Le Baltimore de Freddie Gray

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

On doit à Devin Allen, et à lui seul, d’avoir documenté ce qui allait être connu sous le nom de « Soulèvement de Baltimore ». Avec son regard implacable et une technique irréprochable, Devin a fait plus que produire une série de photos, il nous a fait un présent. Un présent qui n’a pas de prix : de splendides images qui sont venues à bout des récits mensongers délivrés par de multiples médias, ont contribué à humaniser les habitants meurtris et dénigrés de Baltimore, et constituent un véritable hommage rendu à la vie et à l’héritage de Freddie Gray. Grâce au travail de Devin Allen, Freddie Gray peut vivre et vivra éternellement.

Une autre nuit, 2012

Des années avant que la mention « New York Times Best-seller » ne figure sur mon CV, des années avant que Rihanna ne poste des photos de « BYDVNLLN », et à n’en pas douter bien avant que nous nous attirions tous deux les faveurs d’entreprises détenues par Oprah [Winfrey], j’ai fait la connaissance de cet artiste.

Cette nuit-là, je m’étais retrouvé dans un bar en guise d’automédication après une longue série de modifications que j’avais dû faire pendant mon cours d’écriture ; j’ai vite descendu deux shots de mauvaise vodka. Le troisième me faisait de l’œil, posé parallèlement à un grand double whisky qui faisait face à un type mince aux sourcils broussailleux assis quelques chaises plus loin. Il amorça la conversation au gré des shots qui défilaient. Nous sommes passés de la politique au sport avant de revenir à la politique puis de finir aux cris de « I’m from West Baldamore ! » lancés par cet artiste, Devin Allen, s’opposant à mes « I’m from East Baldamore ! ».

Nous avons rigolé et plaisanté de cette façon si universellement baltimorienne : juste assez fort pour mettre mal à l’aise n’importe quel Blanc se trouvant dans la même pièce, mais pas assez fort pour se faire sortir. À cette époque, j’étais obnubilé par l’idée de devenir un grand écrivain, et Devin était alors un poète à la retraite qui se mettait à la photographie.

Notre amitié est née cette nuit-là. À l’instar de Devin, je m’efforçais sans relâche de perfectionner mes compétences, jour après jour, et j’ai vu passer ses photos de simples posts Instagram ornés du tampon « Moo lo » à des images parmi les plus belles qu’il m’ait été donné de voir. Personne -et j’insiste, personne – n’a su capturer la nature, la beauté, la vie comme l’a fait Devin. Il ne devrait jamais être présenté comme le produit d’une success story intervenue du jour au lendemain. Pendant des années, jour après jour, Devin n’a eu de cesse de parfaire la maîtrise de son art ; en studio, dans les rues, dans des bâtiments abandonnés, et même en boîte – vous ne trouviez nulle part Devin sans son appareil.

12  avril 2015

Les proches de Freddie Gray le décrivaient comme un blagueur, un garçon adorable que tout le monde aimait et voulait avoir près de soi. Ce dimanche d’avril, ce même garçon aimé de tous est abordé en toute illégalité par un groupe d’agents de police sans scrupules.

Son premier réflexe est de courir, comme de nombreux hommes noirs le font quand ils voient des flics, car pour notre génération, les agents de police constituent la forme de terrorisme la plus constante dans nos quartiers. Nous vivons dans une culture où les flics tuent des Africains-Américains qu’ils aient les mains en l’air, comme Michael Brown, qu’ils obéissent aux ordres, comme Philando Castile, ou qu’ils soient menottés, comme Oscar Grant. Je serais prêt à jurer que quand ils voient une peau noire, ils pensent « meurtre ».

Les agents du Baltimore City Police Department se lancent à la poursuite de Gray avec leur traditionnelle brutalité, le rattrapent, trouvent un canif sur lui, le tabassent, et l’arrêtent sans aucun motif. Qui savait que courir avec un canif dans la poche est un délit à Baltimore ? Une fois Gray dans le fourgon, il a droit à ce qu’on appelle un « tour de manège », qui consiste pour les flics à balancer un suspect dans le panier à salade sans l’attacher et conduire à toute allure jusqu’au commissariat.

