Présentation de l’ouvrage de Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon, Robi Morder : Étudiant·es en révolution ?

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Si les mouvements étudiants ne naissent pas en 1968, ces années 68 marquent un tournant de l’action et de l’organisation estudiantines à l’échelle mondiale. Pourquoi ? Comment ? Telles sont les questions que le Groupe de recherches sur les mouvements étudiants (Germe), dès sa création en 1995, a eu l’ambition de traiter, en stimulant la recherche, ce qui exigeait d’aller aux sources mêmes, travail facilité par la création en 2008 de la Cité des mémoires étudiantes. En 1998, le Germe rassemblait des chercheurs pour porter de « Nouveaux regards sur le mai étudiant et jeune» à Paris. En 2008 nous partions « à la redécouverte des mouvements étudiants dans les années 68 » à Reims, avec la mission CAARME, ancêtre de la Cité des mémoires étudiantes, en croisant les travaux, les expériences, les pratiques de chercheurs, d’acteurs et témoins, d’archivistes. Ces deux colloques avaient été précédés chacun d’un cycle de séminaires.

Comme 68 ne peut être enfermé dans un ghetto commémoratif, nous avons continué en dehors de ces anniversaires décennaux, dans nos colloques, séminaires, publications à explorer ces années sous des angles différents : du point de vue de la représentation étudiante, du point de vue des relations internationales, des répertoires d’action. En près d’un quart de siècle, ce sont plusieurs dizaines de mémoires, contributions, communications, articles, chapitres d’ouvrages ou ouvrages eux-mêmes que nous avons encouragés, entendus, discutés, présentés2, sans oublier le travail de valorisation avec les expositions réalisées avec la Cité des mémoires étudiantes, où l’on trouve toujours « du 68 ». Cela a permis d’approfondir et élargir les savoirs, de mobiliser et exploiter des sources nouvelles. Plus nous avançons, plus nous mesurons l’ampleur de ce qu’il reste à découvrir tant il n’y a pas un, mais plusieurs chantiers sur ce que furent les années 68 étudiantes, leurs effets, sur les mouvements étudiants bien sûr, sur l’enseignement supérieur comme dans toute la société tant en France que dans le monde.

Notre présent livre n’a pas la prétention de faire une synthèse globale de tous ces travaux, qui pourraient d’ailleurs constituer une sorte de début d’encyclopédie. Ce travail reste à faire à l’image de l’ouvrage collectif du Germe paru en 2007, Cent ans de mouvements étudiants3dont nous avons repris des éléments dans le présent ouvrage. Notre ambition est limitée, il s’agit – à l’occasion de ce cinquantième anniversaire – de porter à la connaissance d’un public plus large que celui de la recherche des éléments susceptibles de mieux comprendre les années 68 des étudiants en France. Ces années s’inscrivent dans un contexte international auquel nous consacrons le colloque des 2 au 4 mai 20184, ainsi que le dossier de la revue Matériaux pour l’histoire de notre tempsdu premier semestre 2018. Les années 68 sont marquées par une double mutation universitaire, la massification des effectifs, et les changements des fins des universités. Ces réflexions sont menées aussi bien au niveau institutionnel – en France, les colloques de Caen puis d’Amiens portent la voix des « modernistes » mettant en cause la vieille université – que dans les mouvements étudiants. Nous en avons traité, et en traitons également dans d’autres initiatives et publications6, nous concentrant dans cet ouvrage plutôt sur les manières dont les mouvements étudiants s’organisent, se structurent, se présentent et se représentent que ce soit au travers d’organismes conjoncturels où à vocation durable, politiques ou à vocation représentative.

Nous sommes repartis de notre contribution commune au colloque « Les années 68» en la développant avec les acquis des vingt ans qui nous en séparent, mettant à nouveau sur le métier nos réflexions d’alors.

La spécificité du « Mai français »

Si à l’échelle internationale 1968 a été l’« année des étudiants », les étudiants de France vivent en Mai une crise universitaire, une crise sociale et une crise politique. Dans une certaine mesure, la force du « Mai ouvrier a écrasé la potentialité inscrite dans un mouvement étudiant d’un type nouveau », comme l’écrivait Nicole Abboud-Maupéou8. Ces caractéristiques propres à la situation française ont ainsi accentué ce qu’on appelle la politisation déjà engagée du mouvement étudiant et de ses organisations au cours des années 1960, et ont eu des effets dans les années suivantes. Ainsi, si la « désyndicalisation » de l’UNEF – tant par la baisse du nombre de ses membres que du contenu de son activité – était déjà engagée depuis la fin de la guerre d’Algérie, Mai 68 a accéléré ce processus d’éclatement, de dispersion des forces aboutissant à la scission de 1971.

