Les femmes de Nder, résistantes sénégalaises à la traite négrière arabo-musulmane.

En novembre 2017, le monde a découvert avec horreur et stupéfaction les images d’un marché d’esclaves noirs en Libye. Les conséquences d’une guerre, la déstabilisation d’un état et la responsabilité des nations occidentales dans ce chaos ont été invoqués comme arguments pou tenter de comprendre l’horreur de la situation. Bien qu’on ne peut écarter ces éléments, on ne peut mettre de côté le facteur historique qui sous-tend cet évènement tragique. En effet, un marché d’esclaves dans cette partie du monde n’est pas un hasard. Durant treize siècles, les pays du Maghreb et de la péninsule arabique ont pratiqué la traite négrière faisant plus de dix-sept millions de victimes en Afrique subsaharienne. Cette histoire méconnue est à l’origine de la négrophobie existante dans les pays arabes et maghrébins. En effet, les Noirs y sont victimes d’un racisme structurel et systémique. Pour preuve, le traitement réservé aux migrants subsahariens dans les pays maghrébins et arabes démontrent la présence forte d”un racisme anti-Noirs très marqué. A ce sujet, je vous conseille de lire l’ouvrage de Tahar Ben Jalloun intitulé « le mariage de plaisir » qui traite de la question du racisme à travers l’union d’un homme marocain et d’une femme sénégalaise. Même si j’ai quelques réserves quand à certains éléments du livre, il dépeint assez justement la condition des Noirs dans cette partie de l’Afrique.

Afin d’en savoir plus sur cet épisode tragique de l’histoire du continent, j’ai commencé à lire il y a quelques semaines « Le génocide voilé » de Tidiane N’diaye. D’ailleurs, je vous en parlais dans cet article  et de l’importance de connaître cet épisode tragique qui est un pan important de notre histoire. Cet ouvrage très complet et bien écrit détaille avec précision l’horreur de cette traite et les conséquences désastreuses sur les populations africaines. En lisant ce livre, on apprend que les marchés aux esclaves fleurissaient dans les villes arabes et nord africaines. Dans ceux-ci, les femmes avaient plus de valeur en raison de leur aptitudes aux travaux domestiques et traditionnels. Elles étaient également les esclaves sexuels de leurs bourreaux qui abusaient d’elles afin de les briser moralement et psychologiquement afin qu’elles soient dans un état de dépendance et de soumission envers leurs maîtres. Cependant, durant cette période les femmes africaines furent également preuve de résistance et de bravoure à l’instar des femmes de Nder dont j’ai choisi de vous parler. La résistance des femmes de Nder est un épisode tragique et marquant de la lutte contre la traite négrière arabo musulmane au Sénégal. « Talataay Nder » (« le mardi de Nder » en Wolof) comme son nom l’indique a eu lieu un mardi du mois de novembre 1819 dans le village de Nder, capitale jadis du royaume du Waalo. Face à l’assaut des négriers Maures, les femmes décidèrent de sacrifier leurs vies plutôt que d’être réduites en esclavage.

Averties de la menace sur leur village, les femmes de Nder se munirent de coupe-coupe, de lances, de gourdins et de fusils, elles se battirent face à leurs adversaires avec énergie et force. Servantes, paysannes, aristocrates, jeunes et vieilles, elles s’unirent pour se défendre sans relâche face à leurs ennemis. Les récits des griots affirment que les femmes de Nder tuèrent ce jour là plus de trois cents Maures. Néanmoins, devant cette défaite, le chef des Maures ne s’avoua pas vaincu. Avec ses troupes, ils revinrent plus tard afin d’achever leur première attaque. Conscientes qu’elles étaient à bout de forces, et qu’elles ne pourraient réitérer leur exploit face à une seconde attaque, les femmes se découragèrent, ne sachant quoi faire. C’est à ce moment là que Mbarka Dia, meneuse de femmes du village s’écria, ces mots qui entreront dans la postérité, symbolisant ainsi le courage et la bravoure d’un peuple face l’ignominie : « Femmes de Nder ! Dignes filles du Walo ! Redressez-vous et renouez vos pagnes ! Préparons-nous à mourir ! Femmes de Nder, devons-nous toujours reculer devant les envahisseurs ? Nos hommes sont loin, ils n’entendent pas nos cris. Nos enfants sont en sûreté. Allah le tout puissant saura les préserver. Mais nous, pauvres femmes, que pouvons-nous contre ces ennemis sans pitié qui ne tarderont pas à reprendre l’attaque ? Où pourrions-nous nous cacher sans qu’ils nous découvrent ? Nous serons capturées comme le furent nos mères et nos grands-mères avant nous. Nous serons traînées de l’autre côté du fleuve et vendues comme esclaves. Est-ce là un sort digne de nous ? » Les autres femmes restèrent silencieuses. A cela, Mbarka Dia renchérit : « Répondez ! Mais répondez donc au lieu de rester là à gémir ! Qu’avez-vous donc dans les veines ? Du sang ou de l’eau de marigot ? Préférez-vous qu’on dise plus tard à nos petits enfants et à leur descendance : Vos grands-mères ont quitté le village comme captives ? Ou bien : Vos aïeules ont été braves jusqu’à la mort ! Oui mes sœurs. Nous devons mourir en femmes libres, et non vivre en esclaves. Que celles qui sont d’accord me suivent dans la grande case du conseil des Sages. Nous y entrerons toutes et nous y mettrons le feu… C’est la fumée de nos cendres qui accueillera nos ennemis. Debout mes sœurs ! Puisqu’il n’y a d’autre issue, mourrons en dignes femmes du Walo ! »

