Seul un projet de société qui met à égalité les femmes et les hommes, les confessions et les religions peut représenter un avenir pour l’Irak

Je reviendrai prochainement sur ce numéro de Nouvelles Questions Féministes « Solidarités familiales ? ».

Il m’a semblé important de m’attarder sur l’article consacré à La fragmentation du genre dans l’Irak post-invasion.

Loin du campisme (l’ennemi de mon ennemi serait mon ami) ou de l’anti-impérialisme de pacotille (Saddam Hussein ou Bachar el Assad comme figures de l’anti-impérialisme), refusant l’essentialisation des phénomènes religieux ou la culturalisation des pratiques sociales, Zahra Ali prend en compte les évolutions historiques et leurs contradictions. Elle ne dissout pas les femmes dans une neutralité masculiniste, ni les événements dans des discours simplificateurs.

L’autrice aborde les violences indicibles contre les femmes, les atrocités commises par les soldats de l’Etat islamique (EI) – viol et asservissement systématiques des femmes et des minorités ethniques et religieuses telles que les Yézidis – et porte « un regard minutieux sur les dimensions structurelles sociales, économiques et politiques qui ont permis l’existence de cette version extrême de fondamentalisme religieux ».

Loin de toute naturalisation, Zahra Ali rappelle que la « culture islamique n’existe pas sous la forme d’une réalité homogène et dans un vacuum, tout comme le fondamentalisme islamique », qu’il s’agit toujours de rapports sociaux historiquement situés, que « la religion n’est pas extérieure au monde social, politique et économique et à ses transformations, mais plutôt en relations complexes et multiples avec elles ». Il n’existe pas de formes a-historiques, invariables, de tous temps, ni dans la religion, ni dans la culture, ni dans aucun rapport social. Il convient à chaque fois, d’analyser les réalités concrètes, les contextes socio-politiques et les expériences vécues.

L’autrice aborde principalement trois éléments : l’évolution des luttes concernant les droits juridiques des femmes en Irak – ce qui nécessite de dépasser les associations entre question de genre et religion musulmane – ; le développement de la violence politique, économique et militaire – en particulier depuis 1980 – et son impact sur les « normes et relations de genre » ; enfin, le contexte de vie depuis 2003, la fragmentation sociale et politique du pays.

Le Code du statut personnel (CSP) comme « champ de lutte » entre les différents groupes sociaux (Etat, ulémas, chefs tribaux, forces politiques dont communistes et féministes) et ses évolutions, les modifications des droits des femmes, la contestation de l’impérialisme et les « discours d’authenticité et de résistance aux modèles européens », les femmes considérées comme « porteuses de la nation et de ladite authenticité culturelle », la sphère de la famille et des droits juridiques des femmes comme « unique domaine soumis à la pseudo-authenticité de la religion », les structures et les pratiques patriarcales légitimés « à travers un pseudo-islam utilisé comme un symbole authenticité culturelle »…

La guerre contre l’Iran, l’inversion des politiques relevant du féminisme d’Etat, le démantèlement « du système éducatif, du secteur public et des services de l’Etat » suite à l’embargo et ses conséquences sur la vie des femmes, les mesures imposées par Saddam Hussein « ciblant directement les droits des femmes », la place centrale du CSP dans les débats autour « de l’identité nationale et de l’Etat », l’instrumentalisation des droits des femme par une politique de confessionnalisation…

« L’Irak est l’un des pays les plus brutalisés au monde ». Zahra Ali revient sur la « généalogie militaire, politique et économique de la violence fondée sur le genre », la violence du régime baathiste – « l’une des dictatures les plus violentes qui soit », le renforcement des conceptions normatives de lamasculinitéet de la féminité, les répressions des soulèvements des populations au nord et au sud du pays, la violence de l’embargo de l’ONU suite à l’invasion du Koweït, la destruction de toutes les infrastructures, l’« économie de survie », toutes les charges du foyer reposant sur les femmes, « Dans un contexte de pauvreté extrême, les formes nouvelles de patriarcat ont émergé, marquées par le conservatisme social et religieux et l’idée que les femmes « ont besoin de protection » », les choix de vie dégradants pour survivre, les nouvelles formes structurées du patriarcat, « cette imbrication entre genre, ethnicité et confessionnalisation qui est au cœur de l’Irak post-invasion »

L’autrice détaille aussi la campagne de débathification, la marginalisation des forces sunnites, le renforcement des identités communautaires, les répressions, l’émergence de milices armées politiques et partisanes, la dimension confessionnelle de la retribalisation sociale, le genre de la violence confessionnelles, la limitation de la liberté des femmes de se vêtir et de circuler comme elles le veulent, « Au nom de la religion nous avons été volé·e·s par des bandits », l’espace public transformé en une « ville d’hommes », l’appauvrissement généralisé, la faiblesse structurelle du nouvel Etat, les violations des droits humains… Elle explique pourquoi des chefs tribaux et politiques ont rejoint les rangs d’EI en 2004 et les positionnements d’autres forces dont les responsables chiites…

L’autrice souligne aussi « le lien essentiel entre la question de l’égalité des sexes et la lutte pour l’égalité confessionnelle, ethnique et religieuse ».

Instrumentalisation néocoloniale du discours sur les droits des femmes, politique néocoloniale et néolibérale, « Le système ethno-confessionnel imposé par le gouvernement de l’occupation depuis 2003 a eu pour conséquence une violence généralisée et la fragmentation tant de la vie sociale et politique que du territoire irakien ».

Les violences terribles d’EI, sa caractérisation comme « ennemi principal » par le nouveau régime et la légitimation de toutes les formes de violence au nom de la lutte contre le terrorisme, la célébration de la violence militaire masculinisée, une définition exclusive de la citoyenneté irakienne, « la militarisation et la violence politique qui a débuté sous l’ancien régime sont des vecteurs centraux de la violence à la fois genrée et confessionnelle que vit quotidiennement l’Irak d’aujourd’hui ».

Zahra Ali ajoute « Il est clair que la détérioration des droits juridiques et des conditions de vie des femmes en Irak aujourd’hui n’est pas le simple produit d’une mauvaise lecture de l’islam, mais bien davantage la conséquence directe d’une série de guerres, d’interventions militaires, de crises sociales et économiques aux dimensions multiples qui ont fragmenté la réalité du pays et ont conduit à l’émergence de forces sociales et politiques conservatrices, dont les Irakiennes sont les premières victimes »

Un article important, bien loin des simplifications de certain·es, de l’oubli ou de la secondarisationdes femmes des mêmes ou d’autres. Une piste forte pour d’autres analyses sur des convulsions réactionnaires ici et là.


De l’autrice :

Féminismes islamiquesle-feminisme-comme-notion-radicale-faisant-dabord-des-femmes-des-etres-humains/

Tumultes : Pluriversalisme décolonial (Sous la direction de Zahra Ali et Sonia Dayan-Herzbrun), promouvoir-les-diverses-formes-detre-au-monde-pour-legalite-et-la-liberte/


Nouvelles questions féministes : Solidarités familiales ?

Coordination :Marianne Modak,Françoise Messant, Clothilde Palazzo-Crettol, Carola Togni

Volume 37, N°1 : 2018

Editions Antipodes, Lausanne 2018, 208 pages, 25 euros

Didier Epsztajn


 Autres numéros de la revue : revue/nqf/

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