Ce processus n’est pas la simple conséquence mécanique de « conditions objectives », il n’était pas inéluctable. Au sein même du Mai étudiant (qui n’était pas que parisien), il n’y a pas eu que des manifestations, des barricades, des discussions idéologiques. Des dizaines de milliers d’étudiants ont participé à des commissions discutant des réformes nécessaires de l’Université, des modalités d’examen, du contrôle continu, de la pédagogie… Sans forcément tomber dans le piège des « réformes – chloroformes ». Et, là encore, on trouve trace des thèmes développés au préalable par l’UNEF au cours des années 1960, dont une partie sera reprise dans la réforme universitaire d’Edgar Faure : travaux dirigés, contrôle continu, « participation » étudiante.

Entre réforme, révolution et corporatisme

Ce sont des stratégies, des choix opérés par des groupes (mais aussi par les médias) qui ont privilégié le « spectaculaire » et le « politique » au détriment de l’universitaire ou du syndical. Après la guerre d’Algérie l’ostracisme du pouvoir gaulliste à l’égard de l’UNEF avait contraint le syndicat étudiant à se radicaliser. Faute d’obtenir de nouvelles conquêtes syndicales, les militants transforment peu ou prou le mouvement étudiant en une sorte de « parti » contestant l’université capitaliste, le gaullisme, le système social. Il n’y avait plus dans certaines villes de structures vivantes de base du syndicat étudiant, les mobilisations étaient animées par des cartels d’organisations au début, puis par des comités d’action.

Dans une situation peu ou prou révolutionnaire, ce qui intéressait une bonne partie des étudiants mobilisés c’est le devenir politique de la société. Ne parler que des problèmes strictement universitaires était pour beaucoup difficilement pensable. Ce qui amena d’ailleurs la « coupur  » entre une aile militante d’avec une aile qualifiée de « réformiste », mais qui rassemblait aussi dans les commissions des jeunes qui ne pensaient pas qu’une révolution sans réforme de leur lieu de vie et d’études était imaginable.

Cela explique en partie la manière dont ensuite la « politisation » a pris forme. Toutefois d’autres issues étaient possibles pour l’organisation étudiante. L’UNEF n’était peut-être plus qu’un sigle, mais ce sigle demeurait fédérateur, représentant aux yeux de l’opinion publique, des syndicats de salariés, d’une grande masse d’étudiants et lycéens, le corps étudiant. Un mythe ? Peut-être, mais le choix n’a pas été fait de tenter de rehausser la réalité au niveau du mythe. Cela était évidemment délicat. À la rentrée 1968, l’extrême gauche et la direction PSU de l’UNEF ont laissé le terrain aux étudiants du Parti communiste qui, à contre-courant dans les assemblées générales et dans les comités d’action, ont pu apparaître comme étant les seuls à gauche à donner des réponses à ces questions universitaires. Profitant de l’absence (volontaire) de l’UNEF des discussions avec le gouvernement durant l’été et l’automne 1968, ce qui allait devenir le courant « renouveau » de l’UNEF se positionnait ainsi comme le seul représentant étudiant de poids et interlocuteur des pouvoirs publics. Le décalage entre certaines orientations prises sur la lancée de Mai 68 et une situation qui avait changé à la rentrée 1968-1969 n’était pas encore bien visible, mais il était là.

Les « années 68 »

Mai 68 (compris comme évènement mais aussi comme moment intégrant en les amplifiant les données antérieures) va marquer pour des années le mouvement étudiant. Après la tentative de fusion entre les comités d’action et la structure transformée de l’UNEF, c’est l’éclatement. Une bonne partie de l’extrême gauche quitte l’UNEF pour construire chacun son organisation politique, quitte à délaisser le terrain universitaire. Bon nombre d’étudiants fuient un « syndicat » où s’affrontent – après la démission de sa direction nationale – deux courants politiques qui proclameront chacun être l’UNEF.

Au-delà des universités, la contestation organisée s’étend au reste de la jeunesse scolarisée. Alors que les luttes étudiantes s’avèrent éclatées, localisées avec des organisations en crise, en ce début des années 1970, les mobilisations lycéennes se développent autour de thèmes anti-autoritaires : contre la répression et le « racisme anti-jeunes », contre l’embrigadement militaire, pour la liberté d’expression. Or, s’il n’y a qu’une trentaine de villes universitaires, il y a plusieurs centaines de villes qui connaissent des manifestations des jeunes du secondaire, et ce sont ces lycéens-là qui entrent à l’université ensuite avec leur propre expérience.

Ces années qui suivent 1968 dans les universités ne sont pas si « idéologiques » qu’on a bien voulu le dire tant la presse s’est attachée aux dimensions spectaculaires. Il y a beaucoup de manifestations internationalistes, anti-impérialistes, contre les agressions fascistes, contre les répressions policières, en soutien aux luttes dans les entreprises. Mais il ne faut pas négliger les luttes universitaires qui se déroulent au même moment et qui impliquent un grand nombre d’étudiants, que ce soit dans des mobilisations localisées ou dans les grandes luttes nationales contre les réformes universitaires.

