A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable

Je me (re)plonge régulièrement dans la littérature concentrationnaire. Les témoignages sur cet univers, comme d’autres sur les génocides ou crimes contre l’humanité, restent une source de réflexion nécessaire. Dans le dénuement le plus extrême, certain·es parviennent à neutraliser la négation de ce qui les nient, à contester ce qui les conteste comme « homme, comme membre de l’espèce »

L’existence de ces hommes et de ces femmes ne doit pas être oubliée, effacée, remisée aux commémorations bien souvent hypocrites. Il nous faut garder les yeux bien ouverts sur les agissement de cette espèce particulière qu’est – jusque dans les atrocités que ses membres commettent – l’espèce humaine et « son unité indivisible ».

Tout semble dit dans l’avant-propos de 1947. « Et dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps ». L’auteur indique qu’il essaye de retracer la vie d’un kommando (Gandersheim) d’un camp de concentration allemand (Buchenwald). Il évoque, entre autres, l’encadrement par « des assassins ou des trafiquants de marché noir » sous les ordres des SS, la lutte pour l’instauration d’une légalité dans « une société conçue comme infernale », ceux qui fructifient dans cette société sans lois, l’appareil administratif aiguisé de l’oppression SS… et l’objectif très humble « C’était seulement de survivre ».

Mais dire se suffit pas pour être audible. « L’horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent ». Le refus d’imaginer et de saisir certaines configurations des rapports sociaux, certains actes humains, ne peut qu’entrainer leurs répétitions. La barbarie est encore ici en germe au quotidien et nous n’en avons pas fini de devoir nous examiner dans le miroir (ce qui n’a rien à voir avec la pratique narcissique des selfies).

Gandersheim. « Ici, il n’y a pas de malades : il n’y a que des vivants et des morts ». Comment penser l’extreme, comment penser la mort dans le circuit de la vie quotidienne ? « La mort était ici de plain-pied avec la vie, mais à toutes les secondes. La cheminé du crématoire fumait à coté de celle de la cuisine »… Il faut lire lentement ces pages, la conscience qu’ielssont tous ici pour mourir, que militer là « c’est lutter raisonnablement contre la mort », que pour les SS et les kapos « il y aura chaque matin un manque à crier de la nuit qu’ils devront rattraper »…

L’organisation de la faim, du travail, des oppositions entre détenus, des jours et des jours. La négation de l’être humain en l’être humain, le manque se traduisant par un seul mot « rien », l’apparition d’un morceau de pain comme un certain futur assuré, « Privé du corps des autres, privé progressivement du sien, chacun avait encore de la vie à défendre et à vouloir », le système concentrationnaire comme réalisation extrême des différences, les moments où « la mort apparaît juste comme un moyen simple, de s’en aller d’ici, tourner le dos, s’en foutre », le futur et le si on s’en sort… « La condition, la restriction, l’angoisse sont toujours au cœur du dialogue », le scandale de l’indifférence, la haine, les poux, le contact sonore avec la guerre, la nouvelle ou le bobard qui tourne en rond, le déploiement en toute tranquillité de la fureur des SS…

L’approche trop lente de leur défaite, la route, la puissance du meurtre, le nazisme jusque dans sa fin, marcher, marcher, le train, la fin, les hommes gras, Dachau…

« Inimaginable, c’est un mot qui ne se divise pas, qui ne restreint pas. C’est la mot le plus commode. Se promener avec ce mot en bouclier, le mot vide, et le pas s’assure, se raffermit, la conscience reprend. »

Nous sommes libres. Il me serre la main.

« Ils ont pu nous déposséder de tout mais pas de ce que nous sommes »

Robert Antelme : l’espèce humaine

Réédition Tel Gallimard, Paris 1957, 308 pages

Didier Epsztajn

2 réponses à “A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable

  1. merci, Didier, pour cette superbe lecture !

    Ce livre est en effet l’un des plus importants pour la conscience humaine. Les livres des revenant·es sont ceux que je garderai tant que je serai vivante.

    Cette belle citation « Inimaginable, c’est un mot qui ne se divise pas, qui ne restreint pas. C’est le mot le plus commode. Se promener avec ce mot en bouclier, le mot vide, et le pas s’assure, se raffermit, la conscience reprend. », te souviens-tu à quelle page elle se trouve ?

    J’ai aussi aimé celle-ci : « Au prolétaire le plus méprisé la raison est offerte. Il est moins seul que celui qui le méprise, dont la place deviendra de plus en plus exiguë, et qui sera inéluctablement de plus en plus solitaire, de plus en plus impuissant. Leur injure ne peut pas nous atteindre, pas plus qu’ils ne peuvent saisir le cauchemar que nous sommes dans leur tête : sans cesse nié, on est encore là. » p. 57

    Florence qui t’embrasse

  2. C’est vrai, il faut lire et relire L’Espèce Humaine. Robert Antelme relate minutieusement les faits terribles (inimaginables) du quotidien et nous fait accéder à une réflexion ontologique bouleversante (au sens qu’elle nous ébranle non pas tant dans nos émotions que dans nos certitudes)

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