Les collabos à la vitrine du libraire

Il y a quelques semaines, les pamphlets antisémites de Céline avaient failli être réédités par Gallimard (une édition a été publiée au Canada). Après Lucien Rebatet, c’est Maurras qui occupe les rayons des librairies, en attendant Brasillach. Sous un verni historique, c’est une opération mercantile pour sortir de l’édition underground. C’est un coup éditorial dangereux surtout dans la période actuelle de confusions idéologiques, complotistes, identitaires et d’antisémitisme latent et récurrent.

Dans la France de l’entre-deux-guerres, les rayons de la bibliothèque antisémite étaient bien garnis. Les années 30 contrastèrent brutalement avec la décennie précédente. Suite à la Grande Guerre qui avait touché tous les citoyens, les années 20 avaient connu un ralentissement des tensions antisémites qui n’en avaient pas pour autant disparu (1). Une partie importante de l’opinion publique française touchée par la crise économique mondiale, apeurée par la montée des tensions internationales et les affrontements politiques à l’époque du Front populaire retrouva sa haine antisémite. Une nouvelle génération d’antisémites, dynamique et rajeunie apparut, forgeant de nouveaux arguments tout en s’appuyant sur les vieux fonds antisémites et alimentée par la conjoncture politique et économique (juifs concurrents sur le marché de l’emploi, à partir des années 30, réfugiés fuyant l’Allemagne nazie, question de la Tchécoslovaquie et risque d’une guerre avec l’Allemagne « au grand bénéfice des Juifs ».)

En 1932, la LICA (Ligue internationale contre l’antisémitisme) publia, dans son journal le Droit de Vivre, un article de Charles-André Bontemps qui insistait sur le fait que « l’antisémitisme est latent dans la foule comme un ferment qui sommeille et qui lèvera si le temps devient favorable » (2). En 1934, le Droit de Vivreconstatait la remontée de l’antisémitisme dans l’opinion publique « il (l’antisémitisme) ne se discute plus dans les clubs mais dans les rues ». Pour certains, l’évolution de la conjoncture internationale et la politique interne donnaient des raisons d’espérer que l’heure du règlement de compte final entre les vrais Français et les Juifs était proche. Il fallait être prêt et passer à l’action dès que possible. Pour les antisémites, deux constatations étaient irréfutables et accablantes ; l’invasion de la France par les Juifs et le caractère inassimilable de ces derniers (3). Les années 30 ont vu ainsi une résurgence de l’antisémitisme particulièrement à l’époque du Front populaire . La France était devenue « le grand égout collecteur du peuple juif, le dépotoir de l’univers ». Les Juifs étaient pour Maurras « une plaie qui infeste le pays » désormais dirigé par « l’alliance d’une gauche enjuivée ». Certains décelèrent même chez les communistes « des nez de cochon et des lèvres épaisses ». La dévaluation du franc était assimilée par le journal Je suis partoutà « un franc circoncis ». La débâcle de 1940 va entrainer la recherche des responsabilités. Il fallait des coupables. Nombre d’antisémites sont prêts à saisir l’occasion de débarrasser le milieu politique et économique des Juifs en les désignant à la vindicte populaire. Si la France a été défaite, c’est parce qu’elle était « aux mains des Juifs » qui avaient voulu la guerre et l’avaient perdue : « une guerre pour les Juifs » comme le rabâchait Céline. L’antisémitisme culmina avec l’Etat français dirigé par Pétain et devint un principe de gouvernement (4). Cette nouvelle génération d’antisémites était emmenée, entre autre, par Louis-Ferdinand Céline, Lucien Rebatet, Robert Brasillach (ces deux derniers ayant collaboré à l’Action française) et des organes de presse dont Je suis partout (5).

Celine « L’ennemi n°1 des juifs »

