Genre, guerre et désavantage masculin

Les militants masculinistes se plaignent que la guerre est la source d’un grand désavantage pour les hommes. Ils citent les taux plus élevés de conscription masculine et le nombre important de décès et blessés chez les hommes soldats comme des exemples imparables du désavantage des hommes par rapport aux femmes. Mais cette analyse est biaisée.

Oui, un grand nombre d’hommes et de garçons sont tués et blessés à la guerre. Ils sont majoritairement envoyés au combat par d’autres hommes. Les hommes plus que les femmes soutiennent les guerres. Et la masculinité traditionnelle a été primordiale dans les justifications données à la guerre. Ce sont les hommes, pas les femmes, qui ont empêché ces dernières de les rejoindre dans les postes militaires et de combat. Les féministes et les mouvements des femmes ont joué des rôles clés dans la dénonciation des guerres et du militarisme. En définitive, les conséquences globales de la guerre, du conflit et de leurs répercussions sont plus lourdes pour les femmes que les hommes.

Plus précisément :

1. Dans l’immense majorité des cas, les hommes et les garçons sont envoyés à la guerre par d’autres hommes, pas par des femmes. En particulier parce qu’une grande majorité de chefs d’États, dirigeants politiques et militaires sont des hommes.

Alors que, statistiquement, les femmes cheffes d’États ne vont pas moins à la guerre que leurs homologues masculins, les sociétés qui ont autorisé le vote des femmes depuis deux fois plus longtemps que les autres ont cinq fois plus de chances de résoudre un désaccord international pacifiquement (Caprioli, 2000). De la même façon, les États ayant un plus petit pourcentage de femmes élues au parlement ont significativement plus de chances de résoudre les désaccords internationaux par la guerre (Caprioli, 2000) (une baisse de 5% de la participation des femmes dans un parlement multiplie par cinq les chances qu’un État use de violence militaire pour résoudre les désaccords).

2. Plus généralement, les hommes sont des soutiens plus enthousiastes à la guerre et au militarisme que les femmes.

Il existe une différence de genre vis à vis de la guerre : le soutien des femmes à la guerre est systématiquement plus bas que celui des hommes, tout particulièrement lorsque l’on compare la perception des femmes et des hommes pour des guerres ou des interventions militaires précises (Brooks & Valentino, 2011 ; Eichenberg, 2003, 2007 ; Wilcox, Hewitt & Allsop, 1996).

Néanmoins, les femmes ont tendance à plus approuver les guerres soutenues par l’ONU ou humanitaires (Brooks & Valentino, 2011).

3. Le soutien politique à la guerre et au conflit et l’implication dans ces derniers s’inscrivent dans la masculinité traditionnelle :

Les dirigeants et groupes les plus exaltés à l’idée d’envoyer des hommes à la guerre sont aussi les plus fervents partisans de la masculinité patriarcale, traditionnelle. Les dirigeants politiques pro-guerre ont plus de chances que les autres dirigeants d’adhérer aux idéologies de genre traditionnelles, dans lesquelles le rôle « naturel » des hommes est, entre autres, de dominer et de se défendre en usant d’agressivité (Maruska, 2009 ; Sjoberg, 2013).

Les dirigeants politiques hommes mobilisent explicitement les thèmes de la masculinité pour justifier et encadrer l’intervention militaire ou plus généralement leur action, comme l’ont fait des individus comme George W. Bush et Vladimir Poutine (Coe, Domke, Bagley, Cunningham, & Van Leuven, 2007 ; Ducat, 2005 ; Riabov & Riabova, 2014).

Plus largement, il existe des liens étroits entre les coutumes de la guerre et du militarisme et celle de la masculinité (Dudink, Hagemann, & Tosh, 2004 ; Duriesmith, 2016).

Les organisations militaires mobilisent constamment et intentionnellement les notions patriarcales de masculinité pour convaincre les hommes de se battre et de prendre des risques dans le conflit. Au sein de ces organisations, la valorisation du risque considéré comme comportement masculin est la cause de nombreuses blessures chez les recrues (Barrett, 1996). Les féministes ont constamment remis en cause les injonctions sociétales faites aux jeunes hommes d’effectuer un service militaire pour prouver qu’ils sont de « vrais hommes » (Barry, 2010).

Les sociétés qui sont statistiquement moins justes sur le plan du genre ont significativement plus de chances d’être touchées par la guerre civile et de résoudre les désaccords internationaux par la violence (Caprioli, 2005). Les règles patriarcales traditionnelles de la masculinité qui comprennent d’autres formes de violence (comme la violence conjugale) sont la cause des pratiques les plus destructives de la guerre, qui elles-mêmes causent le plus de tort aux hommes et aux femmes (Cockburn, 2004, 2010).

4. Ce sont les hommes, pas les femmes, qui ont excluent celles-ci des postes militaires.

Historiquement, les femmes ont été exclues des postes militaires et de combats, par les hiérarchies des institutions militaires dominées par les hommes et par les dirigeants politiques (Goldstein, 2001 ; MacKenzie, 2015).

Les soldats hommes et le personnel militaire ont eux-mêmes été souvent hostiles à l’intégration des femmes dans l’armée (Mankayi, 2006 ; Sasson-Levy, 2011).

Les féministes ont souvent poussé à ce que les femmes soient autorisées à participer au combat. De fait, après quatre décennies de féminisme, il existe un mouvement grandissant pour encourager l’inclusion et la participation des femmes à l’armée, y compris aux postes de combats (Gustavsen, 2013 ; Sasson-Levy & Amram-Katz, 2007).

