L’écrivain noiera la guerre dans son encrier

« Des bâtiments à l’intérieur d’une pièce ! Normalement, une pièce était plutôt à l’intérieur d’un bâtiment, et non l’inverse » la force du conteur dès le petit prologue. Un lieu, un homme, « Un lieu de solitude féconde ». L’architecture et l’intimité.

Des hommes et des femmes, le Pakistan, l’Inde, le Cachemire, un espion-diplomate étasunien, mais pas seulement. Des êtres humains soumis aux violences, aux accusations de blasphème, aux dénonciations publiques, « Depuis plusieurs semaines, quelqu’un s’introduisait dans les mosquées de la ville – le plus souvent la nuit – et révélait les secrets des habitants en se servant des hauts-parleurs »…

A propos d’un livre paru antérieurement, j’avais souligné que l’auteur était profondément respectueux des croyances des un-e-s et des autres, que ses personnages n’étaient jamais réduit·e·s à une seule dimension. Des personnages et leurs interrogations, leurs mensonges, leurs contradictions, leurs espérances et leurs amours…

L’amanderaie, les livres, « les traditions et les histoires des peuples s’étaient toujours entremêlées », le surgissement de la mort, « c’est en voulant protéger un enfant qu’il avait été atteint par une balle », les choix, « Il y a des décisions que personne ne peut vous aider à prendre », les souvenirs et les « images fantômes », les lois et leur hypocrisie, « les parents des morts peuvent percevoir le prix du sang en échange du pardon qu’ils accorderont au meurtrier », la mort et ce qui empêche qu’elle soit réelle.

La pauvreté et la dictature, les haines, le monde profane et la charia, les arrangements protecteurs d’avec la réalité, « Elle était née chrétienne at avait quatorze ans le jour où elle avait prétendu être musulmane pour la première fois », les conséquences de la suprématie religieuse et de non-liberté de conscience, la détestation des livres et du savoir, « Le livre était sur la table là où elle l’avait laissé, mais toutes les pages avaient été mises en lambeaux », le poids de l’absence, « l’immense nuit rendue plus intense encore par l’absence », la douleur des blessures anciennes, la texture et la couleur d’un tissu…

Les réserves d’amour et de réconfort derrière les effractions et les agressions, les expériences de la peur, la conscience aiguë du temps, les insondables menaces, l’humour des femmes, « Est-ce que tu sais quelle ressemblance il y a entre un homme et une bouteille de Coca-Cola ? Non ? Il est vide du col jusqu’en haut. », la distance révoltée « Un crétin gribouille deux ou trois dessins en Europe, et les voilà qui descendent dans la rue comme si c’était la fin du monde. Blessés dans leurs convictions ! Mon œil, oui. La misère et la cruauté qui accablent ce pays, ça, ça les blesse pas ? », une île, les vivantes incarnations des craintes les plus ancrées, un homme et une femme ensemble sur un vélo, se comporter dignement, arriver jusqu’à soi, la plume et la flute, « Il y a un papillon à Madagascar qui la nuit vient boire les larmes des oiseaux endormis… »

Nargis, Massud, Helen, Imran et les autres. Malgré le miroir brisé et la mort, « Je n’ai pas encore gagné le droit au désespoir », le souffle d’un autre possible, les sentiers invisibles entre les personnes et leurs désirs, « regarde dans la direction d’où vient le chuchotement ». Le miroir d’un monde dans les phrases lumineuses d’un écrivain.

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Sur les précédents livres de l’auteur : un-romancier-a-lire-et-a-faire-lire-nadeem-aslam/

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Nadeem Aslam : Le sang et le pardon

Traduit de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli

Editions du Seuil, Paris 2018, 368 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

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