000, 48 100

19 A la différence du PCF, dont depuis 1954 les chiffres publics sont officiellement le nombre de cartes d’adhérents remplies, les chiffres donnés ici, à partir des bulletins intérieurs de la SFIO (Hurtig, De la SFIO au nouveau Parti socialiste, p. 25),« correspondent aux feuillets de cotisations distribués aux fédérations ».

1957, 1958, 1959, 1960, 1961, 1962

120 000, 115 000, 102 000, 100 000, 98 000, 91 000

20 Léon Mauvais, in le Peuplen° 795. En fait, les effectifs de la CGT passent de 2 000 000 à 1 600 000 entre 1957 et 1959.

21 Par exemple, de 28 % en 1957 à 54,6 % en 1959 pour la production des métaux (Freyssenet, ibid., p. 217).

22 Freyssenet, ibid., p. 229

Accidents du travail – Décès travail – Décès transport

1960 : 10,31 – 1,71 – 1,12

1961 : 11,02 – 1,90 – 1,33

1962 : 10,78 – 2,78 – 1,47

23 C’est en 1962 que Serge Mallet publie la première version de laNouvelle Classe ouvrière.

24 Cette période marque sans doute l’apogée de l’influence de l’UNEF qui bénéficie de la vague démographique de l’après-guerre et de l’extension de la durée de la formation scolaire. Le fait qu’elle soit dirigée, depuis 1956, par un courant anticolonialiste traduit l’évolution, en profondeur, du milieu étudiant.

Age de fin d’études 1954, 1962,

15 à 18 : 23%, 27 % ; 19 à 21 : 6%, 7%

22 et plus : 2 %, 3 %

25 14 février 1962.

26 15 février 1962.

27 Freyssenet, ibid., p. 137.

28 Id., ibid., p. 141. C’est l’indice officiel. L’indice parisien de la CGT annonce 20 % d’augmentation. Jean Poperen (la Gauche française, t. l, p. 291) estime que durant cette période« les salaires ont certes continué d’augmenter plus vite que les prix ». C’est faux pour 1962-1963.

29 Fresque historique du système productif, collection INSEE, p. 223 et suivantes.

30 11 % promis pour le 1er janvier 1964. Rappelons que, selon l’indice officiel, la hausse des prix sera de 10 % dans l’année 1963.

31 Europe n°1, « Histoire d’un jour », mercredi 11 octobre 1977. Curieusement, les porte-parole les plus autorisés de la CFDT continuent à parler aujourd’hui de la « grève victorieuse des mineurs » (le mouvement ouvrier, CFDT réflexions, p. 180 ; la CFDT, seine, p. 49). Pourtant, en octobre 1963, c’est le congrès régional CFTC qui dénoncera « la mauvaise foi soigneusement calculée des autorités de tutelle qui se refusent à honorer les engagements de l’accord du 3 avril » (le Monde du 21 octobre 1963).

32 A Merlebach dans « Histoire d’un jour » du 11 octobre 1977.

33 Cf. le communiqué de la fédération UNR du Gard.

34 La mine est la seule branche d’activité où une loi interdit tout emploi féminin.

35 « Histoire d’un jour ».

36 Léon Mauvais, Le Peuplen° 795.

37 Annie Kriegel, les Communistes français, p. 31.

38 91 000 en 1962, 88 000 en 1963, 88 000 en 1964, 85 000 en 1965 (C. Hurtig, ibid., p. 25).

39 15 827 en 1962, 12 044 en 1963, 9 964 en 1964 (R. Cayrol, Histoire d’un parti, p. 23).

40 Freyssenet, ibid., p. 139.

41 Id., ibid., p. 125.

42 Elles remplacent désormais comme test les élections aux caisses primaires de la Sécurité sociale qui sont supprimées.

43 Revue française des Affaires sociales, juin 1971.

44 Le poids du secteur public ne cesse en effet de grandir parmi les adhérents de Force ouvrière. Sans même décompter les effectifs nationalisés qui figurent dans la branche métallurgie, ceux-ci sont majoritaires dans la confédération dès 1963.