Les flics qui ont arrêté Gray sont allés bien plus loin, lui sectionnant la moelle épinière et lui écrasant le larynx. Les agents de police sont censés suivre les recommandations de la Croix-Rouge et du National Institutes of Health : « Ne pas pencher, tourner ou soulever la tête ou le corps de la personne. Ne pas tenter de bouger la personne avant l’arrivée des secours sauf en cas d’absolue nécessité. N’enlever aucun vêtement en cas de suspicion de blessure à la colonne vertébrale  » Gray a demandé de l’aide avant d’être jeté dans le fourgon, mais ils lui ont refusé. Les policiers ont traîné son corps désarticulé sur le bitume, ce qui a probablement aggravé les dommages causés à la colonne vertébrale.

19  avril 2015

Leur négligence conduit à la mort de Gray quelques jours plus tard, à l’hôpital. Sa mort est attribuée à de multiples lésions à la moelle épinière. Le meurtre de Gray déclenche une série de manifestations pacifiques.

25  avril 2015

Un groupe de manifestants se dirige vers Inner Harbor en scandant « Pas de justice, pas de paix ! » quand il est accueilli par des fans alcoolisés des Orioles et des Red Soxs qui hurlent « On s’en fout ! On s’en fout ! » Les deux groupes s’affrontent sous les yeux de Devin et d’une ribambelle d’autres photographes. Mais la différence entre ces derniers et Devin est que Devin est noir et du ghetto. Il a arpenté les rues sous de multiples casquettes, de celle de dealer à celle de citoyen engagé, et fait l’expérience du racisme d’une façon que ses confrères blancs ne pourront jamais comprendre. Ces gens qui étaient dans les rues pour demander justice pour Gray n’étaient pas des spécialistes de l’activisme ou des militants professionnels, non, il s’agissait de Noirs meurtris et dépossédés qui se sentent constamment floués par le système, tout comme Devin Allen. Le rôle de Devin va au-delà de celui de photographe, il est un lien entre les siens et le reste du monde, et on peut sentir la compassion dans ses photos. Elles ne sont ni fa-ciles, ni opportunistes ; elles capturent l’amour, la douleur, l’unité et l’humanité qui existent au sein de la communauté noire – ce qu’il appelle « a beautiful ghetto ».

À ce jour, ces images, dont un grand nombre sont de-venues emblématiques, ont conduit Devin, un photo-graphe autodidacte de West Baltimore, aux quatre coins du globe, lui ouvrant des portes dont la plupart des artistes doivent se contenter de rêver : des expositions en Italie, des séances photos en Chine, des conférences dans des universités de l’Ivy League, de multiples bourses d’étude, dont celle de la fondation Gordon Parks. Mais Devin est différent de la plupart des artistes. Il estime sans doute le voyage à sa juste valeur, mais il a toujours écarté toute offre qui impliquerait de quitter West Baltimore, voilà pourquoi c’est un véritable héros.

Devin ne fait pas de sa notoriété et de son succès un bouclier afin de se couper de ses origines mais un instrument pour tirer vers le haut des gens du même milieu que lui, en récupérant des centaines d’appareils photo et en organisant des ateliers et des expositions avec tous les futurs Devin Allen de Baltimore. Devin vit et travaille dans la communauté qui l’a vu grandir et utilise ses réseaux et son savoir-faire pour donner à voir à la jeunesse le pouvoir rédempteur de l’art ; une façon d’éviter un nouveau Freddie Gray. Enfant, Devin n’a jamais eu de célèbre photographe local duquel s’inspirer, et aujourd’hui il est cette personne pour de très nombreux jeunes. Et pour cela, nous le remercions.

Le monde a besoin de plus de Devin Allen.

D. Watkins, auteur de The Cook Up : A crack Rock Memoir

Devin Allen : A beautiful Ghetto. Le soulèvement de Baltimore

Editions Syllepse,

https://www.syllepse.net/a-beautiful-ghetto-_r_21_i_736.html

Paris 2018, 126 pages, 20 euros

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