Du coté du jazz (juin 2018)

Musicienne de notre temps

Marjolaine Reymond fait partie d’une génération de vocalistes qui sont aussi compositeure et arrangeure qui ne connaissent pas les frontières – pour le moins étrange – qui ont marqué les mondes de la musique. Elle se sert aussi bien de sa technique vocale acquise dans le cadre de la musique contemporaine que dans celui du jazz, découvert plus tard. Elle s’inspire autant des bréviaires du Moyen-Âge, « Le Bestiaire » qui forme le livre I de cet album, que des « Métamorphoses » – livre II -, « l’Odyssée » de Homère – livre III – ou de « l’Exode » de l’Ancien Testament pour forger des images de notre monde, un monde bestial, en train de subir des métamorphoses, qui refuse toutes les odyssées – y compris celle d’« Ulysse » de James Joyce – même s’il vit au rythme des exodes successifs.

« Demeter No Access », le titre de cet album, qui se retrouve dans le Livre II – un hommage à Eurydice et aux droits des femmes -, est une référence à la crise écologique : la terre nourricière n’est plus accessible…

Toutes ces références nourrissent la musique. Marjolaine Reymond utilise les instruments électroniques comme sa voix qui sait dépasser les limites pour aller jusqu’au semblant de cri. Ses références se trouvent du côté de la musique « britannique », Norma Winstone, Kenny Wheeler – même s’il était canadien -, John Taylor.

Bruno Angelini, piano, Denis Guivarc’h, saxophone alto,Olivier Lété à la basse électrique et Christophe Lavergne savent habiter les compositions de la vocaliste. Ella a su aussi introduire un quatuor à cordes classique, avec Régis Huby comme premier violon, pour le faire dialoguer avec elle, avec le groupe pour faire surgir une musique qui veut se sortir de toutes les ornières pour à la fois se surprendre et surprendre l’auditeur.

Difficile, avec une telle carte de visite, de trouver un label. Il a donc fallu que Marjolaine crée le sien, Kapitaine Phœnix, sans doute pour qu’elle puisse, cette musique renaître des cendres qui tendent à ensevelir notre quotidien.

A écouter pour s’interroger aussi sur les formes de la création contemporaine qui s’éloigne des standards du passé. Une expérience nécessaire.

Marjolaine Reymond : Demeter No Access, Kapitaine Phœnix/Cristal Records distribué par Sony Music.

 

Jazz, quand le pianiste s’appelle Kenny Barron…

il parle de sa passion.

Kenny Barron fête ses 75 ans – il est né à Philadelphie en 1943. Il se souvient du livreur de glaces. C’était le temps des glacières. Un livreur joueur de blues. Il s’installait au piano et faisait surgir, pour le jeune Kenny, tout un aréopage de sensations curieuses qui lui donnait envie de recréer cette atmosphère particulière. Les notes « bleues » comme les autres s’évadaient de tous les espaces connus pour changer les particules de sang en véhiculant des émotions nécessaires.

De ce contact et des leçons de son frère aîné William, Bill pour les intimes, auprès de qui il commença à se produire professionnellement, il en tira un style alimenté par l’écoute de Thélonious Monk – il me souvient d’une master class où il expliquait comme jouer Monk – et de toutes les libertés que le jazz s’accorde qui en fait une musique évolutive et de son temps.

Les cercles concentriques – « Concentric Cycles » est le titre de cet album – qu’il propose reposent sur des métriques souvent latino, 6/8 ou brucbériennes 5/8, même si la composition éponyme, « Concentric Cycles », est une valse pour dérouter l’auditeur en position « admiration » face à ces musiques décidées à couper le souffle.

Kenny réussit un mélange entre la pulsation du jazz, celle du Brésil et d’autres pour faire entrer dans son univers à nul autre semblable. En même temps – restons à la mode – il fait pénétrer dans ce chaudron, des quarantenaires – Dayna Stephens, au saxophone ténor et Mike Rodriguez à la trompette et au bugle – pour des rencontres intergénérationnelles essentielles à la survie du jazz. Pianiste et souffleurs, soutenus par les compagnons habituels de Kenny, Kyoshi Kitagawa à la contrebasse et Jonathan Blake à la batterie, font balader les mémoires qui se heurtent, s’approvisionnent l’une l’autre pour réaliser un album d’une force universelle.

Un album qui restera, un album de chevet.

Kenny Barron Quintet : Concentric Cycles, Blue Note/Universal

Jazz teinté de pop

Un duo démultiplié.

La pochette annonce sans trop de détails : Cécile N’Debi/Laurent Cohen pour un jeu d’enfants, « Children’s Game », qui n’est pas facile parce qu’il suppose un état d’esprit neuf, vide de références qui se construisent en un processus continu. Ce jeu est construit de compositions dues à la plume de Laurent Cohen, guitariste et un peu chanteur, habitées par la voix de la chanteuse qui sait même franchir ses propres limites pour exprimer les émotions communes. Deux exceptions au monopole de Laurent Cohen dont la reprise d’un poème de Jack Kerouac, « In Vain », mélancolique à souhait, qui sert de fin.

Une musique de notre présent sachant mélanger toutes les musiques noires, du jazz jusqu’aux musiques africaines en passant par le Brésil mais aussi la pop pour séduire notre oreille sans trop céder à la marchandise en laissant la place aux rêves. Le mélange peut devenir électrique ou se servir d’éléments provenant même du free jazz, digérés pour les intégrer dans un ensemble qui se laisse écouter pour danser. Ils ne sont pas seuls pour réaliser ces voyages. Des ensembles restés anonymes leur servent de background pour propulser hors des moules voix et guitares.

Sur scène, Tony Rabeson, batteur, Damien d’Argenterie à l’orgue, Charly Sy aux platines donneront vraisemblablement une coloration différente au duo.

Une musique qui devrait devenir populaire tellement elle est réalisée avec ce qu’il faut d’ingéniosité et de naïveté pour s’imposer. Qu’attendent les programmateurs pour la diffuser ? La connaître, l’entendre c’est l’adopter.

Cécile N’Debi/Laurent Cohen : Children’s Game, Ragtime Production, contact : l.c.s@noos.fr

Nicolas Béniès

 

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