Des pierres sur des pierres, des traces comme empreintes de la mémoire

« Le livre des Passages de Walter Benjamin est un grand livre ruiné. Les notes qui le composent sont comme les décombres d’un édifice jamais construit mais toujours en chantier, encore en devenir mais déjà éventré »

Le premier texte regarde donc du coté de Walter Benjamin, la trace et l’aura, les passages couverts, « des maisons ou des corridors qui n’ont pas de coté extérieur – comme le rêve », les fragments, le pollen d’autres pensées, l’opposition benjamienne « trace/aura », les petites déchirures et les menus arrangements, l’histoire à rebrousse-poil. Patrick Boucheron choisit le terme « ruban » pour ce qui empaquette le tas de textes rassemblés. Il insiste : « lire et relire, relire et lier ».

Un pas leste de promeneur, les effets d’anachronisme inhérent à la représentation, les empreintes de la mémoire, ce rebrousse-poil nécessaire à l’histoire, l’imaginaire cinématographique, les traces mêmes fugaces du passé, le pas de coté pour mieux saisir la représentation… L’auteur souligne des notions fondamentales : « celles de stratigraphie et de sédimentation, de filiation et d’oubli, d’accumulation et de répétition, de discontinuité du temps et d’affleurement mémoriel qui sont constitutives de l’archéologie… ».

Du coté de l’histoire, du coté de Walter Benjamin, l’urgence et la catastrophe à venir, les souvenirs à l’instant du danger, les configurations du pouvoir et les lectures politiques, « Se pencher vers les traces ou lever les yeux vers l’aura ; s’emparer de la chose ou se laisser dominer par elle ; laisser venir au plus près des corps l’apparition du lointain ou trouver dans l’empreinte du passé ce qui s’approche de nous ; effacer les traces, oublier l’histoire, ou bien trouver en elles la force de dissiper l’aura : telles sont les alternatives du pouvoir, pour ceux qui l’exercent comme pour ceux qui le subissent »

Au fil de l’histoire et de son enseignement. Patrick Boucheron aborde de multiples sujets dans une langue claire. Le moyen-âge, les incertitudes et les cahots, le refus du principe général d’impunité et d’irresponsabilité auto-défini par des intellectuel·les, le droit imaginaire des procédures académiques, l’histoire de la constitution de la discipline historique comme champ disciplinaire, la pratique de l’écrit, « Heureusement, la pratique de l’écrit induit cette politesse essentielle de permettre au lecteur de prendre la tangente », les livres comme réconfort et comme armes, les usages de l’histoire, son enseignement en tant que pratique collective, les conditions de la créativité intellectuelle, la mise d’un peu de désordre dans les trousseaux interprétatifs…

L’écriture d’une thèse, la ville, le pouvoir et la mémoire, « cette forme de violence institutionnalisée que constitue la domination architecturale », ce qui est écrit et ce qui est lu, l’écriture d’une voix, l’« épaisseur conceptuelle du problème des rapports de contiguïté entre sacralité et souveraineté, qui allait déboucher sur une réflexion plus générale sur la sacralisation du politique », la sédimentation mémorielle des sources, la ville comme une des formes du social, un système spatial structuré, les perceptions incidentes, la « fabrique de contemporanéités rassemblant des fragments épars de temporalités disjointes », écrire ce que personne n’avais demandé d’écrire…

Je souligne les éléments sur l’indétermination du moment, la dynamique autodestructrice de l’intensification capitalistique, le public qui « dépasse l’entre-soi », le travail « sur l’écriture ordinaire des historiens », la mise en intrigue, la traductibilité des notions « de part en part des frontières disciplinaires », la place de l’anachronisme et la contemporanéité de l’histoire, « il n’y a d’histoire que contemporaine », l’ici et le maintenant, la volonté de « donner à entendre une histoire criblée de silences », ce qui défait l’histoire, les assassins de la mémoire, la résistance à l’air identitaire du temps, « nous ignorons encore les mots de la riposte : l’urgence consiste à les inventer, et c’est pourquoi elle ne peut être que poétique et théorique »…

Patrick Boucheron parle aussi des lieux ordinaires du surgissement du neuf, de politique de traces, de qualité d’une certaine colère, de l’envie suscitée chez les lecteurs et les lectrices « d’en poursuivre l’aventure »…

Un bel ouvrage pour réfléchir sur ce que peut et pourrait « dire » l’histoire, sur les rapports enseignant·es enseigné·es.

Je note cependant l’absence des sexes, l’effacement des femmes,. Peut-on faire de l’histoire sans s’interroger sur comment les sexes font-ils aussi l’histoire ?

Une question aussi posée à toustes les auteurs et autrices, pourquoi ne pas utiliser une écriture plus inclusive ? – le point médian, l’accord de proximité, les historiens et les historiennes, pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes.

Patrick Boucheron : Faire profession d’historien

Réédition Points Seuil, Paris 2011 et 2016, 226 pages, 8,30 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

Comment se révolter ?lhistoire-avec-une-grande-hache/

Conjurer la peur. Sienne, 1338. Essai sur la force politique des imageslinstant-meme-ou-le-regard-devient-notre-bel-aujourdhui/

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