La palme revient à Louis-Ferdinand Destouches dit Céline qui s’autoproclamait « l’ennemi numéro 1 des Juifs » (6) et ajoutait « je préférerais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent (…). Ça sera toujours le pire ennemi, la haine à mort absolue car la France est enjuivée jusqu’à la moelle » (7). La France est victime d’un complot « judéo-bolchévique », car « les Juifs et les communistes sont pour moi (Céline) synonymes ». Ils sont à la fois le Grand Capital (Rothschild) et la Révolution (Trotski). Ainsi, la guerre est un « enfant d’un mariage entre la Judéo-Cité et le Judéo-Kremlin » (8). L’antisémitisme de Céline ne date pas du Front populaire. En 1926-1927, il écrivit une pièce de théâtre L’Eglisedans laquelle il développait une charge contre la Société des Nations dépeinte comme une « association juive à prétention universelle ». Céline publia trois pamphlets antisémites : en 1937 Bagatelles pour un massacresuivi en 1938 par l’Ecole des cadavrespuis en 1941 Les Beaux draps (9). Dans Bagatelles pour un massacre, salué par Rebatet comme « un livre énorme… c’est le premier signal de la révolte des indigènes » (10), Céline était obsédé par l’idée de «  la domination juive » et atteint par une sorte d’antisémitisme psychopathique : « les Youtres dirigent l’univers », « les Juifs négrites ne sont pas chez nous. C’est nous qui sommes chez eux. D’Hollywood la juive à Moscou la youtre, même boutique, même téléphone, mêmes agences, mêmes youtres aux écoutes » (11). Céline se voulait le défenseur de la race contre les Juifs qui tel « un microbe » attaque un corps sain et le détruit peu à peu. C’est le gouvernement Blum qui en appliquant les 40 heures a permis de nouveaux loisirs et la montée de l’alcoolisme. L’ouvrier passant son temps libre au bistrot et « le Roi Bistrot » est ainsi un vassal de la puissance juive. 350 000 débits de boisson « livrent le peuple aux Juifs » (12). Là encore, le complot est à l’œuvre et « le Juif est un nègre ». La race sémite n’existe pas, c’est une invention des Francs-Maçons. Le Juif n’est que le produit d’un croisement de nègres et de barbares asiates » (13), de « la viande hybride », des « bâtards gangréneux ». Céline donna la pleine mesure de son racisme et de sa misogynie en dénonçant la fascination sexuelle que les Juifs (plus que les noirs) auraient sur les femmes. « La femme est une traitresse, chienne née (…). La femme, surtout la Française, raffole des crépus, des Abyssins, ils vous ont des bites surprenantes ». Ils sont « des fornicateurs déchaînés » (14). De l’antisémitisme à la sympathie pour l’occupant, au collaborationniste et à Hitler, il n’y avait qu’un pas que Céline n’hésita pas à franchir. En décembre 1938, Céline assistait à une réunion de la France enchaînée, journal qui succédait à l’Anti Juif, organe du Rassemblement anti juif de France de Darquier de Pellepoix (15) pour qui il était urgent de résoudre en 1937 « le problème juif soit par l’expulsion, soit par le massacre » (16). Lors de la Nuit de Cristal, il salua le saccage des commerces tenus par des Juifs et l’incendies des synagogues par un « bravo Fritz » (Fritz = Hitler). Céline lança un appel à « une confédérations des états aryens d’Europe ». Il s’affirma partisan d’une alliance avec l’Allemagne nazie au nom d’une communauté de race conçue sur une ligne ethno-raciste. Dans les Beaux draps, il afficha ses sympathies pro nazies. « C’est la présence des Allemands qu’est insupportable. Ils sont bien polis, bien convenables. Ils se tiennent comme des boys scouts. Pourtant on peut pas les piffer… Ils ont repoussé l’armée française qui ne demandait qu’à foutre le camp. Ah si c’était une armée juive alors comment on l’adulerait » (17).Il précisait « je me sens très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands. Je trouve que ce sont des frères, qu’ils ont bien raison d’être racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus (…) , que c’est un crime qu’on nous oblige à porter les armes contre des personnes de notre race qui nous demandent rien, que c’est juste pour faire plaisir aux détrousseurs du ghetto, que c’est la dégringolade au dernier cran de la dégueulasserie. » (18). Quant au collaborationniste, Céline considérait n’avoir de leçon à recevoir de personne et il s’en expliquait dans Les Beaux draps et vantait les mérites de Doriot et de la LVF « pour devenir collaborationniste, j’ai pas attendu que la Kommandantur pavoise au Crillon… On n’y pense pas assez à cette protection de la race blanche. C’est maintenant qu’il faut agir parce que demain il sera trop tard (…). Doriot s’est comporté comme il l’a toujours fait. C’est un homme… Il faut travailler, militer avec Doriot (…). Cette Légion (la Légion des Volontaires français, LVF, qui combattra sur le front de l’est sous l’uniforme allemand) si calomniée, si critiquée, c’est la preuve de la vie (…). Moi, je vous le dis, la Légion c’est très bien, c’est tout ce qu’il y a de bien ». L’histoire de Céline, à partir de Bagatelles pour un massacre, est une histoire collective, celle de l’antisémitisme français (19). Pour Céline, « le Juif n’explique pas tout mais il catalyse toute notre déchéance, toute notre servitude (…). Le Juif n’est pas tout mais il est le diable et c’est suffisant »

