La grève des Bleus en Afrique du Sud : des traitres à la nation ?

Cet ouvrage, rédigé peu après la grève des Bleus en Afrique du Sud en 2010, garde son actualité en ce moment de ferveur sportive liée à la Coupe du monde de football et de déchainement du racisme ordinaire autour des exilés en Méditerranée.

L’auteur se livre à un décryptage de cet évènement inattendu en prenant ses distances avec les discours médiatiques et politiques incriminant « ces joueurs de foot trop payés », mais aussi ces « idiots culturels », ces « caïds immatures » indignes de porter le maillot national et coupables de se comporter comme des « anti-Français » (« ne chantant pas la Marseillaise »). Avec pour corollaire la stigmatisation des jeunes de banlieue.

L’analyse proposée de la grève des Bleus rend compte d’abord d’un règlement de comptes consécutif à un lourd contentieux entre la presse sportive – en particulier l’Equipe – et cette nouvelle génération de joueurs, jugée par les journalistes, peu coopérative et franchement « antipathique ». C’est dans une « atmosphère de camp retranché » en Afrique du Sud, de vives tensions entre journalistes et joueurs, qu’intervient le scoop de l’Equipe divulguant les propos calomnieux tenu dans les vestiaires par Anelka à l’encontre de l’entraineur Domenech qui occasionnera l’exclusion par la Fédération Française de Football (FFF) du joueur. La protestation collective contre la presse et également contre la FFF prendra ainsi la forme de la grève des Bleus.

Cette action a été immédiatement qualifiée comme un mouvement irresponsable émanant de « caïds immatures », selon la formule de Roselyne Bachelot (ministre des Sports), stigmatisant ces « meneurs » issus des classes dangereuses des cités de banlieue. Pour Stéphane Beaud, on est beaucoup plus près de la réalité en analysant ce conflit comme une « révolte collective des joueurs » rendue possible par une fragilisation sportive de l’équipe après l’élimination piteuse au 1ertour de l’Euro 2008 mais aussi suite à une défiance croissante des joueurs vis-à-vis d’un entraineur affaibli et délégitimé. On est loin de la piste « raciale » et « banlieusarde » immédiatement privilégiée par les médias divisant l’équipe entre « meneurs » et « suiveurs ». Cette division, renvoyant à des oppositions d’origine sociale (classes populaires/classes moyennes), de lieu de résidence dans l’enfance (banlieue parisienne / pavillon en province), de couleur de peau (Noir/Blanc), etc., dessinait de fait une fracture sociale au sein même de l’équipe de France et permettait de placer la « banlieue » au banc des accusés. Cette construction médiatique s’effondre à la suite de la révélation d’un joueur, considéré comme « suiveur » dans le groupe, révélant avoir mobilisé son agent pour rédiger en « bon français » la lettre des grévistes.

Le livre ne se limite pas à décrypter cette grève. Il cherche à appréhender l’arrière-plan de cet évènement en mobilisant une analyse historique des bouleversements du football professionnel. Il évoque ainsi les effets pervers de la sélection prématurée des jeunes joueurs : pour les plus précoces, l’entrée en centre de préformation peut avoir lieu à 13 ans. De même, l’arrêt Bosman en 1995 (remise cause du système de quotas interdisant aux clubs européens de détenir plus de 3 joueurs étrangers ressortissant de la CEE) crée les conditions d’une véritable mondialisation du football avec pour corollaire une hiérarchie sportive fortement corrélée à la puissance financière des clubs (souvent anglais, espagnols et italiens) capables d’acheter à prix d’or les meilleurs joueurs de la planète. La position dominée des clubs français à l’échelle européenne conduit ainsi à « européaniser » les carrières des « grands joueurs » rendant plus difficile objectivement leur carrière en équipe de France. Si les joueurs de l’équipe de France de 2010 ne sont pas les derniers à profiter de rémunérations affolantes, ils peuvent également, selon Stéphane Beaud, subir l’envers du décor : une fragilisation psychologique (déracinement géographique et social) et une pression mentale (être à la hauteur du montant du transfert, se construire comme personnage hautement médiatique, etc.).

D’autres aspects sont abordés dans le livre. Notamment, le Mai 68 des footballeurs arrachant, par la grève, le contrat « à temps » remplaçant la licence B, contrat qualifié d’esclavagiste car attachant le joueur au club à vie. Mais également, l’appel du FLN aux joueurs professionnels algériens évoluant en France les appelant à quitter du jour au lendemain leur clubs et de rejoindre la lutte pour l’indépendance. Malgré ce choix difficile et confrontés à une suspension décrétée par la FIFA en 1958, ces joueurs « déserteurs » ont joué pour l’équipe du FLN et gagné des tournois et représenté très dignement le football et le peuple algérien.

Enfin, l’ouvrage se conclut par une hypothèse apparemment provocatrice – compte tenu du statut de milliardaire de ces joueurs – mais qui mérite tout de même d’être discutée. Selon l’auteur, le contexte sociopolitique de l’époque ne peut être sous-estimée. Ce n’est pas un hasard, si cette grève des Bleus est intervenue quelques années après la mise à l’agenda de la question de l’« identité nationale » fortement instrumentalisée par le gouvernement Sarkozy. « Si on se met temporairement à la place des joueurs de l’équipe de France qui sont le fruit de cette histoire post-coloniale, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il n’a pas toujours dû être « évident », pour eux, de faire abstraction de ces discours et de ces actes. Et qu’il doit être objectivement plus difficile de « représenter » pleinement aujourd’hui un pays qui mène – et affiche bien volontiers – une politique de fermeture à l’égard des étrangers, dérivant bien souvent vers une xénophobie d’Etat. (…) Ne peut-on pas risquer l’hypothèse qu’il y avait aussi dans cette grève ‘incompréhensible’ (dixit Laurent Blanc) un désir fugace – chez certains joueurs (les plus mobilisés) – de se délivrer de cette allégeance lourde à porter pour, in fine, faire acte, sur un mode inédit, de désobéissance civique. »

A lire encore aujourd’hui … 2 Mondial après !

Stéphane Beaud en collaboration de Philippe Guimard : Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud

La Découverte, 2011

Corrado Delfini

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