Que du bonheur ! Le village aux 100 fresques.

La pratique du street art, dans sa version « in the street », est une activité saisonnière. Comme la cueillette des cerises, le ramassage des betteraves ou la récolte du raisin. Dans nos pays de froid et de pluie, il y a des jours, et ils sont nombreux, où on ne peut pas décemment mettre un street artist au pied du mur. Le retour des hirondelles, l’allongement des jours, sont autant de signes annonciateurs d’une nouvelle saison. Les graffs, les fresques partent à la conquête des murs. Les places sont chères ; certaines œuvres ont des durées bien courtes. Certaines ne passent pas la nuit ! A croire que les villes manquent de murs ! Les murs « autorisés » sont pris littéralement d’assaut. On se bat pour avoir sa place au soleil (printanier). Les fresques vandales poussent toujours plus loin le bouchon. Pas vus, pas pris. Bref, les beaux jours annoncent chaque année une nouvelle conquête de l’espace.

 Loin de moi l’idée que seul le beau temps explique le succès grandissant du street art. Nombreux sont les édiles qui ont compris l’intérêt bien compris de leurs villes d’accueillir les murs de leurs villes des œuvres d’art qui rencontrent un public de plus en plus large. Ceux qui pendant des décennies ont fait la chasse aux actes de vandalisme et traduit devant des tribunaux leurs auteurs, organisent des festivals dédiés à cet « art », accueillent en résidence ces « artistes », exposent les œuvres, voire font du street art un atout touristique qui peut rapporter gros.

Je prédis que bientôt la concurrence sera rude entre les grandes villes riches du monde globalisé pour avoir un musée du street art. Surtout ne pas rater le coche. Au risque d’apparaître comme une ville tournée vers son passé, la conservation du patrimoine et pire que tout une ville vieille dans sa tête, enkystée, endormie, engoncée, ayant ratée le train de la modernité. Même l’Education nationale saute dans le wagon de queue. Dans les écoles, les collèges, les lycées fleurissent les ateliers de street art. Ajoutons les ateliers périscolaires qui ont au moins la vertu de donner du travail à bon nombre de street artists.

Les galeries éclosent comme de précoces crocus et le « marché » se porte bien (ce qui signifie en langage codé que les cotes des artistes déjà célèbres explosent les compteurs, que les enchères chez Art Curial, chez Sotheby’s, chez Christie’s atteignent des sommets aiguillonnés par la spéculation).

Résumons-nous, en moins de 30 ans, l’expression d’une contre-culture, d’une culture underground, d’une culture hip-hop est devenue un produit de luxe, comme un autre, inscrite dans un marché régi par les mécanismes financiers des économies libérales. Etonnant non !

Parallèlement à cette résistible ascension, dans nos campagnes, dans nos villages, des traductions modestes de ces courants puissants voient le jour. Je prendrais l’exemple d’un village que je connais bien puisque j’y passe mes étés depuis une vingtaine d’années. Il s’agit du village d’Err, situé sur le plateau de Cerdagne, étagé entre 1 100 mètres d’altitude et 1 300, au pied d’une montagne, le Puigmal, à 3 heures de marche de la frontière espagnole. Un vieux village occupé depuis des millénaires construit dans une vallée creusé par un torrent de montagne. Il comptait en 2014, 638 habitants. Trois commerces survivent : le café-restaurant, le boucher-charcutier-traiteur, le boulanger-pâtissier. Le village est pauvre ; seules 5 fermes poursuivent leurs activités d’élevage. Et dans ce bout du monde, connu seulement de quelques barcelonais, 100 fresques murales peintes par une artiste locale, Mme Cathy Lemaire ! Impossible d’y échapper, elles sont partout ; sur tous les espaces appartenant à la commune (les abris qui protègent des intempéries les poubelles, les transformateurs électriques, les murs des fontaines, etc.). Pour vous donner une petite idée, 100 fresques pour environ 200 maisons !

Certes, me direz-vous, rien à voir avec le street art. Quoique. Ces peintures sont récentes et ne doivent rien aux traditions catalanes. C’est la mairie qui a commandé ces œuvres qui ont été bien reçues par la population, les Catalans du nord et ceux du sud. Ce qu’elles montrent ne manquent pas d’intérêt.

Les petites surfaces représentent la faune sauvage. On y trouve tout un bestiaire montagnard : la truite, l’aigle, la buse, le renard, l’isard, la marmotte, l’écureuil etc. Les grandes surfaces évoquent des scènes de la vie quotidienne : la récolte des poires, le berger conduisant ses moutons vers la bergerie, le paysan fauchant son blé, la lessive au bassin municipal. Un reflet des activités du village au tournant du siècle. Un village de montagne vivant d’une agriculture de subsistance, autosuffisant, où chaque famille avait un cochon, quelques moutons, un jardin, un verger. Un village où les hommes allaient à la pêche dans la rivière, à la chasse dans la montagne, chassant le faisan, le chamois, l’écureuil, le sanglier. Une vie traditionnelle illustrée par de bons moments : la rencontre des femmes pour laver le linge, les sardanes dansées sur la place, la cueillette « collective » des poires, une des très rares sources de revenus des familles, cueillette faite par les femmes qui se réunissaient pour cueillir plus vite les fruits mûrs, avec leurs enfants jouant dans les vergers. Un art de vivre décliné en 100 tableaux. 

Tableaux rêvés d’un passé dont on ne conserve que les bons moments. Rien bien sûr concernant la saignée de la guerre de 14-18, de la grippe espagnole, du froid de l’hiver dans des maisons chauffées par la cheminée de la pièce servant de cuisine, salle à manger, salon etc., des femmes mortes en couches, des Républicains espagnols passés par la montagne pour échapper au massacre des franquistes, de l’extrême pauvreté des habitants.

« Du passé, faisons table rase », eh bah non camarade ! Réécrivons plutôt l’Histoire. Pour enchanter le présent, réenchantons le passé.

Ceux qui ont connu Err au début du 20ème siècle ne sont plus là pour témoigner de ces heurs et malheurs. La municipalité se comporte assez naturellement comme un syndicat d’initiatives. La fonction des peintures murales est de donner aux habitants et aux résidents une image souriante du village. Un village où il fait bon vivre et ancrer cette image dans un passé recomposé.

La mémoire est « oublieuse » comme disait Supervielle, elle est surtout sélective. Sous les belles couleurs d’une mythologie rassurante se cache des réalités occultées : la misère a chassé les forces vives du village et continue à le faire. L’exode rural se poursuit inexorablement et les Pyrénées-Orientales sont le département de France comptant le plus grand nombre de chômeurs. Les riches barcelonais en Porsche Cayenne compensent les départs des jeunes vers les villes-métropoles et les bassins d’emploi. Ils achètent tout, font grimper les prix des maisons, rajoutant une couche, une grosse couche, aux difficultés des jeunes qui veulent rester au pays. Au pays où il fait si bon vivre !

Je sais qu’on ne décore pas des murs avec des scènes de misère. Le malheur et la misère, passé et présente, ont un lieu dédié, sous le tapis.

Les 100 peintures murales participent, innocemment, d’une « dysneylandisation » du village. Quitte à renoncer à la vérité de l’Histoire. Quitte à essayer de trouver un hypothétique salut en « montant en gamme ». Le village et son passé sont des produits comme les autres. A vendre.

Richard Tassart

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.