45 Alain Bergougnoux, Force ouvrière, p. 230-231.

46 E. Descamps, Militer, p. 102-104.

47 Dans son livre, Trois grèves(Calmann-Lévy), François Gault rapporte la remarque suivante d’un métallo des Chantiers de l’Atlantique : « Bien sûr, ici dans la ville, on sait ce qu’est une grève. Mais ils exagèrent, vous ne trouvez pas ? Tenez, l’autre dimanche, l’équipe de basket-ball de la ville a battu celle de Saint-Jean-de-Mont. Pas étonnant, ont dit les vaincus, vous avez le temps de vous entraîner, chez vous, vous êtes toujours en grève »

48 Les effectifs de la CGT restent stables : 1 942 523 adhérents en 1966, aux environs de 1 900 000 en 1967.

49547 000 en 1964, 521 000 en 1965, 547 000 en 1967.

501957 – 1967

Secteur privé industriel et agricole : 28,95 – 41,41

Secteur privé (employés et cadres) :19,46 – 12,39

51 Elle associait la SFIO, le Parti radical et les clubs (principalement la Convention des institutions républicaines de F. Mitterrand et aussi l’UCRG d’Alain Savary). Le comité exécutif comprend 33 SFIO, 18 radicaux, 18 représentants des clubs.

52 PCF – SFIO + radic.PSU

1962 : 14,6% – 11,4% (FGDS) – 1,3 % des électeur inscrits

1967 : 17,9% – 15,3% – 1,7 %

53 Environ 40% de ses effectifs.

54 15% à la CGT, 9% à la CFDT, 5% à FO.

55 L’histoire de ce groupe est racontée de manière très vivante dans Ouvriers face aux appareils, Cahiers libres, Maspero, 1970.

56 Freyssenet, ibid., p. 275

57 Cité in « L’influence des relations de travail sur le comportement des entreprises au cours de la période mai-juin 1968 », rapport d’étude du Cebanor sour la direction de M B de la Paillone.

58 Le mai de la CGT, Julliard, p. 9.

59 In Avant-garde jeunesse, le journal de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire, février-mars 1968.

60 Séguy parle à ce propos d’un « mot d’ordre issu de la finesse politique des ouvriers parisiens » (le Mai de la CGT, P. 29). On ne saurait mieux dire que la CGT n’avait pas l’intention de faire du 13 mai une manifestation contre le pouvoir.

61 On peut sans doute dénombrer ici et là quelques petites entreprises qui se mettent en grève le 14. leurs motivations ne sont pas toujours forcément liées à la grève et à la manifestation du 13 mai, et elles reprendront souvent très vite le travail. Ainsi en est-il, par exemple, d’une fabrique de matériel agricole (Claas Woippy) qui part en grève le 14 mais reprend le 25, avant même les accords de Grenelle.

62 Même si on peut souligner que ce sont les secteurs du tertiaire où les conditions sont les plus proches du travail à la chaîne qui bougent les premiers : cf. les centres de tri mais aussi les chèques postaux pour les PTT.

63 Une enquête menée auprès de 182 entreprises du Nord fait apparaître que les ouvriers se sont mis en grève d’eux-mêmes dans 15 % des cas, et qu’elle a été déclenchée à l’appel de militants syndicaux dans 73 % des cas (Pierre Dubois et aliis, Grèves revendicatives ou grèves politiques,p. 345). Sabine Erbes-Seguin, dans une enquête auprès de 48 entreprises (Militants et travailleurs : organisation des relations dans la grève, p. 273 à 278), distingue trois cas : la grève est déclenchée sur l’initiative des syndicats (35 % des cas) ; la grève est déclenchée “spontanément”, mais sur l’initiative de militants syndicaux de base et sans conflit ouvert avec le syndicat (48 % des cas) ; il y a “débordement” des organisations syndicales dans 16 % des cas.