Évidemment, la disparition du syndicat unifié pose le problème de la représentation de ces mouvements. Les militants d’extrême gauche, qui ont quitté le syndicalisme étudiant sont activement présents dans ces luttes généralisées, ils proposent un système où les assemblées générales élisent des comités de grève, et désignent des délégués pour participer à – phénomène nouveau – des « coordinations nationales ». À la différence de Mai 68, ce n’est plus le syndicat qui est le porte-parole des étudiants, mais des délégués élus directement par ces derniers le temps de l’action. À l’origine sinon hostiles, du moins réservées, les deux UNEF sont contraintes d’accepter de se situer dans ce cadre et de renoncer ainsi au rôle traditionnellement « dirigeant » et de « représentant unique » du syndicat.

1976 : le « tournant »

Si on considère que les « années 68 » sont celles – non de la disparition des luttes universitaires – mais de la « désyndicalisation », on peut estimer que l’année 1976 avec la grève générale contre la réforme du deuxième cycle constitue la limite ultime, la page qui se tourne. La signature du « Programme commun de gouvernement » par les partis communiste, socialiste et radical de gauche offre un débouché « réaliste » et crédible : le changement par les élections. Cela met en difficulté une extrême gauche qui ne propose qu’une « seule solution : la révolution ». De surcroît, cette extrême gauche est confrontée aux difficultés de sa stratégie, sinon antisyndicale, du moins non syndicale. Elle anime certes les luttes généralisées, mais celles-ci sont exceptionnelles. C’est en 1976 que la Ligue communiste révolutionnaire, force dominante dans les coordinations, après l’échec de constitution d’une « fédération nationale des comités de lutte » en 1972, puis de la tentative d’organiser un mouvement permanent des comités de lutte, décide de réinvestir le mouvement syndical étudiant via le Mouvement d’action syndicale. Tout ceci s’opère alors que la crise économique de 1973 ne commence à produire ses effets dans les consciences qu’en 1976. On ne refuse plus simplement comme en 68 un avenir de « cadre au service du patronat », mais on s’oppose également à un avenir de chômage. Si pour les étudiants leur devenir ne se situait en réalité ni dans les sphères supérieures ou inférieures de la population active, cela était significatif de ce qu’ils ressentaient comme leur présent et la manière dont ils se représentent leur avenir.

Pourtant, cette période n’est pas celle d’une simple parenthèse qui se referme avec un retour aux pratiques antérieures aux années 1960. L’Université s’est encore massifiée et diversifiée. La « coordination » inventée au début des années 1970 demeure dans le répertoire d’action collective des étudiants et des syndicats. Existe une représentation étudiante élue dans les conseils d’université et les CROUS, ce qui modifie les pratiques et les rythmes des organisations en concurrence électorale permanente, puisque se maintient une division syndicale avec des effectifs d’adhérents assez bas. Dès lors, la représentation étudiante offre-t-elle plusieurs légitimités possibles : celle des luttes, celle des élections, celle des syndicats et associations. Au syndicat unique représentant la « classe étudiante » de la guerre d’Algérie succède la pluralité des représentations.

L’empreinte des années 68 sur les mondes étudiants et universitaires va bien au-delà du cadre d’évolution des mouvements étudiants à vocation représentative : c’est l’ensemble de l’institution universitaire, de ses méthodes et de ses fins, c’est l’ensemble des communautés universitaires, de leurs modes de fonctionnement, gouvernement et « vivre ensemble », qui sont « hérités » de ces années 68. Savoir faire fructifier son « patrimoine »/« matrimoine » est un enjeu à la fois propre et commun à chacun de ces mondes.

Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon, Robi Morder : Étudiant·es en révolution ?

Editions Syllepse, Groupe de recherches sur les mouvements étudiants (Germe), la Cité des mémoires étudiantes

https://www.syllepse.net/Etudiant-e-s-en-revolution–_r_77_i_729.html

Paris 2018, 160 pages, 10 euros


1. Voir dossier publié dans La Revue de l’Université, n° 14,1998.

2. Voir un aperçu, non exhaustif, à la fin du présent ouvrage.

3. Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon, Robi Morder (coord.), Cent ans de mouvements étudiants, Paris, Syllepse, 2007.

4.« Empreintes étudiantes des années 68 dans le monde », Paris, Sorbonne et sciences-po.

5. Revue de l’Association des amis de La contemporaine (ancienne BDIC), bibliothèque-archives-musée avec qui la Cité des mémoires étudiantes a réalisé l’exposition virtuelle « Les années 68, un monde en mouvement ».

6Colloque « Institutions universitaires et mouvements étudiants », Paris 2004 ; Jean-Philippe Legois, 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne, Paris, Syllepse, 2018.

7. Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon, Robi Morder, « Entre réforme, révolution et corporatisme », colloque « Les années 68 », dans Geneviève Dreyfus-Armand et coll. (dir.), Les Années 68 : Le temps de la contestation, Bruxelles/Paris, Complexe/IHTP, [2000], 2008.

8. Nicole Abboud-Maupéou, L’Ouverture du ghetto étudiant, Paris, Anthropos, 1974, p. 313.

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