Dans les eaux glacées de l’indifférence

Je passe quelques mois chaque année, par obligation familiale, à Menton, la ville jumelle de Vintimille, du côté français. Cela me donne tout loisir d’observer la façon dont, au fil de ces dernières années, la politique du rejet des migrants érigée en dogme pouvait transformer un petit pays qui fut longtemps, avant d’être voué au tourisme de masse, une niche écologique, un site unique d’une grande beauté, en un des lieux les plus moralement abjects qui soit. Insupportable y est en effet, pour quiconque demeure un tant soit peu sensible au motif de l’intolérable, dans sa dimension morale comme politique, la coexistence de ce qui s’y exhibe et s’y étale – l’aisance insouciante des riches retraités, le nomadisme consumériste des touristes, l’activisme tapageur des marchands et des promoteurs, toute cette vulgaire arrogance de patriciens et de parvenus d’un côté, et de l’autre, cette humanité furtive qui tente de s’y faufiler, envers et contre tout – les migrants qui, jour après jour, franchissent la frontière au compte-goutte pour tomber dans les nasses de la PAF et se faire refouler du côté italien.

La coexistence de ces deux mondes incommensurables et qui s’ignorent, du fait de l’indifférence de glace et parfois de l’hostilité ouverte des uns, de la crainte des autres, est une des figures du présent les plus déprimantes qui soit ; cet effet de proximité, de promiscuité entre les jeux de plage, les plaisirs nautiques, les apéros se prolongés aux terrasses de la vieille ville et, à quelques centaines, parfois quelques dizaines de mètres de là, ces petits groupes de jeunes Africains qui jouent leur va-tout en sautant dans un train, en cheminant le long de l’autoroute, en empruntant un sentier escarpé et qui, pour la plupart se font reconduire de l’autre côté de la frontière en troupeau maltraité par une police qui, se sachant couverte, agit selon ses propres règles et en violation de la loi ; ceci sans oublier ceux qui meurent, qu’ils tombent d’un pont autoroutier, d’une falaise, passent sous un train ou succombent à l’épuisement…

Ce site jadis béni des dieux qui, qui, il y a un siècle encore, était le havre des malades de la tuberculose fortunés venus de l’Europe entière, un lieu cosmopolite où se mélangeaient des populations venues de tous les horizons, riches anglaises et immigrants portugais, cette petite ville au climat idéal est devenue l’enseigne de l’inhospitalité, l’autre nom de la frontière qui tue. Et le pire de tout, j’y insiste, c’est que tout le monde s’en fout, qu’à aucun instant l’état d’exception ciblé qui y règne, symbolisé par ces voitures de police qui, sans relâche, sillonnent la promenade de Garavan pour reconduire les infiltrés sur le sol italien, ne nuit ni aux affaires, ni aux plaisirs vacanciers : à deux pas du poste frontière où, jour et nuit, la PAF pratique la biopolitique du tri entre frontaliers, touristes et indésirables, a été installé un port de plaisance où font relâche d’élégants voiliers et s’édifie un palace six étoiles destiné à la jet set et aux « événements » qui vont avec ; tous les jours, les Mentonnais de souche ou d’adoption, les vacanciers qui s’en vont s’approvisionner au supermarché voisin de l’autre côté de la frontière croisent des grappes de jeunes Africains cheminant le long de la route, en quête d’une brèche dans le dispositif de verrouillage de la frontière ; régulièrement, les flics français reconduisent, au mépris de la loi, en Italie des mineurs que les carabinieriitaliens, tout aussi régulièrement, leur renvoient… Et la vie continue, dans ce microcosme où, désormais, tout ce qui demeure, envers et contre tout, de ce qui en faisait, jadis et naguère, la douceur, ne fait qu’accentuer les traits de l’obscénité de ce qui s’y commet au nom de cette fantasmagorie de l’envahissement, de cette obsession de l’entre-soi où se concentre le naufrage de cette Europe-là… Davantage même : on a là l’image vivante d’un monde divisé plus que jamais non pas selon un principe traditionnel de lutte des classes mais de guerre des espèces humaines, d’opposition radicale et de partage rigoureux entre ce qui doit vivre et ce qui peut crever, dont la vie est placé sous un régime rigoureux de rejet et d’abandon. Menton, en ce sens, de petit paradis touristique, s’est transformée, pour le pire, enville-monde, au sens où des Menton, il y en désormais un peu partout sur tout le pourtour du globe, de ces villes frontières où les casinos cohabitent avec les centres de rétention sans statut, du sud de la Californie ou du Nouveau-Mexique, à la Thaïlande ou Macao…