64 Notre arme, c’est la grève. La grève chez Renault Cléon, Maspero, p. 16 à 18.

65 F. de Massot, la Grève générale,p. 73.

66 J. Frémontier, la Forteresse ouvrière, Fayard, p. 343 à 351.

67 Cf. « Les évènements de mai-juin dans cent entreprises », Centre national d’information pur la productivité des entreprises (CNIPE). Le document porte en fait sur 115 entreprises, dont 101 seulement furent en grève, dans 18 régions et 35 branches professionnelles. 87 rapports furent rédigés à partir des interviews du personnel, 28 furent rédigées par les patrons eux-mêmes.

68 Ibid. : « Pratiquement partout où des craintes existaient en matière d’emploi (réduction des effectifs ou chômage partiel du fait de la conjoncture ou de la rationalisation de la production, notamment par voie de concertation), des conflits larvés existaient, qui ont éclaté en mai ».

69 L’enquête auprès de 182 entreprises du Nord-Pas-de-Calais montre que dans 59 % des cas les délégués et les ouvriers voulaient la négociation dès le début de la grève. Le cas est encore plus fréquent dans les entreprises où la CFDT est majoritaire.

70 Daniel Vidal (les Conditions du politique dans le mouvement ouvrier en mai-juin 68, Anthropos) remarque que, dans les entreprises où existait un conflit ouvert avant Mai 68, ce conflit était motivé dans 7 cas sur 17 par un blocage patronal, du moins dans les entreprises où prédomine le personnel ouvrier (l’échantillon étudié porte sur 56 entreprises).

71 Le Mai de la CGT,p. 111-112.

72 Et André Barjonet va très vite en besogne quand il écrit (le Mai de la CGT, p. 114-115) : « Georges Séguy, d’abord acclamé et très vite conspué ».

73 C’est la version de G. Séguy (le Mai de la CGT,p. 114-115).

74 Frémontier, dans son livre à la gloire de la CGT Renault en général et à celle d’Albeher en particulier, écrit (la Forteresse ouvrière, p. 368) : « Il ignore manifestement tout du résultat des négociations de la nuit. Aussi lance-t-il un appel à la poursuite de la grève ». Cet “aussi” freudien vaut de longues dissertations. On ne saurait mieux dire que, si Albeher avait connu les résultats, il n’aurait pas appelé à la poursuite de la grève … Interrogé a posteriori, Albeher donne une version plus nuancée : « Auparavant, on avait des éléments sur le résultat de Grenelle. Pour nous, ça ne faisait pas de problème et, avec les trois organisations syndicales, on s’était mis d’accord pour appeler les travailleurs à poursuivre la lutte. J’interviens donc au nom des trois organisations syndicales et je fais voter la poursuite de la lutte, en donnant le contenu de Grenelle, notamment par rapport à 1936 » ; (Cité par Pierre Dubois,Ouvriers et Techniciens en Mai 68, p. 78).

75 Frémontier dit (ibid.,p. 369) : « Benoît Frachon se livre à un long rappel des luttes ouvrières depuis trente ans. Il se fait professeur d’histoire ».

76 Séguy écrit (le Mai de la CGT,p. 115) : « Le meeting est commencé quand j’arrive. Benoît Frachon parle. Il fustige les donneurs de leçons ultra révolutionnaires, extérieurs au mouvement ouvrier, qui méprisent les revendications. »

77 Frémontier, ibid.,p. 370.

78 le Mai de la CGT,p. 117.

79 Répartition des entreprises de chaque branche en fonction du pourcentage de votes favorables à la reprise :

50 à 75% – 75 à 90% – + de 90%

Textile 21%, 10%, 29%

Métallurgie 50%, 10%, 22%

Chimie 39%, 14%, 32%

Bâtiment 33%, 29% 33%

Services 33%, 11%, 22%

Secteur nationalisé 25%,11%, 29%

80 « Evaluation de la perte d’activité des établissements industriels et commerciaux en mai et juin 1968 », note du 16 octobre 1968 du service des études et prévisions du ministère d’État chargé des Affaires sociales.

81 Dans les deux cas, il faut compléter en rajoutant les branches qui ne sont pas prises en compte dans la nomenclature INSEE (EDF, SNCF, RATP, Houillères, services…).

