J’ai fermé les yeux et je me suis détachée de mon corps

« Une voix d’abord – ici, une voix « en enfer » d’une femme prénommée Paradis -, un murmure nocturne, un lamento à travers les claies de la pénombre et qui trouve naissance dans l’ancrage soudain éclairci d’un intérieur privé de ciel. Une blessure aux rets trop anciens, ouverte enfin pour, peu à peu, assumer son chant. Et la révolte se développe à la recherche de mots neufs, du timbre rauque, incongru, de l’imprécation en huis clos, et la révolté s’enroule ici du rythme circulaire et récurrent de son dit… ». Extrait de la préface d’Assia Djebar.

La préfacière parle, entre autres, d’« un personnage de femme révoltée », de corps de femmes, « Corps et formes nouvelles restituant une tessiture plus sombre, plus profonde aux voix de nouveau plus hautes », d’oppression sexuelle séculaire, de fiction ancrée « dans les drames sociaux et sexuels d’une réalité arabe contemporaine », de corps très tôt mutilé, de corps excisé, « Corps qui amorce le trajet de sa dérive, ce corps qui va cogner progressivement contre les autres, les multiples, les innombrables corps masculins. De l’excision à la prostitution », d’une main hypocrite sur la jambe d’une enfant, de respect et de non-respect, de la rue et des échanges monétaires, des regards des hommes se saisissant du corps des femmes, des chapes multiples de l’oppression intériorisée… « L’unique endroit où pourra se transmettre la parole de femme à femme sera une cellule aux portes et fenêtres fermées et qui ne s’ouvrira que pour et sur la mort ».

La prison des Ponts, Nawal El Saadawi, une criminelle différente refusant les visites, Ferdaous devant être exécutée dans dix jours, le refus puis l’acceptation, « Deux yeux meurtriers, tels un couteau s’enfonçant profond »

Une voix de femme, « Laissez-moi parler, et ne m’interrompez pas car je n’ai pas le temps de vous écouter ». L’enfance à la campagne, le couteau ou le rasoir, « celle-ci m’a coupé un bout de chair entre les cuisses », la main de son oncle maternel, l’espérance du Caire, les yeux de la mère, « Je me sentais un caillou lancé dans une mer sans rivage et sans fond »…

La langue franche, les mots sourds pour dire la violence des relations, les enfants qui naissent et qui meurent, les pieds du père… et les lettres de l’alphabet puis l’inscription à l’école obligatoire…

Après la mort du père puis de la mère. L’oncle et le Caire, l’image de soi dans un miroir, l’école et le certificat d’études, les sensations, « comme un vieux plaisir perdu », le lycée, « j’apprenais des sciences toutes neuves », les doigts sur son corps, l’amour de la lecture, ceux qui trompent dieu et les hommes, une rencontre, « mes lèvres s’entrouvraient pour dire quelque chose dont j’allais me souvenir »…

La première évasion, le mariage et la deuxième évasion, « Il venait de dépasser la soixante et je n’avais pas atteint mes dix-neuf ans », la main moite d’un affamé sur sa peau dont il faut essayer d’enlever la trace, « je me lavais le visage, je me lavais la bouche, je me lavais bras et jambes, je lavais mon corps tout entier sans oublier. Je me lavais à l’eau et au savon plusieurs fois », la violence au nom d’une « autorisation » religieuse de corriger sa femme, un corps sur le sien, « je l’ai abandonné sans résistance, sans mouvement, sans vie », une autre rencontre, « Jamais dans ma vie passée quelqu’un ne m’avait préférée à lui-même », de nouveau la violence, « il me brutalisait et s’affalait sur moi », des mots et des coups, « Tu lèves ta voix plus haut que la mienne, fille des rues ! », le corps inerte « tel un morceau de bois, une chaussette de coton, une chaussure », la rue comme refuge…

Chérifa, une nouvelle évasion, une rue inconnue, « J’y plongeais sans me mouiller, sans m’engloutir », l’importance de savoir vivre, les hommes et le corps des femmes, « le regard des mâles qui empiètent sans rien redouter », de nouveau dans la rue, un autre regard comme une première fois, ce qui est interdit et ce qui est licite, « Plus jamais je n’ai détourné les yeux, plus jamais je n’ai baissé la tête. Je me suis mise à marcher dans la tue tête haute, yeux levés, et je regardais les gens bien en face. Quand quelqu’un comptait ses billets, moi, je regardais l’argent sans écarter le regard », prostituée indépendante, disposer de soi-même, garder des espaces réservés, « Je ne faisais entrer personne dans ma bibliothèque ; c’était une pièce pour moi toute seule », des lèvres et un crachat, « L’insulte me parvenait à l’oreille, froide et visqueuse », les regards impudiques, les coups d’oeil ironiques et méprisants, « Enfin, j’ai compris que je n’étais pas respectée »…

Le travail de bureau, une respectabilité plus grande, les formes différentes de la prostitution, les autres ventes de soi, l’espace parenthèse de l’amour, un comité révolutionnaire, les lunettes noires et le soleil caché, se soustraire et livrer un corps vide et insensible, ne pas être une femme « vertueuse mais dupe », la haine, le patriotisme et l’honneur, l’honneur et la dignité, les mots hypocrites des hommes, les ordres et les refus, la prostitution « mon métier est une invention des hommes », les traces laissées sur le corps par le premier homme, le proxénète, la police et la loi, « la justice punit les femmes et ferme les yeux quand il s’agit des hommes », les menaces et la violence, « Mais ma main a été plus rapide que la sienne : j’ai planté la lame dans sa gorge », les billets de banque déchirés, la destruction de « la dernière empreinte du sou de chacun d’eux laissés sur mes doigts »…

La force de la littérature, la vérité dangereuse et sauvage, le rythme des phrases et le poids des mots pour raconter l’enfer des femmes, « Je n’étais rien d’autre qu’un corps qui travaillait nuit et jour pour enrichir quelques hommes de quelques professions différentes », leurs résistances, leurs êtres debout, « ma liberté les emplit de colère » et leurs yeux levés, « ils m’ont condamnée à mort parce qu’ils ont peur que je vive ».

Nawal El Saadawi : Ferdaous, une voix en enfer

Traduit de de l’arabe par Assia Djebar et Assia Trabelsi

Editions des femmes – Antoinette Fouque, Paris 1981, 168 pages, 10 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

Nawal El Saadawi : La femme et le sexeou Les souffrances d’une malheureuse oppriméele-droit-datteindre-lorgasme-ne-peut-etre-reserve-aux-seuls-hommes/

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