A Menton, d’une certaine façon, la frontière plus poreuse qu’elle ne l’a jamais été : chaque matin, des milliers de travailleurs italiens la franchissent en voiture, en véhicules utilitaires en moto, en scooter, en train pour aller travailler en France, dans les villes proches sur la Côte, notamment à Monaco – dans l’hôtellerie et la restauration, le petit commerce, le bâtiment, etc., tous les week-ends et jours de fête des milliers d’Italiens viennent passer quelques heures à Menton, ils sont chez eux sur les plages, dans les cafés et les restaurants, dans les ruelles de la vieille ville, dans les immeubles plus ou moins luxueux du bord de mer, une proportion importante des appartements appartient à des Italiens, les réunions de co-propriétaires se tiennent dans une langue mixte entre français et italien, sans parler des groupes de cyclistes et de motards qui, le week-end, franchissent le pont Saint-Louis comme si la frontière n’existait pas… En un sens, donc, Menton, comme Strasbourg, est devenue une de ces villes-témoin de l’effrangement des frontières à l’intérieur de l’Europe, une de ces villes qui, rétrospectivement, témoignent de l’absurdité des guerres du XX° siècle destinées à constituer des territoires homogènes fondés sur le principe de l’Etat-nation, destinées donc à faire de Strasbourg une ville française et non allemande, de Menton une ville française et non italienne, etc. La vie a tranché, la dynamique des échanges, des circulations, des interactions l’emporte désormais, dans la vie réelle, sur les contraintes de la nationalisation, car c’est un fait que Menton se définit, d’une façon générale, comme une ville « entre » France et Italie, une ville franco-italienne, une ville où l’on communique en italien presque autant qu’en français, bien davantage que comme une ville de séparation…

Il faut donc faire un effort d’imagination pour concevoir comment cette situation de fluidité, comme régime général des circulation et des échanges (les frontaliers italiens font le plein de gazole du côté français, les frontaliers français font le plein de spiritueux et de cigarettes du côté italien) peut être compatible avec la chasse à l’homme et le régime de l’arrêt et du refoulement sans rémission sous lequel sont placés, dans le même espace, les migrants extra-européens. Le dispositif traditionnel d’arrêt des déplacements et migrations indésirables, c’est le mur – le fantasme de ferraille et de béton des Trump, Orban, Netanyahou, etc. Pour des raisons bien évidentes, ce dispositif est ici impossible à envisager. Ce qu’il s’agit de mettre en place, c’est un système discriminant et discriminatoire, alliant extrême souplesse et inflexibilité, laisser passer routinier pour les uns et capture systématique pour les autres. Mais ce n’est pas là le seul défi. A la difficulté d’opérer un tri aux points de passage qui n’occasionne pas trop de bavures ou d’incidents (car, après tout, des touristes noirs et dûment équipés de passeports européens ou américains, ça existe aussi…), s’en ajoutent, pour l’autorité politique française et ses exécutants policiers, deux autres : d’une part, leurs homologues italienssubissentcette politique du rejet et ses effets, une politique du fait accompli que n’ont cessé de dénoncer les gouvernements italiens de toutes teintures depuis qu’elle a été adoptée par les autorités françaises, et donc ne collaborent pas vraiment, quand ils ne s’y opposent pas ouvertement, à sa mise en œuvre. D’autre part, ce dispositif alliant capture et refoulement ne peut trouver son efficacité qu’à la condition de se situer en marge, en violation des lois et des règlements ayant trait notamment au droit d’asile, en France – ceci a été encore souligné tout récemment par un rapport rendu public par le contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL).

Mais le pire, c’est qu’en dépit de tous ces obstacles et de toutes ces complexités, ce dispositif fonctionne, que seuls très peu de migrants parviennent à le contourner, que le mécanisme de blocage et de renvoi est efficace, alors même qu’il est fondé sur des moyens assez élémentaires – contrôles statiques aux postes frontières, patrouilles mobiles dans les trains, sur les chemins et sentiers, checkpoints dans les gares et sur certains axes routiers du côté français. Cela tient en partie au fait que la frontière est, à Menton, un goulot d’étranglement entre mer et montagne, relativement facile à contrôler, ce qui fait que la plupart des candidats aux passages sont renvoyés du côté de la vallée de la Roya dans laquelle ils tentent leur chance à partir de Vintimille.

