Course à l’armement, répression, féminicides : une équation invisible ?

Le Président Erdogan est réélu fin juin au premier tour des présidentielles turques. Certains de ses opposants ont fait campagne depuis leur prison. La situation n’est pas nouvelle. Cette élection s’inscrit dans une longue histoire d’autoritarisme mêlé à une militarisation extrême. La Turquie, comme la France, organise, de longue date, les systèmes de répression, de circulation d’armes, d’introduction de l’intelligence artificielle dans les technologies militaires, tout autant qu’elle fait fructifier une industrie fort rentable, parfois à titre personnel. Cet engouement s’accompagne d’une banalisation qui, conjoints, ont pour effet d’encourager une culture de guerre assortie de violences et de leur impunité.

Cet avalanche de ventes d’armes, de répressions tout azimut, de discours et pratiques répressives va de pair avec l’augmentation des homicides de femmes : une tous les trois jours en France, trois chaque jour en Turquie. Le lien est clair. Pourtant ces meurtres continuent de remplir les colonnes « faits divers » des médias. Un bug ?

Les derniers faits. 24 mai 2018. L’État français renforce les moyens de la police nationale et de la gendarmerie en les équipant de « grenades » et « moyens de propulsion »(grenades lacrymogènes, assourdissantes, fumigènes, cartouches-grenades et lanceurs). Une commande pour 17,5 millions d’euros auprès de deux entreprises françaises et d’une allemande. Notons que parmi ces types d’armes, certains ont déjà été utilisés à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes contre les occupants. Deux jours plus tôt, le gouvernement français bloque la vote d’une loi (projet déposé en 2006) visant à sanctionner les ventes d’armes à des pays mis sous embargo suite à des décisions du Conseil de sécurité des Nations-Unies ou de l’Union européenne (Iran, Libye, Somalie, Darfour, Biélorussie, République centrafricaine, Egypte, Syrie, Soudan…). À peine trois jours après, le 25, Fionnuala Ní Aoláin, Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la protection des droits de l’homme dans le contexte de la lutte antiterroriste, a exprimé sa préoccupation quant à l’impact des lois antiterroristes françaises sur l’exercice des droits de l’homme fondamentaux tels que le droit à la liberté, au respect de la vie privée et à la liberté d’association, de mouvement et de religion. Elle a notamment interpelé ses hôtes français sur le ciblage de la « communauté musulmane ».

Autant dire que l’agenda militariste français continue de se charger. 

À ce propos, le 2 juillet dernier, la FIDH publie un rapport sur les exportations d’armes et de technologies de surveillance françaises en Égypte. Intitulé « Égypte : une répression made in France », ce document rend compte du flou des différents rapports que le gouvernement est tenu de livrer au Parlement et à l’ONU en même temps qu’il liste une série de contrats militaires notamment en direction de l’Égypte : en 2010, livraison pour 39 millions d’euros d’armes, en 2014 pour 838 millions d’euros et en 2016 pour 1,3 milliard d’euros. En sept ans, les ventes en direction de ce pays sous embargo ont été multipliées par 33. De plus, en 2015, la France a conclu un contrat de 5,3 milliards d’euros prévoyant la livraison de 24 Rafale, une frégate furtive et différents assortiments de missiles. Parmi l’ensemble de ces armes2, notons l’importance de petits matériels militaires et sécuritaires qui permettent au gouvernement égyptien autoritaire (dictatures en cascade et coup d’État de juillet 2013) de réprimer la population : armes légères et de petits calibres, munitions, machines-outils pour confectionner des balles, véhicules blindés légers, drones d’observation et technologies sécuritaires informatiques (systèmes informatiques de contrôle des foules, logiciels d’interception des communications et des données personnelles, serveurs de centralisation des données individuelles…).

En plus des armes, les systèmes de répression s’exportent. Depuis sa prise de pouvoir, Abdel Fattah Al Sissi a fait écraser des manifestants (plus de mille morts), incarcérer au moins 60 000 prisonniers, torturer, condamner à mort à gogo. En outre, le niveau de violences contre les femmes en Egypte ne cesse d’augmenter tout autant que la répression des féministes, ce que ne mentionne par ce dernier rapport for utile. Le savoir-faire français, notamment forgé pendant la guerre d’Algérie et d’ores-et-déjà transmis au Brésil, à l’Argentine et au Chili3, continue à se confier, selon les règles générales du système militaro-industriel (SMI) : ordre, obéissance, hiérarchie, morale. Au-delà de la surenchère militaire et répressive, cette transmission sublime la virilitéet l’antiféminisme, au point, que partout dans le monde, les femmes en paient le pris fort, le tout dans le silence. Autre bug ?

Joelle Palmieri, 6 juillet 2018

https://joellepalmieri.wordpress.com/2018/07/06/course-a-larmement-repression-feminicides-une-equation-invisible/


1 « Acquisition de grenades et de moyens de propulsion pour les besoins de la Gendarmerie et Police Nationales », La centrale des marchés, mai 2018, https://centraledesmarches.com/marches-publics/Paris-cedex-08-SAELSI-Acquisition-de-grenades-et-de-moyens-de-propulsion-pour-les-besoins-de-la-Gendarmerie-et-Police-Nationales/3697370, consulté le 6 juillet 2018.

2 Les fournisseurs de ces différents matériels sont français : Renault, Manurhin, Thales, Safran ou de Nexa, Amesys, Suneris…

3 Jules Falquet,Pax neoliberalia. Perspectives féministes sur (la réorganisation de) la violence, Paris, iXe Editions, novembre, 2016, 192 p.

Emilie Beauchesne, Permis de tuer ? Masculinité, culture d’agression et armée Le cas du colonel Russel Williams, violeur en série et tueur, Saint-Joseph-du-Lac, M Editeur, 2018, 112 p.

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