La fièvre utopique de la remise en cause radicale du réel

Dans son avant-propos, Théologies de la libération au passé et au présent, avant-propos-de-sonia-dayan-herzbrun-theologies-de-la-liberation-au-passe-et-au-present-tumultes-numero-50-2018/, publié avec l’aimable son autorisation de l’autrice, Sonia Dayan-Herzbrun nous rappelle que « Tout ce qui semble évident au plus grand nombre doit être questionné ». L’évidence, le bon sens, le de tout temps, la nature ou l’essence sont des impasses pour la pensée et l’action.

« Ce numéro de Tumultes a pour vocation de présenter un contrepoint aux discours largement et bruyamment répandus, selon lesquels « la » religion, toute religion, toute pratique ou conviction religieuse, serait incompatible avec une volonté authentique d’émancipation prenant corps dans une mobilisation collective ou un appel à la mobilisation collective ».

L’autrice parle, entre autres, de catégorie historique, de figures passées et présentes des théologies de la libération, d’historicisation, des minorités, des hétérodoxies voire des hérésies, des « institutions contraignantes, voire autoritaires et centralisées qui revendiquent l’exclusivité du rapport au sacré », des affiliations religieuses et des luttes de pouvoir…

Elle aborde aussi, celles et ceux qui « à partir de contextes religieux différents, ont lié leur engagement à des considérations relevant de la transcendance », théologie de la libération, théologie islamique de la libération, Thomas Münzer, Ernst Bloch, la tradition chrétienne critique radicale et messianique, les grandes visions eschatologiques, « les mouvements pour la justice, la liberté, l’égalité dans l’espoir », les Levellers (les Nivelleurs), les Diggers (les Bêcheux), le principe espérance « comme une irrigation souterraine puisée dans une mémoire profondément enfouie », l’Emir Abdelkader, Lalla Fatma N’soumer, Abd al-Rahman Kawakibi, les formes contemporaines de théologie de la libération, les réinventions du religieux contre les pouvoirs, les mouvements interreligieux et/ou interconvictionnels (« qui n’écartent pas celles et ceux qui ne se disent pas croyants »)…

Sommaire

Avant-propos. Théologies de la libération au passé et au présent Sonia Dayan-Herzbrun 

Histoire(s)

  • Promesse et consolation Nadia Marzouki

  • Réflexions sur la question monothéiste Ivan Segré

  • Quand l’esprit de Vatican II se mêle à l’esprit de « 68 » Gerd-Rainer Horn

Les Amériques

  • Le vodou et la révolution haïtienne Laënnec Hurbon

  • Les sources religieuses du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre du Brésil Michael Löwy

  • La théologie de la libération face à la catastrophe environnementale Luis Martínez Andrade

  • Pourquoi les juifs ne doivent pas redouter la libération Lewis Gordon

Désobéir

  • Territoires de libération. Perspectives féministes musulmanes Leïla Benhadjoudja

  • Faire communauté. Politique, charisme et religion au sein du Hirak du Rif Hamza Esmili

Coopérer

  • La coopération entre femmes politiques islamistes et sécularistes dans le monde arabe. Le cas de la Tunisie Intissar Kherigi et Mariem Masmoudi

  • Décomposition nationale et espoir universel. Le syndicalisme et le catholicisme en France face à la figure du migrant Alexis Artaud de La Ferrière

Étienne Tassin, l’homme qui rendait les autres libres Denis Merklen

N’avoir aucune compétence sur les recherches intimes de transcendance, n’interdit pas d’essayer de comprendre les regards des un·es et des autres vers l’« au-delà » ni d’en analyser les conséquences incarnées et leurs contradictions.

La liberté de conscience inclut la liberté religieuse. Et, il me semble particulièrement malvenu au nom de la première, et de lectures réductrices de la sécularisation ou de la laïcité, de dénigrer ou de refuser la seconde.

Le cadre de ma réflexion sur les pratiques religieuses reste similaire à celui par lequel j’aborde les questions socio-culturelles des groupes « minoritaires » (voir certains développements dans lautonomie-comme-condition-de-lemancipation/)

Ce détour fait, je souligne qu’une certaine « rationalité » peine à comprendre la place dans la recherche d’émancipation de certain·es, des dimensions religieuses. Les religions et les pratiques ne sont pas des relations sociales hors de l’histoire et des sociétés. Nous ne saurions donner gage sur cette question aux fondamentalistes de tous poils, aux lectures soit-disantes littéralistes des textes religieux   toujours écrits par des hommes (rares sont les femmes) dans des contextes socio-politiques particuliers. Mais cela ne dit rien d’autres lectures et d’autres pratiques, potentiellement mobilisatrices et émancipatrices. Ne pas les partager est une chose, ne pas vouloir en écouter les mots et leurs transcriptions en est une autre, en faire une barrière excluante préalable à l’action – commune ou non – encore une troisième. Il me semble aussi important de rappeler, en ligne avec les analyses de Maxime Rodinson que le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions.