Mais il me semble que l’essentiel n’est pas là : ce qui fait que le dispositif d’arrêt fonctionne à Menton, alors qu’il rencontre de grandes difficultés dans la vallée de la Roya, c’est que, dans sa grande majorité, la population locale, dans toutes ses composantes et pour des motifs infiniment variables, « joue le jeu », en affectant de ne rien voir de la chasse aux migrants qui se déroule dans les trains, les gares, sur les checkpoints, aux alentours des villages dans l’arrière-pays proche. Le meilleur atout de l’état d’exception sélectif, c’est la distraction, l’indifférence de glace (ou pire) de ceux qui vaquent à leurs occupations, s’occupent de leurs affaires, qu’elles soient de labeur ou de loisir, et détournent la tête quand, en gare de Menton, la PAF débarque manu militari du TER Vintimille-Nice un passager clandestin. Infime est le nombre des militants associatifs ou, tout simplement, personnes de bonne volonté qui assurent parfois une veille aux postes frontières et fournissent ponctuellement une aide à ceux qui réussissent à passer. Aide risquée, d’ailleurs, aussi rigoureusement humanitaire soit-elle, plusieurs procès récents en témoignent. Il faut le dire : le secret de la réussite de ce dispositif de vomissement des indésirables, c’est qu’il fonctionne parce qu’il est entré dans les têtes des inclus, de ceux qui se voient en autochtones et sujets de droit, il fonctionne parce qu’il a infecté les subjectivités et produit, à l’échelle collective, ce désastre politique et moral à l’échelle d’un petittoposjadis enchanteur. Juste un peu plus haut, dans la vallée de la Roya, là où une partie de la population locale ne joue pas le jeu et, à des titres divers, porte assistance aux migrants, là où le dispositif d’arrêt et de persécution attise la division entre autochtonistes à la Marine ou Ciotti et hospitaliers, les choses ne se passent pas aussi simplement et, on l’a vu, la contestation ouverte et active du dispositif a très rapidement rencontré un écho à l’échelle nationale et au delà, le nom de Cédric Herrou est devenu un emblème pour tous ceux qui n’acceptent pas que les migrants soient traités comme des criminels ou du bétail. Ce que montre ce qui s’est passé et se passe dans la vallée de la Roya, c’est que « les gens », les plus improbables des gens, dans le rôle du militant ou de l’activiste, de petits éleveurs ou agriculteurs vivant en habitat dispersé de moyenne montagne disposent d’une vraie capacité d’entrave, de perturbation de ces dispositifs mortifères, ils montrent qu’on peut s’interposer et y résister efficacement. A Menton, le mieux qui s’entende, ce sont des remarques défaitistes et résignées du genre : « C’est bien malheureux, tout ça – mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? » – remarque tout à fait dans le ton d’une époque avachie et revenue de tout…

Deux brèves remarques pour conclure ce bref compte-rendu d’observation sur le terrain : la politique de fermeture des frontières aux migrants et l’autochtonisme imaginaire qui en constitue la toile de fond, c’est la goutte de poison dans le tonneau de la vie commune et qui, du coup, la rend imbuvable : là où cette politique se trouve en quelque sorte cristallisée, comme à Menton, il devient impossible pour quiconque conserve un minimum de sens de la décence morale, demeure un tant soit peu sensible à ce que Foucault appelle la « criticabilité des choses », de continuer de vaquer à ses occupations, quelles qu’elles soient, « comme si de rien n’était ». En d’autres termes, ce qui pourrait n’apparaître à première vue que comme le fâcheux détail d’une politique ni chair ni poisson est ici, tout au contraire, ce qui tend à rendre inhabitable le monde commun en imposant le fait accompli de ce avec quoi, précisément, on ne saurait cohabiter.

Deuxièmement, au moment où j’écris ces lignes, le gouvernement français se trouve embourbé dans le scandale de l’Aquarius, ce vaisseau fantôme chargé de migrants subsahariens auquel le nouveau gouvernement italien vient de refuser l’accès au port de Messine, promptement imité par son homologue maltais – ceci tandis que les autorités françaises tournaient la tête de l’autre côté, comme si cette affaire ne les concernait en rien. Il a fallu que l’Espagne se déclare prête à accueillir ce navire pour que Macron et sa suite se réveillent et se déclarent du bout des lèvres prêts à partager avec Madrid une partie de la charge de ces migrants. Ceci, bien sûr, sous l’effet de la commotion suscitée en Europe et au delà par le sort de ce navire humanitaire rejeté de port en port – une image propre à réveiller le souvenirs de quelques épisodes les plus sombres de la Seconde guerre mondiale…