82 « Etude statistique des grèves de mai-juin 1968 », in Revue française de sciences politiques, octobre 1969, p. 105.

83 Elle est présentée par ses auteurs comme devant être considérée avec “circonspection”. En effet ! Car si on la compare à l’estimation donnée par le même ministère du nombre de journées perdues, cela donnerait entre 40 et 60 millions de journées de grève en mai et juin (la durée moyenne des grèves se situant approximativement entre 10 et 15 jours ouvrables) et entre 90 et 100 millions pour le reste de l’année 1968 !

84 Ministère des Affaires sociales, « Evaluation de la perte d’activité en mai et juin 1968 ».

85 Les trois sources sont : ministère des Affaires sociales, INSEE et le classement à partir de six cents entreprises par Gérard Adam. Nous ne reproduisons pas ici les tableaux détaillés auxquels ils ont abouti.

86 Et il s’agit d’une branche largement archaïque, où se font sentir dès 1967 des problèmes d’emploi.

87 Le 18 mai à Europe n° 1.

88 Un délégué CFDT Peugeot (Ouvriers et Techniciens en Mai 68,p44) : « L’occupation, c’est une consolidation de la grève pour que l’usine ne tourne pas. C’est une manière de protéger la grève ».

89 « Pour nous, l’idée même d’occupation tout de suite apparaît comme liée à l’idée d’action de masse. Une occupation ne peut se faire par délégation : on occupe tous ensemble ; » Des comités de base au pouvoir, p. 61.

90 Un responsable CGT Chausson (Ouvriers et techniciens en mai 68) : « Les moyens de production, ils étaient entre les mains des travailleurs, c’est eux qui en disposaient ».

91 La forteresse ouvrière,p. 346.

92 Dans le Nord-Pas-de-Calais, l’entrée de l’usine est plus souvent interdite au patron dans la métallurgie que dans le textile, dans les grandes entreprises que dans les petites, dans les usines où la CGT est majoritaire que dans celles où la CFDT est majoritaire.

93 S. Dassa, S.-T. Fournier, Nicole Mercier, les Réalisations professionnelles dans l’entreprise,Conservatoire national des arts et métiers, 1973, p. 196-197.

94 Adam, Bon, Capdevielle, Mouriaux, l’Ouvrier français en 1970, Presse de la Fondation nationale des sciences politiques.

95 Le film militant réalisé sur la reprise à la RATP en juin 1968 le démontre assez clairement.

96 Entreprises nationalisées : 100 % ; métallurgie : 85 % ; services : 83,5 % ; bâtiment : 67 % ; chimie : 61 % ; textile : 61 %.

97 Des comités de base au pouvoir, p. 61-62.

98 La grève générale, p. 131.

99 Réponse à un auditeur, Europe n° 1, le 17 mai : « Vous préconisez l’organisation de tous les comités sous une forme nationale. Eh bien, je crois que les confédérations peuvent prendre elles-mêmes en charge les tâches qui leur incombent ».

100 A l’exception du comité d’action de Renault Cléon, créé à partir du refus du comité de grève (intersyndical) d’accepter un débat sur une proposition de “conseils d’atelier”. Il faudrait pouvoir citer intégralement la très intéressante plate-forme de ce comité d’action, qui comprenait notamment la nécessité de se syndiquer et de militer, l’unité syndicale à la base, l’unité d’action des partis ouvriers, etc. (cf. Notre Arme, c’est la grève,collection Maspero, p. 89-90).

101 Ouvriers et Techniciens en Mai 68,p. 55.

102 Des comités de base au pouvoir, p. 94.

103 Ouvriers face aux appareils, p. 184.

104 Cf. Daniel Palvadeau, A l’Ouest, tout commence le 8 mai.

105 Ici encore plus qu’ailleurs, il faudra tenir compte du fait que cette enquête est passée par le seul canal CFDT. Cela a incontestablement abouti à majorer dans les réponses les références à l’autogestion.