Je ne saurais rendre compte de l’ensemble des analyses de ce numéro. J’en n’en souligne donc que certains aspects.

Les promesses et les consolations, les pertes et les deuils, les illusions de « rejouer des passés mythiques », les sentiments de solitude ou de mise à l’écart, les forts sentiments de perte de soi… Nadia Marzouki parle, entre autres, de conversion de « la tristesse en demandes nouvelles et en mouvements novateurs », de capacité à « ré-écrire une situation qui provoque douleur ou ressentiment » pour ne pas « se sentir abandonné à son sort ». Elle ajoute « Aussi transitoire et précaire qu’elle paraisse, l’éthique de la consolation et de la métaphore représente une perspective sensée, honnête et potentiellement émancipatoire pour reconnaître que c’est tout ce qu’il y a. Plutôt que d’appeler à la restauration d’un âge d’or, ou au réenchantement du monde séculier, elle crée les conditions de sa transformation »

Ivan Segré propose des « Réflexions sur la question monothéiste » et tente d’« apprécier les relations positives de la religion avec la politique d’émancipation ». Le talmud et « le primat de la contradiction sur l’identité » ; le christianisme et la « conversion », l’islam, le « donner à penser » et « la relance de la prophétie monothéiste ». Dit autrement, « l’intelligence « juive » de la dialectique ; la conversion « chrétienne » à l’universel ; la vérité « islamique » du poème ». Des formes de relation positive de la religion monothéiste avec l’émancipation…

 De cet auteur :

Les pingouins de l’universel. Antijudaïsme, antisémitisme, antisionismescruter-des-mots-et-des-secretes-anfractuosites-des-textes/

L’intellectuel compulsif, La réaction philosémite 2lart-du-saut-de-carpe-du-punch-du-kangourou-de-la-discretion-de-la-gazelle-et-linnocence-de-la-colombe/

Judaïsme et révolution or-on-ne-sait-ce-qui-sortant-de-la-trappe-finit-par-pointer-sa-gueule/

Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?le-scandale-derriere-les-mots/

La réaction philosémitecontre-la-defense-de-loccident/

Le manteau de Spinoza. Pour une éthique hors la Loirendons-nous-maitres-dun-souvenir-tel-quil-brille-a-linstant-du-peril/

J’ai notamment été intéressé par l’article sur Le vodou et la révolution haïtienneLaënnec Hurbon aborde la révolution haïtienne, la passion religieuse comme quête de libération, les hiérarchies basées sur la couleur de peau, l’adaptation des croyances et des pratiques sous le système esclavagiste, les éléments de « reconstruction de soi », le souci de sépulture digne, le vodou comme « lieu de recréation d’une culture, d’une mémoire propre et de constitution d’une nouvelle communauté susceptible de renforcer la solidarité entre esclaves », les marrons et les lieux inaccessibles aux maîtres, les préparatifs et l’insurrection générale des esclaves, la conscience des « droits naturels », le concret des droits des êtres humains c’est-à-dire la mise en pratique effective de l’universalité des droits humains…

Michael Löwy revient sur les sources religieuses du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) au Brésil. Il aborde, entre autres, les effets catastrophiques de l’irruption du capitalisme dans les sociétés paysannes traditionnelles, les soulèvements de paysan·nes et « la croyance messianique de l’imminence de l’irruption d’un nouveau règne de justice », le terme de « travailleurs ruraux » (il serait plus juste d’écrire travailleurs et travailleuses rurales), le christianisme de la libération, la théologie de la libération, l’auto-organisation et ce qui la favorise, les nombreux rituels qui jalonnent la vie et les combats des campements du MST, « Cette foi obstinée dans l’avénement d’une société nouvelle « différente du capitalisme » – l’équivalent profane du « Royaume » – n’empêche pas le MST d’agir avec une rationalité parfaitement moderne, en se donnant des objectifs immédiats et concrets, en négociant en position de force avec les autorités, en organisant des coopératives agricoles rentables et productives »…

 De cet auteur, sur les domaines religieux :

Avec Erwan Dianteill : Le sacré fictif. Sociologies et religion : approches littérairesil-ne-sagit-pas-dattendre-mais-par-laction-rebelle-de-hater-le-millenium/ et Sociologies et religion. Approches insolitesTransgression de barrières disciplinaires

Juifs hétérodoxes. Romantisme, messianisme, utopieNe pas faire l’économie d’une excursion par les sentiers de l’utopie

Temps messianique et historicité révolutionnaire chez Walter Benjaminvertigineux-champ-des-possibles-et-vaste-arborescence-des-alternatives/

(Ouvrage coordonné par) : Max Weber et les paradoxes de la modernitéDes approches interrogatives sur une pensée de la modernité

Sur l’auteur : Sous la direction de Vincent Delecroix et Erwan Dianteill : Cartographie de l’utopie. L’œuvre indisciplinée de Michael Löwy Dieux et démons cachés sans nécessité dans le hasard objectif

