Nulle évocation du passé ne saurait les consoler au présent

La forme romanesque permet à l’auteur de faire (re)vivre Yannick, Thomas, Edwidge et Natacha… de conter – sous forme tendre ou partiale – une espérance et son vertige, puis le réveil sous forme de défaite. Il n’était pas huit heures dans le siècle, l’aube se levait certes sous les couleurs magnifiées de nos espérances, nous avions « le sentiment profond, précieux, d’avoir eu une jeunesse ».

L’espoir, les assemblées générales, les coordinations lycéennes, les crimes de Franco, les mots et « la matraque du pouvoir », celles et ceux qui furent emporté·es par leur rage jusqu’au suicide, ceux qui découvrirent le judaïsme en même temps que l’engagement dans la révolution, l’« échèle chromatique qui allait du sérieux inquiet à la joie engageante de la jolie fleur du mois de Mai », la guerre au Vietnam, le coup d’Etat de septembre au Chili, les sentiments d’effroi et de peine, nul·le ne sorti·e indemne…

En contrepoint des affiches, une déclaration du ministre des armées Robert Galey sur « la démission nationale »…

Au gré des pages, des engagé·es, des militant·es dont certaines furent croisé·es, enfin, peut-être… Le dogmatisme « de la parole et du gourdin », la ligne droite et les lignes courbes, l’Ordre et la révolte des murs, les ouvrier·es licencié·es, les lycéen·nes exclu·es, le nomadisme des jeunes militant·es, la carte des affects, l’hiver de la camaraderie.

La mémoire et les haines tenaces. « Ne pas cacher le faux et l’amer, pour le faire périr, et en même temps ne pas manquer à la tendresse que mérite l’expérience d’une génération, dont la très grande majorité de ses membres eut un engagement généreux et sans arrières pensées ». Il ne faut pas laisser passer par pertes et profits des saloperies et celles et ceux qui les firent avec fierté. « Trop forte, la douleur, mais pas assez forte, peut-être, pour ne plus la sentir ». Les enfants armés du stalinisme, ceux et celles qui squattèrent « la poule au oeufs d’or », le machisme mafieux d’autres ou des mêmes, la fabrique des mutant·es, « un hybride aux doubles sincérités de plus en plus troubles », un secteur et ses « colonnes marranes », des secrets aussi, quelques fois entrevus, au gré de rencontres.

L’amour de l’imprimé. « Leurs vies étaient rythmées par l’écrit. Lire, écrire. Le papier imprimé était la face publique de l’extrême-gauche ». Les gardiens de l’Ordre sous leurs divers costumes et ceux qui résistèrent « à la mise à nue totale alors dans l’air du temps ».

Quatre saisons et pas d’épilogue… « On ne souffre jamais autant que de s’être trompé ». Les Zelig ne sont pas des mutant·es. Des histoires qui continuent à nous irriguer « comme du sans dont je ne peux me séparer ». Et derrière les mots, les sens de ce qui fut ou pourrait être une politique d’émancipation.

Qu’importe alors de partager ou non des jugements, des amitiés ou des détestations ; qu’importe de ne pas avoir d’ami·es du coté de certains regards ou admirations de l’auteur. Il n’est pas minuit dans le siècle, mais les effluves de la barbarie se font plus nombreuses. « Pour l’instant, sous la roue… »


De l’auteur avec Robi Morder : Quand les lycéens prenaient la parole. Les années 68penser-par-soi-critiquer-le-lycee-caserne-rever-ce-fut-un-joli-mois-de-mai/


Didier Leschi : Rien que notre défaite

Les éditions du cerf, Paris 2018, 210 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

 

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