106 Cf.Krasucki, le 23 mai : « Leur forme de grève, c’est de travailler (…) à la demande de la fédération du Livre et du bureau confédéral CGT, ils font les journaux quotidiens pour assurer l’information indispensable ».

107 Le Contrôle ouvrier, p. 9.

108 Déclaration d’un gréviste dans les Cahiers de Mai n° 1 : « Nous voulions montrer notre capacité et notre droit en tant que producteurs à gérer les moyens de production que nos utilisons ».

109 Le Contrôle ouvrier, p. 9.

110 Danièle Kergoat, Bulledor ou l’histoire d’une mobilisation ouvrière, Le Seuil, p. 38

111 Id., ibid,. p. 40.

112 Id., ibid,. p. 41.

113 Le Mai de la CGT, p. 197 à 199.

114 Des soviets à Saclay ?, collection Cahiers libres, Maspero, p.38.

115 Renaud Dulong, les Cadres et le mouvement ouvrier,p. 205. Et aussi la déclaration d’un ouvrier CFDT de l’aéronautique (Id.,ibid., p. 187) : « C’est à partir du moment où on a commencé à parler de restructurations, quand les gens ont vu qu’on s’occupait de ça, qu’on a vu apparaître des cadres – ça a été très net – en se disant : “Ils sont en train de tout bouleverser, mais qu’est-ce qu’on va devenir ?” ».

116 Déclaration d’un ingénieur CFDT de l’aéronautique (Id.,ibid., p. 153) : »Chez les cadres, la grève a démarré à cause du contexte politique : moi j’avais employé le terme “revendications” alors que les gens ont dit : “Ce n’est pas des revendications qu’il faut faire, c’est un changement politique.” C’était très politique, puisque les gens ont voté tout de suite une motion pour de nouvelles élections législatives ».

117 Interview d’un cadre non syndiqué de l’aéronautique (Id.,ibid.,p.221) : « Le seul motif de la réunion des cadres, c’est donc leur besoin de se réunir, de réfléchir, de discuter de leurs problèmes à eux. Bien sûr, au départ, le regroupement s’est fait sous l’impulsion du moment, mais après il a été beaucoup plus réfléchi. Les cadres se regroupaient en dehors des syndicats et pouvaient discuter librement, dire ce qu’ils pensaient de leurs problèmes en toute liberté ».

118 Cf. Jacques Moreau, les Travailleurs et les cadres dans la grève,collection Esprit, le Seuil, août-septembre 1968, p. 110 à 112 ; et Danièle Kergoat, le Cas de la raffinerie Antar à Donges,CNRS, 1978.

119 Les Cadres et le mouvement ouvrier,p. 191.

120 On peut d’ailleurs remarquer à ce sujet que, du moins dans des entreprises comme EDF, les cadres sortis du rang et souvent d’un milieu ouvrier se rangèrent en Mai 68 parmi les éléments les plus conservateurs.

121 Freyssenet , les Conditions d’exploitation de la force de travail,p. 15.

122 Les cadres et le mouvement ouvrier, p. 213.

123 Léon Loué, l’Anesthésie sociale dans l’entreprise, p. 50 à 83.

124 La Nouvelle Classe ouvrière, Le Seuil, p. 24.

125 La Cité nouvelle, collection Esprit, Le Seuil, p. 24.

126 Le Seuil, collection politique, p. 22.

127 Yves Ducos, « Histoire et leçons d’une grève » in Esprit,août-septembre 1968, p. 98.

128 La Grève à Flins, collection Cahiers libres, Maspero, p. 11-12.

129 La Nouvelle Classe ouvrière,Le Seuil, p. 81.

130 Ibid., p. 21.

131 Ibid., p. 195.

132 Ibid., p. 81.

133 André Gorz, Stratégie ouvrière et néo-capitalisme,p. 106.

134 La Nouvelle Classe ouvrière,Le Seuil, p. 81.

135 Aux journées organisées par le Parti socialiste pour les cadres, en décembre 1977, au palais des Congrès de la porte Maillot à Paris.

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