Edouard Drumont avait installé l’antisémitisme comme système d’explication universelle, le moteur de l’histoire étant « la guerre des races ». Il écrivait dans La France juive, en 1886, « dès les premiers jours de l’Histoire, nous voyons l’Aryen en lutte contre le Sémite » (20), car « tout vient du Juif, tout revient au Juif ». En 1900, Maurice Barrès s’interrogeait : « Faut-il détruire le Juif ? ». Jules Soury, en 1902, jugeait inévitable l’affrontement entre Aryens et Sémites : « la lutte des races est une réaction naturelle d’auto-défense des Aryens » (21). Pour Céline, qualifié par l’hebdomadaire d’extrême droiteRivarolle 7 mars 2018 de « géant toujours présent », la route était toute tracée. Céline dans l’Ecole des cadavresappelait à un « déjudaïsations » totale : « si vous dératisez un train (… ) vous n’allez pas dératiser à demi (…) vous serez certain d’être envahi dans un mois par dix fois plus de rats » (22).

Lucien Rebatet « Toujours prêt à boucler sa valise pour le Reich »(23)

Après une collaboration à l’Action françaisequ’il qualifiera « d’inaction française » (24), Maurras étant « un vieillard malfaisant », Rebatet entra en 1932 à Je suis partout. Il rédigea des articles tel que « Les étrangers en France. L’invasion ». Il salua la parution de Bagatelles pour un massacreavec enthousiasme. Lui aussi envisageait l’antisémitisme comme « une vision du monde » et dénonçait la faillite de la « France judéo-démocratique ». En avril 1938 et en février 1939, Je suis partout publia deux numéros consacrés à une étude sur « Les Juifs et l’antisémitisme ». Rebatet s’y félicitait que « l’antisémitisme renaît en France avec une singulière vigueur. Il gagne des parties du pays, des classes de la population qui semblaient plus indifférentes (…). L’antisémitisme croît de mois en mois. Il considérait qu’Hitler prenait à l’égard des Juifs « des mesures cohérentes et prudentes. La situation des Juifs est plus cocasse que tragique ». Anticipant sur le Statut des Juifs de 1940, il se déclarait partisan de « rendre les Juifs à leur nationalité juive » et réclamait « le retrait des Juifs de la qualité de citoyens français et de tous les droits politiques afférents ». Pour lui, il était essentiel que tous les nationalistes français se pénètrent de ces deux idées : hors d’un statut officiel, la question juive est insoluble en France. Résoudre la question juive ne suffira pas à sauver la France, c’est une des conditions indispensables à son salut. Outre les Juifs, il ciblait le communisme, la démocratie, l’Eglise : « Ô mitrailleuse, si souvent caressée, de Daladier, de La Rocque, les ghettos dorés et les Sodome des Fête-Dieu parisiennes » (25). Après des reportages en Allemagne et en Italie, il se déclara fasciste. En juillet 1940, il rejoignit Vichy et travailla à la radio. Après un court passage auCri du Peuple, journal du parti populaire de Jacques Doriot, il retourna à Je suis partout où il rédigea des articles tels que « les Tribus du cinéma et du théâtre » et « le bolchévisme contre la civilisation ». En décembre 1941 il signa une enquête : « A travers Vienne, choses vues ». (A Vienne) « J’y ai vu pour la première fois des Juifs (…) avec l’étoile jaune cousue au côté. Quel soulagement ! Quelle vengeance ! (…). La vermine est marquée avant que son sort, pour l’Europe entière, ne soit réglé, quelle ne soit définitivement écartée de nous ». En 1942, Rebatet voyait son heure de gloire arrivée avec la publication de son best-seller Les