Luis Martínez Andrade examine La théologie de la libération face à la catastrophe environnementale. Il parle, entre autres, d’un « ethos social alternatif », de la destruction de l’environnement, de l’extorsion et du vol des ressources, de l’alliance entre les gouvernements du parti des Travailleurs (PT) et l’agrobusiness,de la convergence de l’écologisme des pauvres et du christianisme de la libération, de la lutte pour la terre et du rapport à celle-ci (matériel et symbolique), de la dimension écologique et de sa « place intrinsèque dans la théologie de la libération »…

J’ai découvert ici « une philosophie juive de la libération ». Lewis Gordon aborde l’oeuvre de Marc Ellis, les Afro-juifs « qui convoquent à la fois la réalité de l’esclavage récent et de l’antisémitisme », les reconstructions de l’histoire, le prosélytisme des « habitants de Judée »… J’ai particulièrement apprécié les paragraphes sur l’accession à la blanchité de populations juives sous le colonialisme, « Le résultat a été que beaucoup de groupes qui en Europe n’étaient pas blancs, se sont vu offrir un ticket de blanchité dans ces avant-postes » (en complément possible sur ce sujet, voir l’exemple des populations irlandaises aux USA analysées par David Roediger : Le salaire du BlancLa formation de la classe ouvrière américaine et la question raciale/la-peur-de-legalite-politique-et-de-lamalgame-sexuel/), les conséquences de la « blanchité juive », la réécriture de l’histoire, la délégitimation des Afro-juifs (juives), les visions antisémites des populations juives comme jamais assez blanches, les contradictions engendrées par les discours de libération « ouvertement ouvertement anti-coloniaux, anti-esclavagistes et anti-racistes » pour celles et ceux qui ont été blanchi·es, la « fétichisation de l’antisémitisme au détriment de l’oppression » (j’aurais écrit au lieu de la prise en compte de l’imbrication de l’ensemble des rapports sociaux). L’auteur termine sur « le fait de vivre une vie pleinement humaine »

Leïla Benhadjouja propose des réflexions sur les mobilisations de féministes musulmanes au Québec, la construction d’une conscience féministe musulmane comme territoire de narration, l’énonciation religieuse comme espace de libération. Elle indique que « devenir féministe est la prise de conscience de ces violences, c’est trouver les mots pour les nommer et les exposer au grand jour » et analyse le processus du choix du « label de féministe musulmane plutôt qu’un autre ». L’auto-identification des intéressées ne saurait être contournée, la portée politique de nouveaux mots et de nouvelles façons de se représenter non plus. « La prise de conscience du fait d’être un problème constitue pour la plupart des groupes opprimés un moment politique majeur ». Se dire (et en dire la complexité) fait partie d’un refus de hiérarchiser les dominations et leur imbrication, comme les féministes noires l’on souvent souligné (lire par exemple, bell hooks : Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminismeluttes-pour-legalite-raciale-et-les-droits-des-femmes/). Il s’agit bien de dire un espace d’expériences que d’autres ont tendance à sous-estimer voire à nier, de souligner un type de violence raciale et genrée, de se réapproprier « du pouvoir par rapport aux représentations avilissantes », de guérir « la déchirure qui est au fondement même de nos vies, de notre culture, de nos langues, de nos pensées ». Il n’y a pas une seule forme de résistance aux effets des rapports sociaux de sexe, et le féminisme musulman ne saurait être réduit à son aspect religieux. Il s’agit bien d’une mise en tension des « cadres perceptifs, cognitifs et imaginaire de la racialisation de l’islam et des musulman·e·s, cadres à l’intérieur des quels le pouvoir racial genré tente d’homogénéiser et d’invisibiliser les musulmanes et de rendre leurs paroles inaudibles ». L’autrice parle aussi d’une « épistémologie islamique critique centrée sur la foi » et de la possibilité pour ces femmes de « lutter contre le racisme, le sexisme et le classisme tout en étant vigilantes quant à la manière dont le fondamentalisme religieux peut être complice de ces oppressions ». Elle insiste aussi sur la place des féministes musulmanes noires invisibilisées et exclues des mobilisations contre l’islamophobie, sur les rapports de pouvoir entre musulman·e·s. Nous sommes ici du coté de la pluralité du refus du silence…

Je souligne aussi le grand intérêt de l’article sur la coopération entre femmes politiques islamistes et sécularistes dans le monde arabe et en particulier en Tunisie.

Une lecture excitante, du coté de la face cachée des résistances et des révoltes, celle soutenue par des visions transcendantales ou religieuses. Les multiples voies et voix de l’émancipation.

Tumultes N°50 – Mai 2018

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun : Mobilisations collectives, religions et émancipation

Editions Kimé, Paris 2018, 192 pages, 20 euros

Didier Epsztajn


Revue Tumultes : revue/tumultes/

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