Voici donc un gouvernement français qui, sous la pression des événements, se déclare prêt à recueillir des gens qui, si, après avoir débarqué en Italie, comme il était encore d’usage il y a peu, s’étaient présentés à la frontière à Menton ou du côté de Briançon, auraient été impitoyablement maltraités et refoulés sans ménagement. Voici un Président de la République française dont le ministre de l’Intérieur organise la chasse aux migrants sur la frontière franco-italienne, et qui se permet de stigmatiser « le cynisme et l’irresponsabilité du gouvernement italien » en la matière… On ne saurait imaginer plus probante démonstration du fait que la tentation autochtoniste est par excellence ce qui affole les boussoles de la raison politique. Les factotums de Macron s’en vont récupérer dans le port de Valence quelques uns de ces migrants que la PAF aurait traités comme des pestiférés aux portes de Menton – tant mieux pour eux, tant pis pour la crédibilité déjà bien écornée de ce donneur de leçons urbi et orbi qu’est le fringant et juvénile président de la République française.

La leçon majeure que je tire de cette observation, de cette sorte de « terrain » forcé, c’est que le temps est venu que nous opérions une radicale réforme de notre entendement de notre politique de l’étranger, dans le sens le plus extensif que l’on peut donner à cette expression. La limite de toute politique de l’hospitalité, aussi généreuse et moralement irréprochable soit-elle, c’est qu’elle présuppose un « nous » (le groupe des « gens d’ici » qui se devraient d’être accueillants), par opposition aux autres, gens d’ailleurs, arrivants, migrants ou autres, quelle que soit leur dénomination. Or, c’est de cela précisément que nous devrions nous émanciper, de cette façon de diviser le monde en un ou des « nous » qui, d’une manière ou d’une autre, renvoient toujours à l’ethnicité ou à l’autochtonie, et « eux », les autres. Ceci pour la bonne raison que ce que montre de manière irrécusable le désastre obscur d’aujourd’hui, c’est que l’ethnicité ou l’autochtonie sont, dans le monde présent, les plus calamiteuses des présuppositions pour penser ou imaginer un « nous », quel qu’il soit. Ce qui importerait donc, aujourd’hui en premier lieu, ce serait moins d’être hospitaliers, ce qui relève toujours au fond d’une essentialisation du « nous » et du « eux », les autres, que de travailler activement à dissoudre ces « nous » qui imposent leur tyrannie sur nos subjectivités et qui visent à accréditer l’évidence creuse selon laquelle la communauté naturelle, c’est celle de l’appartenance préexistante, donnée – nationale, linguistique, culturelle, religieuse, etc.

Or, ce qu’il convient d’affirmer avec force aujourd’hui, contre cette évidence creuse, c’est précisément que l’autochtonie et l’ethnicité, c’est-à-dire le déjà-là de la communauté sont les derniers, je veux dire les plus répulsifs, des fondements sur lesquels se regrouper – s’il y a des gens dont j’aspire activement à me dépareiller de toute urgence, ce sont bien mes supposés semblables, ceux qui aspirent à ce que « la France reste la France » et qui, dans le microcosme mentonnais, font des variations sur l’apologue des trois singes de la supposée sagesse – qui ne voient rien, n’entendent rien et ne disent rien. Si donc j’aspire activement aujourd’hui à ce que des migrants et toutes sortes d’autres étrangers et aliensviennent en France, pour y passer ou y rester, ce n’est pas pour des raisons morales, par devoir d’hospitalité ou conformément à une tradition d’accueil, mais plus simplement parce que le pire que je craigne, c’est de me retrouver dans la compagnie de plus en plus massive de ceux dont les fantasmagories autochtonistes et ethnicistes rongent les cerveaux et dictent les conduites. Je ne suis pas du même mondemonocorde et crétin qu’eux, je ne respire bien que dans la diversité des langues, des trajectoires, des gestes et des imaginations. Même s’il est un peu tard, vu mon âge, pour que je me donne un devenir, j’aimerais qu’il consiste, comme aurait dit Jean Genet, à n’être « pas du tout français » dans le sens où être français, cela consisterait à vouloir que « la France reste France », comme l’entend aujourd’hui le consensus abject dans ses innombrables variantes.

Alain Brossat

Une réponse à “Dans les eaux glacées de l’indifférence

  1. Française du monde, je suis de ce monde là ! De celui qui chante la diversité… et a peur de cet entresoi déséché et déséchant
    bien à toi, Alain
    vi

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