Décombres aux éditions Denoël (26). Dans la dernière partie de l’ouvrage intitulée « le ghetto » (27) il se déclarait partisan d’une « déjudaïsation », car « l’esprit juif » est « un chiendent venimeux qui doit être extirpé jusqu’aux plus enfouis radicelles sur lesquels ne passera jamais assez la charrue… Nous percevons, à chaque instant, le fumet, le stigmate des Juifs ». La « dévirilisation » de la société porte « la marque exclusive des Juifs ». La France est devenue « un pays d’eunuques ». Rebatet dénonça la timidité « des gribouilleurs de décrets vichyssois » (il s’agit entre autre des deux décrets de 1940 et 1941 relatifs au Statut des Juifs). Le 6 juin 1942, il exprimait dans Je suis partout au sujet du port de l’étoile jaune le regret que « l’étoile jaune ne soit pas imposée par une loi française ». Comme Céline, il ressentait un dégoût physiologique pour « un peuple avili, germe de tous les fléaux ». Les Décombres ont été publiés au moment des grandes rafles et des déportations justifiées pour Rebatet car « le Juif offre l’exemple unique dans l’histoire de l’humanité d’une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste ». Rebatet n’avait pas attendu la déclaration de Laval du 22 juin 1942 et, avant lui, il avait souhaité la victoire de l’Allemagne « parce que la guerre qu’elle fait est ma guerre, notre guerre » (28). Il était « toujours prêt à boucler sa valise pour le Reich ». Avec Céline, il considérait que « l’Allemagne s’était réellement chargée d’une mission européenne et mondiale (…). L’ Allemagne était le bras temporel de l’idée fasciste. Pendant dix ans, l’ Allemagne avait tenté de sauver l’Occident et l’homme blanc » (29). Pendant sa détention à la prison de Clairvaux, de janvier à décembre 1950, il échangea quelques considérations avec son codétenu, Pierre-Antoine Cousteau (directeur de Je suis partoutaprès le départ de Brasillach). Il revint sur la guerre, critiquant l’inconséquence d’Hitler (baptisé Dudule) et la politique d’extermination (30). « Nous avons perdu non pas parce que nous avions tort mais parce que Hitler (Dudule) a renoncé aux siens. Hitler a oublié Mein Kampf. Le plan d’extermination fut une faute. En quelque sorte, Hitler a failli car « on n’entreprend pas un pareil massacre sans s’être assuré de son avenir, sans être solide sur ses bases. Il y a dans cette tuerie une espèce de délire de la catastrophe. La politique est inséparable de la notion de meurtre » Donc, si l’on suit Rebatet, Hitler n’a pas été suffisamment fidèle à son idéologie. Il a été « imparfaitement nazi (…) car son national-socialisme s’est confondu avec le pangermanisme ». Il fallait bâtir une « Europe libérée de la morale judéo-chrétienne » (31). Pour les deux compères « les camps dits d’extermination de Dudule sont de grossières ébauches » (Hitler a donc bâcler son travail). « Notre ambition n’était pas de saper la victoire allemande (comme les vichystes) mais de la préserver des impuretés et de garder sa signification morale, son éthique fasciste » .

Après un passage à Sigmaringen avec les rescapés de Vichy, Rebatet fut arrêté, condamné à mort le 23 novembre 1946, puis aux travaux forcés. Libéré en 1952, il mourra en 1972. Entre temps, il reprendra du service dans l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol et sera une des références de la Nouvelle droite d’Alain de Benoist.. Un itinéraire fasciste bien rempli.

Robert Brasillach « Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de petits »