5. Les femmes féministes et les mouvements des femmes ont joué des rôles clés dans la remise en cause de la guerre et du militarisme plus généralement (Enloe, 2000).

Oui, un nombre conséquent d’hommes et de garçons sont tués et blessés à la guerre ; et les féministes ont été à la tête des actions d’éducation et de prévention pour éviter les horreurs de la guerre.

Actuellement des groupes féministes jouent un rôle important, par exemple, dans le soutien aux hommes objecteurs de conscience (Kwon, 2012).

6. La guerre est une circonstance importante de blessures et de décès pour les hommes, comme le montrent des données états-uniennes (DeBruyne & Leland, 2015). Mais c’est aussi une circonstance importante de blessures et de décès parmi les femmes (et les enfants) (Jansen, 2006). Comme l’indique Jansen :

« les femmes sont beaucoup plus vulnérables aujourd’hui que dans le passé car les guerres récentes ont un taux de victimes civiles plus élevé ; par exemple, durant la Première Guerre mondiale, 15% des victimes étaient des civil-es, en comparaison des 65% pour la Deuxième Guerre mondiale et 90% pour les guerres plus récentes, qui ont principalement frappé les femmes et les enfants (Okazawa-Rey, 2002 ; ONU, 2001 ; Waldman, 2005). Les femmes ne sont pas seulement prises dans les tirs croisés mais de plus en plus victimes de violence en contexte de guerre. Il y a des atrocités généralisées ; à la guerre, les corps des femmes deviennent un champ de bataille – viols, fécondations forcées, enlèvements et esclavage sexuel sont des choses communes (Rehn & Sirleaf, 2002 ; Wood, 2004). » (Jansen, 2006).

Comme la plupart des combattants des conflits armés en temps de guerre sont des hommes, ils sont aussi majoritairement les victimes directes des opérations militaires (Plümper & Neumayer, 2006). Néanmoins, il existe des preuves que les *conséquences globales* de la guerre, du conflit et de leurs répercussions sont plus lourdes pour les femmes que pour les hommes. Des études montrent que les conséquences de la guerre et des conflits civils sur la santé et le bien être (en termes à la fois de maladie et de mort) sont plus lourdes pour les femmes que pour les hommes.

Une analyse des effets des conflits civils sur la santé publique après-guerre montre qu’ils sont plus importants sur les femmes et les enfants que sur les hommes (Ghobarah, Huth, & Russett, 2004).

Les conflits armés ont des conséquences plus importantes sur l’espérance de vie des femmes que sur celle des hommes, les guerres inter-étatiques et les guerres civiles affectant plus défavorablement les femmes que les hommes sur la période complète de conflit (Plümper & Neumayer, 2006).

Une analyse globale récente sur les victimes liées à la guerre estime que « les hommes ont plus de chances de mourir durant les conflits, alors que les femmes meurent plus souvent de causes indirectes quand le conflit est terminé » (Ormhaug, Meier & Hernes, 2009).

Michael Flood & David Duriesmith

Dr Michael Flood est Professeur Associé de la Queensland University of Technologie (QUT). Dr David Duriesmith est membre de la University of Queensland (UQ).

Version originale : https://xyonline.net/content/gender-war-and-male-disadvantage

Traduction : Benjamin Calle & Yeun Lagadeuc-Ygouf

https://scenesdelavisquotidien.com/2018/06/28/genre-guerre-et-desavantage-masculin/


Sources citées dans l’article

Barrett, F. J. (1996). The organizational construction of hegemonic masculinity: The case of the US Navy. Gender, Work & Organization, 3(3), 129-142.

Barry, K. (2010). Unmaking War, Remaking Men: How Empathy can Reshape our politics, our soldiers and ourselves: Spinifex Press Melbourne.

Brooks, D. J., & Valentino, B. A. (2011). A war of one’s own: Understanding the gender gap in support for war. Public Opinion Quarterly, 75(2), 270-286.

Caprioli, M. (2005). Primed for violence: The role of gender inequality in predicting internal conflict. International Studies Quarterly, 49(2), 161-178.

Cockburn, C. (2004). The continuum of violence: A gender perspective on war and peace Sites of Violence: Gender and Conflict Zones (pp. 24-44): University of California Press.

Cockburn, C. (2010). Gender relations as causal in militarization and war: A feminist standpoint. International Feminist Journal of Politics, 12(2), 139-157. Cet article constitue le chapitre 3 de l’ouvrage de Cynthia Cockburn : Des femmes contre le militarisme et la guerre (éd. La dispute, coll. Le genre du monde, 2015)

Coe, K., Domke, D., Bagley, M. M., Cunningham, S., & Van Leuven, N. (2007). Masculinity as Political Strategy: George W. Bush, the “War on Terrorism,” and an Echoing Press. Journal of Women, Politics & Policy, 29(1), 31-55. doi:10.1300/J501v29n01_03

DeBruyne, N. F., & Leland, A. (2015). American war and military operations casualties: Lists and statistics. Retrieved from

Ducat, S. (2005). The wimp factor: Gender gaps, holy wars, and the politics of anxious masculinity: Beacon Press.

Dudink, S., Hagemann, K., & Tosh, J. (2004). Masculinities in politics and war: Gendering modern history: Manchester University Press.

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Ghobarah, H. A., Huth, P., & Russett, B. (2004). The post-war public health effects of civil conflict. Social Science & Medicine, 59(4), 869-884. doi: http://dx.doi.org/10.1016/j.socscimed.2003.11.043

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Plümper, T., & Neumayer, E. (2006). The unequal burden of war: The effect of armed conflict on the gender gap in life expectancy. International organization, 60(3), 723-754.

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