A l’intérieur de la case principale où elle s’étaient entassées, les femmes s’entrelacèrent et se mirent à chanter des chants, des berceuses pour se donner du courage. A l’extérieur de la case, Mbarka Dia enflamma une torche et sans même un tremblement, la lança contre l’une des façades de branchages. Petit à petit, les chants laissèrent la place aux quintes de toux. A ce moment, une jeune femme enceinte, guidée par son instinct de survie poussa violemment la porte de la case et en sortit. Celles qui vivaient encore ne bougèrent pas. Quelques-unes eurent le temps de murmurer ces quelques mots : « Qu’on la laisse. Elle témoignera de notre histoire et le dira à nos enfants qui le raconteront à leurs fils pour la postérité. » 

Lorsque les hommes revinrent au village, ils découvrirent que leurs femmes, mères et soeur savaient péri sauf une. A partir de jour, un rite « Talataay Nder » fut instauré pour honorer la mémoire des résistantes de Nder. Chaque année, un mardi du mois de novembre, aucune activité n’avait lieu durant la journée. Pendant de longues heures, les habitants du villages restaient enfermés dans leurs habitations pour prier et rendre hommage au sacrifices des héroïnes de Nder.

Je dois vous avouer qu’en écrivant ces lignes, je suis assez émue. Emue par l’abnégation et le sacrifice de ces femmes qui ont choisi de mourir libres plutôt que de vivre en tant qu’esclaves. Face à la monstruosité de l’esclavage, ces femmes ont choisi de ne pas se soumettre , de lutter et de résister au péril de leur vie. Cela force le respect. Il faut savoir que ce type d’acte était très courant durant la traite occidentale également. De nombreux captifs africains refusèrent la servitude et décidèrent d’en finir avec leur vie plutôt que d’être des esclaves. Pour exemple, « Igbo landing » est le nom donné au lieu où s’est déroulé en 1803 aux abords de l’île de St.Simons en Géorgie aux Etats-Unis le suicide de masse de captifs de l’ethnie igbo du Nigeria.

Je ne peux m’empêcher de faire un paralèlle avec pense l’ouvrage « Tout s’effondre » de Chinua Achebe qui traite de la colonisation. Dans ce livre, le protagoniste Okonkwo commet le geste ultime face à la brutalité de la colonisation britannique. Son geste est celui d’un homme qui ne peut supporter l’effondrement de son monde et l’extrême brutalité de ce nouveau monde qui lui est imposé.

De nos jours, de nombreuses personnes considèrent le suicide comme étant un acte de lâcheté. Condamné par les religions du Livre, le suicide est considéré par beaucoup comme étant le péché ultime. Compte tenu des contextes esclavagistes et colonialistes de l’époque, le suicide était un moyen d’échapper à une condition de servitude faite de supplices et de violences. Le suicide n’était donc pas un acte de lâcheté mais un acte d’héroïsme selon moi car il fallut beaucoup de courage aux femmes de Nder et à tous les captifs et esclaves africains pour mettre fin à leur vie souvent de manière brutale. Face à l’extrême violence de l’esclavage et de la colonisation, mettre fin à sa vie ne devenait parfois que la seule alternative pour ceux dont la seule perspective d’être esclave était insupportable.

Pour ceux qui me lisent depuis un moment déjà, vous avez sans doute remarqué que j’aime beaucoup l’Histoire. Je pense que la connaissance de l’Histoire est importante pour comprendre le présent et pour mieux se projeter dans l’avenir. C’est également un outil important dans la construction de soi et dans la manière dont on se perçoit, particulièrement lorsqu’on est afrodescendant.e. C’est pour cela qu’il a été important pour moi de présenter des parcours de figures historiques féminines noires dans la série d’articles « BlackHerStoryMonth » ou d’interviewer l’auteure Sylvia Serbin dont j’admire et je respecte le travail pour faire connaître les figures féminines importantes de l’histoire de l’Afrique et des diasporas noires.

En ce mois de mars où on célèbre le Mois de l’histoire des femmes, j’ai voulu partager avec vous l’histoire des femmes de Nder pour rendre hommage à ces vaillantes résistantes et combattantes qui ont sacrifié leurs vies au nom de la liberté. Elles représentent, à travers leur lutte et leur résistance, la fierté d’un peuple et d’un continent. En tant que femme noire, afroféministe et fille de l’Afrique, je porte en moi la mémoire de mes aïeules et de mes aînées qui ont consenti de nombreux sacrifices, qui ont mené tant de combats et de luttes pour permettre à notre génération de se tenir debout et libre. Je mets mes pas dans ceux des femmes de Nder et de toutes celles qui ont combattu l’adversité, la servitude et l’injustice pour que je puisse être la femme que je suis aujourd’hui. Envers elles, je ressens de la fierté, du respect, de la reconnaissance et de la gratitude pour avoir tracé le chemin pour nous. Les luttes et les combats que je mène s’inscrivent dans la continuité de ceux menés par ces femmes qui ont démontré par leur bravoure et leur pugnacité qu’il était indispensable et nécessaire de résister à l’oppression.

Les histoires, les accomplissements et l’héritage de ces femmes doivent nous guider chaque jour telle une boussole sur le chemin de la liberté. N’oublions pas leurs paroles, que j’ai retranscrit plus haut, témoignons de leur histoire et faisons en sorte que leur sacrifice rentre à jamais dans la postérité et qu’il soit connu de nos filles et de petites filles qui, je l’espère, porteront en elles la mémoire de ces femmes d’exception.

Aïchatou O.

https://afrofeminista.com/2018/03/24/les-femmes-de-nder-resistantes-senegalaises-a-la-traite-negriere-arabo-musulmane/

Sources :

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