Normalien, critique de cinéma reconnu (32), Brasillach assura une chronique littéraire dans l’Etudiant français dans la première moitié des années 30 et dans le quotidien royaliste l’Action françaisejusqu’en 1939. Il était alors en accord avec l’anti germanisme développé par l’Action française. Très sceptique vis-à-vis de l’hitlérisme, il écrivait en 1935 après la lecture de Mein Kampf « c’est très réellement le chef d’œuvre du crétinisme excité… Cette lecture m’a affligé » (33). De 1937 à 1943, il occupa le poste de rédacteur en chef de Je suis partout (journal le plus important de la collaboration avec des tirages passant de 46 000 en 1936 à 250 000 en 1942). Une partie de l’équipe du journal opéra un glissement de maurrassiens, nationalistes, germanophobes vers une admiration pour le fascisme international (Italie et Allemagne ). Je suis partout défendait un fascisme à la française « le seul vrai fascisme » (34). En 1932, le numéro 100 consacrait un article à l’Italie fasciste, en dressant un tableau idyllique et des articles en faveur des autres mouvements fascistes européens, la British Union of Fascism d’Oswald Mosley, le National Socialistische Bewegung du hollandais Anton Mussert, la Garde de Fer roumaine de Corneliu Codreanu et le mouvement belge, catholique et francophone Rex de Léon Degrelle (futur chef de la légion Wallonie, formation SS). Fervent soutien de Franco, il publia en 1936, avec Henri Massis « les Cadets de l’Alcazar » (Plon) et en 1939 avec son beau frère Maurice Bardèche « Histoire de la Guerre d’Espagne » (Plon). Il commence à en découdre, la plume à la main, avec les anti fascistes « la racaille marxiste » et « la sentine (cloaque) démocratique », car « le fascisme, c’est la poésie même du XXe siècle. Le fascisme, c’est la jeunesse » (35), une régénération collective par l’ordre, le verbe et le travail. Un temps attiré par l’Italie mussolinienne, il rompit avec elle « Adieu l’Italie ». Comme Patrice, son héros des « Sept Couleurs » (Plon 1939), après avoir goûté de l’Italie et de l’Allemagne, il choisit le Nuremberg. En 1937, il s’était rendu, avec Georges Blond et Pierre-Antoine Cousteau au Congrès de Nuremberg. Il trouva que les banderoles agitées lors de la grande procession nazie : « les Juifs ne sont pas souhaités ici » étaient « d’une politesse contenue ». Il prit fait et cause pour l’Allemagne hitlérienne qui veut « une nation pure, une histoire pure, une race pure ». Hitler était le « précurseur génial du national-socialisme français. Brasillach se définissait alors comme « un germanophile français » (36). En 1941, il était présent au Congrès de Nuremberg et se rendit à Berlin avec Drieu La Rochelle et Abel Bonnard. En juin 1943, à l’invitation de Fernand de Brinon (représentant en 1940 de Vichy à Paris et membre du gouvernement Laval en 1942), avec Claude Jeantet (ancien secrétaire général des étudiants d’AF et journaliste à Je suis partout) sur le front de l’est. Brasillach apparaissait comme un soutien à la politique collaborationniste et un partisan zélé de la victoire de l’Allemagne. Il salua la création de la LVF. « La France, par cet acte spontané, revendique sa place dans l’Europe de demain (…) On associe la nation française à cette œuvre de barrage contre l’ennemi asiate » (37). A l’été 1943 il rendit visite aux combattants de la LVF et apporta « un salut officiel aux vaillants garçons qui ont pu, si longtemps, se juger les enfants perdus de la collaboration ». Les membres de la LVF sont des « soldats aux mains pures (…) Ils ont jeté leur lance aussi loin que possible… avec cette sorte de joyeux élan, de va-tout au- delà de l’espoir, de goût sportif de se dérouiller les jambes qui a fait le charme viril des Grandes Compagnies d’aventuriers » (38). Quant au SOL (Service d’Ordre légionnaire) ancêtre de la Milice c’est « un organisme franc net et utile » (39)

Chantre du collaborationnisme, Brasillach était aussi un des porte-voix de l’antisémitisme. Il considérait, comme Céline et Rebatet, que l’antisémitisme représentait le « seul lien capable » de réunir les Français, dressés « perfidement » par la lutte des classes qu’organisaient les prédécesseurs de Léon Blum. En 1935, le journal l’Intransigeantdisparaissait. C’était « une manœuvre financière » qui avait fait expulser son directeur Léon Bailly par les « soins du milliardaire juif Louis-Louis Dreyfus ». Quant aux reporters de Paris Soir, ils soutenaient « les Juifs, les marxistes de salon ». A l’époque du Front populaire, « la radio avait des accents yddish » (40). Bien entendu « le Français est antisémite d’instinct, mais il n’aime pas avoir l’air de persécuter des innocents pour de vagues histoires de peau. Monsieur Blum lui apprit que l’antisémitisme était tout autre chose » (41). Céline se voyait qualifié de « de prophète de l’antisémitisme instinctif ». Bagatelles pour un massacre était « d’une verve grandiose, d’une férocité joyeuse ». Gambetta n’avait été qu’un « Juif (…) gaulliste avant la lettre » (42). En 1941, l’assassinat de Marx Dormoy (ministre de l’intérieur du FP) se voyait qualifier de « seul acte de justice accompli depuis l’armistice » (43). Comme il fallait « châtier vite et bien », Brasillach, lors du procès de Riom (19-2-1942), réclamait « la punition exemplaire, la mort de ces hommes à qui nous devons tant de deuils, tant de souffrances et tant de destructions. Tous les Français la demandent » (44). La mort pour Blum et Mandel « qui ne sont pas français ». « Il est un droit que nous réclamons, c’est d’indiquer ceux qui nous trahissent » (45). Quant aux rafles de juillet 1942, s’il y avait eu des brutalités, c’était du « aux provocations de policiers qui voulaient apitoyer les pauvres idiots d’aryens ». Que faire des enfants, pour Brasillach, la réponse était évidente : « il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits » (46) De moins en moins convaincu de la victoire de l’Allemagne, il est remplacé à la tête du journal par Pierre-Antoine Cousteau. Le 15 septembre 1944, il se constitua prisonnier. Son procès s’ouvrit le 19 janvier 1945, Maître Isorni (avocat de Pétain, puis des putschistes pendant la Guerre d’ Algérie). Condamné à mort, il fut exécuté au Fort de Montrouge le 6 février 1945. De Gaulle refusa sa grâce demandée par une pétition lancée par des intellectuels (Camus, Cocteau, Mauriac, Valéry, Claudel, Barrault…).

Brasillach avait mis sa plume au service du fascisme, de l’Allemagne nazie et de l’antisémitisme. Il avait acclamé « le fascisme immense et rouge »

Faire sortir Céline, Rebatet, Brasillach de « leur purgatoire » éditorial, n’est pas sans risque dans la période actuelle de crise identitaire, de refus et de rejet de l’Autre. Il y a un contexte favorable avec la résurgence d’une pensée réactionnaire et traditionaliste dont ces textes sont des sources et qui s’est désinhibée ces dernières années. Pour Raoult Girardet, dans son article « l’Héritage de l’Action française » (47), il existe des traces d’antisémitisme toujours vivant « singulièrement atténuée ». Certes on n’appelle plus, comme Maurras, à exécuter Blum d’une balle dans le dos ou à l’égorger avec un couteau de cuisine, ni au meurtre comme dans l’entre-deux-guerres mais à la moindre opportunité il ressurgit. Rappelons cependant quelques exemples. Lors de la nomination de Pierre Mendès France à la Présidence du Conseil (1954-1955), Aspects de la France titrait « Gare à la dictature juive ». Jean-Marie Le Pen, jamais en reste, déclarait à l’ Assemblée nationale « Monsieur Mendès France vous n’ignorez pas que vous cristallisez sur votre personnage un certain nombre de répulsions patriotiques, presque physiques ». Dans l’hebdomadaire royaliste Aspects de la Franceen mai 1965 Patrice Sicard (responsable des jeunes de la Restauration nationale) publiait une enquête sur « la vermine du monde » dans laquelle on pouvait lire « le rapide tour d’horizon des groupes d’extrême gauche au Quartier Latin est éminemment rassurant : une poignée de slaves et d’orientaux détraqués, occupés à se battre entre eux ». Quant à Cohn-Bendit, c’est « un petit rouquin obèse aux yeux de porc ». De son côté, François Duprat (Occident, Ordre nouveau, Fn), il s’intéressait aux dirigeants de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) « cette attitude peut s’expliquer chez eux par le recrutement ethnique. Vingt trois membres de leur Comité sur vingt cinq sont d’origine israélite (…). Chez ces gens c’est une monomanie névrotique. On connait les rapports entre l’origine ethnique et le recrutement politique. C’est frappant chez les cadres trotskystes ». En 1978, on pouvait lire dans les colonnes d’Aspects de la France, un article consacré à Simone Veil « la tricoteuse de Giscard ». En clair, si elle avait été ministre de la santé en Israël, elle n’aurait pas fait voter une loi sur l’IVG, c’est tout différent en France car « l’avortement n’est bon que pour les Goyms ! ». En janvier 1978, toujours dans le même journal, c’était au tour de Charlot. Norbert Multeau, rédigeait un article « Charlot l’imposteur ». « Nul besoin d’interroger l’état civil pour savoir si Chaplin est Juif (…) tout en lui est juif : regard fuyant, cheveux crépus et sourire torve ». Le 26 janvier 2014, lors de la manifestation « Jour de colère » (à laquelle appelaient Alain Soral, Dieudonné, l’extrême droite et le Printemps français), les rues de Paris retentirent de slogans tels que « mort aux Juifs, Juif, Juif, la France n’est pas ta France ! ». Comme l’écrit Pierre Birnbaum, la France n’est pas à l’abri de «  nouveaux moments antisémites » résultant d’une alliance plus ou moins incertaine entre des catholiques intransigeants, l’extrême droite et certains jeunes issus de l’immigration nord africaine dans une commune détestation des Juifs considérés comme « pervertisseurs de la nation et oppresseurs des peuples » (48). La France, comme d’autres pays, serait victime d’un « complot américano-sioniste ».

Mais rassurons-nous. Comme l’écrivait Albert Camus « on est toujours sûr de tomber, au hasard des journées, sur un Français, souvent intelligent par ailleurs, et qui nous dit que les Juifs exagèrent vraiment. Naturellement, ce Français a un ami juif qui lui, du moins… » (49)

Jean-Paul Gautier, historien, spécialiste des extrêmes droites


Notes :

1) Schor, Ralph L’antisémitisme en France pendant les années Trente, Complexe, 1992, p. 11.

Winock, Michel, Histoire des Juifs de 1789 à nos jours, Seuil, 2004.

Winock, Michel, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Seuil, nouvelle édition, 2014.

Birnbaum, Pierre, « La France aux Français ». Histoire des haines nationalistes, Seuil, 1993.

Millmann, Richard, La question juive entre les deux guerres. Ligues de droite et antisémitisme en France, A. Colin, 1992.

2) cité par R. Schor, l’antisémitisme en France… p. 23-24.

3) Schor, R. p. 71.

4) Schor, R. p .324-325.

5) Taguieff, Pierre-André, (s-s Direction ), L’antisémitisme de plume 1940-1944, Berg International, 1999.

6) Winock, Michel, Nationalisme, antisémitisme.. ; p. 145.

Duraffour, Annick, Taguieff, Pierre-André, Céline, la race, le juif, Fayard, 2017.

7) Céline, Bagatelles pour un massacre (1942),p. 192.

8) Winock, Michel, ouvrage cité, le scandale Céline, p. 425-446.

9) Les 2 premiers pamphlets ont été publiés aux éditions Denoël, le dernier aux Nouvelles éditions françaises. Pour une étude plus détaillée se reporter à A. Duraffour et P-A Taguieiff, ouvrage cité.

10) Vitoux, Frédéric, La vie de Céline, Grasset, 1988, p. 320.

11) Bagatelles pour un massacre, p ; 53 et 250.

12) Bruttmann, Tal, Joly, Laurent, La France antijuive 1936, Cnrs-Biblio,2006 et Winock, Michel, ouvrage cité, p ; 243.

13) Bagatelles.. ; p.121, L’Ecole des cadavres, p. 108.

14) L’Ecole des cadavres, p ; 215-216.

15) Nommé Commissaire aux Questions Juives en mai 1942. Réfugié en Espagne, il a donné une interview à L’Express en 1978 dans laquelle il a déclaré « A Auschwitz, on a gazé que des poux », les photos du camp d’Auschwitz sont des « photos truquées ».

16) Rajfus, Maurice, La police de Vichy. Les force de l’ordre françaises au service de la Gestapo, 1940-1944, Le Cherche Midi, 1985,p.414.

17) Les beaux draps, p. 40.

18) L’Ecole des cadavres, p. 151.

19) Winock, Michel, ouvrage cité, p. 440.

20) Edouard Drumont a publié en 1886 « La France juive » qui connut un réel succès (150 éditions ). Il dirigea La Libre Parole sous titrée La France aux Français. Il fut un des leaders des antidreyfusards.

21) Soury, Jules, Une campagne nationaliste 1899-1901, réédition Déterna 2009.

22) Birnbaum, Pierre, La France aux Français… ouvrage cité, p.211. Céline, l’Ecoles des cadavres, p.25 et 32.

23) Bélot, Robert, Lucien Rebatet. Un itinéraire fasciste, Seuil, 1994.

24) Rebatet, Lucien, Les Décombres, édition Denoël, 1942, Chapitre VI.

25) Rebatet, Lucien, Les Décombres, p. 279.

26) best- seller. « un événement politique littéraire » qui aurait atteint un niveau de commandes de 200 000 exemplaires, non satisfait en raison de la pénurie de papier. Entre 50 000 et 70 000 exemplaires vendus.

27) Les Décombres, p. 566. Se reporter à Vergez-Chaigon, Bénédicte, Le dossier Rebatet. Les Décombres. L’inédit de Clairvaux, édition établie et annotée, préfacée par Ory, Pascal, éditions Robert Laffont, 2015.

28) Les Décombres, p ; 605.

29) Bélot, Robert, Dialogues de vaincus, Lucien Rebatet, Pierre- Antoine Cousteau, prison de Clairvaux janvier-décembre 1950. Textes inédits et annotés, Berg International, 1999, p .122-123.

30) idem, p. 129

31) idem, p. 129.

32) Il écrivit avec Maurice Bardèche une Histoire du cinéma, éditions Denoël, 1935.

33) D’Hugues, Philippe, Brasillach et l’Allemagne, La Nouvelle revue d’Histoire, n° 50, septembre-octobre 2010, p. 45-48 et du même auteur, Brasillach, édition Pardès, 2005.

34) Je suis partout, 14 avril 1939.

35) Bardèche , Maurice, Lettre à un soldat de la classe 60, Les Sept Couleurs, Paris 1948.

36) Lettre à Rebatet ; 15 mai 1943 citée par Ory, Pascal, Les Collaborateurs 1940-1945, Seuil, 1976.

37Je suis partout, 14 juillet 1941, cité par Pélissier, Pierre, Brasillach le Maudit, Denoël, 198

38 ) Je suis partout, 27 août 1943, cité par Ory, Pascal, ouvrage cité, p.236 et 245.

39) Je suis partout, 9 octobre 1942.

40) Brasillach, Robert, Notre avant-guerre, le livre de poche, 1992, p.231.

41) idem, p. 244.

42) Je suis partout,15 mai 1942, cité par Ory, Pascal, ouvrage cité p.160

43) Je suis partout, 21 mai 1943, Ory, Pascal, p.148.

44) Je suis partout, 6 septembre 1941, cité par Pélissier, Pierre, ouvrage cité, p.288

45) Je suis partout,4 août 1941, cité par Pélissier, Pierre, p. 288.

46) Je suis partout, 25 septembre 1942.

47) Revue de Science Politique, octobre-novembre 1957 ,p. 529-546.

48) Birnbaum, Pierre Sur un nouveau moment antisémite. Jour de Colère, Fayard, 2015.

49) Camus , Albert, Combat, 10 mai 1947 « La contagion » et Essais, La Pléiade, Gallimard, 1965,p. 321-322.


De l’auteur :

La mouvance identitairela-mouvance-identitaire/

L’antisémitisme, Maurras, Vichy et les autreslantisemitisme-maurras-vichy-et-les-autres/

Une nébuleuse néo-conservatriceune-nebuleuse-neo-conservatrice/

Avis de tempête au Front Nationalavis-de-tempete-au-front-national/

Du GUD et de Marine Le Pen…du-gud-et-de-marine-le-pen/

Eric Dupin : La France identitaire ; Enquête sur la réaction qui vientlangoisse-identitaire-qui-impregne-une-partie-de-lopinion-publique/

François Fillon à l’ombre de la croix celtiquefrancois-fillon-a-lombre-de-la-croix-celtique/

Xème journée de Synthèse nationale : plongée dans le marigot de l’extrême droite radicalexeme-journee-de-synthese-nationale-plongee-dans-le-marigot-de-lextreme-droite-radicale/

Une Pme familiale devenue « républicainement compatible »une-pme-familiale-devenue-republicainement-compatible/

Les Faux semblants du Front national : sociologie d’un parti politiqueles-faux-semblants-du-front-national-sociologie-dun-parti-politique/

Quand l’extrême droite récupère Charles Martelquand-lextreme-droite-recupere-charles-martel/

L’héritage antisémite de Dieudonné lheritage-antisemite-de-dieudonne/

Livres de l’auteur :

De la traversée du désert à l’ascension du Front national (De 1945 à nos jours)meandres-pestilentiels-bis/

Ruptures et continuités De Le Pen à Le Pen un-visage-respectable-a-la-demagogie-xenophobe-et-nationaliste/

Avec Michel Briganti, André Déchot : La galaxie Dieudonné – Pour en finir avec les imposturesLes ennemis de mes ennemis ne sont pas toujours nos amis

Une réponse à “Les collabos à la vitrine du libraire

  1. C’est grave de déballer toutes ces insanités, booycot des librairies qui les vendent

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