La vie a changé de couleur, une brèche s’est ouverte…

Pour rappel l’édito et le sommaire :

edito-du-n-7-les-utopiques-mai-68-ce-netait-quun-debut/

les-utopiques-n7-avril-2018-mai-68-ce-netait-quun-debut/

Je ne vais pas essayer de rendre compte de l’ensemble des textes de ce riche numéro. Juste quelques éléments choisis subjectivement en re-feuilletant la revue. Des analyses et des projections, le souffle de la révolte, sans les nostalgies épuisées de certain·es…

Sous les pavés la grève, (re)lire des extraits du texte de Jacques Kergoat permet de réfléchir, entre autres, sur la spontanéité des luttes, les ancrages historiques du surgissement de l’événement, la lutte contre la guerre d’Algérie, la grève des mineurs de 1963, l’unité syndicale, la déconfessionnalisation de la CFTC, les mobilisations des employé·es et des technicien·nes, la recomposition du « mouvement ouvrier », les comités de soutien et l’irruption des « femmes de », le déclenchement des grèves, « Il est facile de constater que plus elles sont tardives et plus le poids syndical sera déterminant », la grève, « le départ de la grève est compris comme l’occasion de « solder les comptes » », les formes de luttes, l’occupation des usines, l’apprentissage de la démocratie, « c’est la pratique qui consiste à réunir quasi quotidiennement l’ensemble des grévistes afin de les informer et de faire avec eux le point sur la conduite de la grève », le faible niveau d’auto-organisation, Les assemblées générales, les comités d’actions et les commissions, les comités de grève…

 Mai 68 ! aux Chèques postaux, « La revendication qui sert de fil rouge à l’action syndicale des filles des chèques, c’est la réduction du temps de travail », l’occupation des locaux, la place des femmes et la (non)répartition des tâches, « enfin chez soi sur son lieu de travail », les changements, « Ma réalité elle, elle a à peine bougé, mais la vie a changé de couleur, une brèche s’est ouverte, des rencontres ont eu lieu, c’est une autre histoire qui s’amorce ». Une leçon de syndicalisme, de lutte et de féminisme. Je rappelle une précédente version du texte de Gigi (Gisèle Moulié) : Le joli mois de maile-joli-mois-de-mai/.

Caen, la Saviem, le soutien à la décolonisation, occupation et piquets de grève, jonction « étudiants /ouvriers », le rapport aux salarié·es comme clé de la pratique syndicale, « La peur a changé de camp ». Tours, les cheminot·es de St Pierre, « la décision de faire le train fut prise et trouver les volontaires pour assurer la circulation, la conduite et l’équipement en personnel ne posa aucun problème », la gestion de la lutte, le contrôle de l’outil de travail. Usines Renault, la jeunesse dans la grève, séquestration et occupation, la mort de Gilles Tautin, l’espoir de gagner. Des métallurgistes et des « petits souvenirs », la « fusion de désirs de révolte », la spécificité de l’immigration « comme main-d’oeuvre particulière qui espère retourner au pays », les nuits partagées.

Je souligne particulièrement le texte de Charles Piaget : Mai 68 chez Lip à Besançonmai-68-chez-lip-a-besancon/, une belle introduction au syndicalisme, aux pratiques syndicales, « Les 90/10. Passer 90 % de son temps, de son énergie à construire une force autonome des salarié.es, syndiqués ou non. Une force qui pense et agit, un collectif dont les membres sont à égalité. Et 10 % pour le reste, l’étude des dossiers, les rapports avec la direction et avec notre organisation syndicale », l’élection du comité de grève, le temps de la grève et le temps de la négociation…

Je ne reviens pas ici sur l’ouvrage de Fabienne Lauret : L’envers de Flins. Une féministe révolutionnaire à l’ateliernous-avons-gagne-le-droit-precieux-de-recommencer/.

J’ai aussi été notamment intéressé par l’article de Daniel Guerrier : 68, vu de… la marine nationale, les antimilitariste fichés au carnet B, la lutte contre la torture en Algérie, « la Royale », les ouvriers de l’arsenal en grève, l’insoumission civile et militaire, entre secret défense et transmission de la mémoire…

Mai 68 dans le monde, une vision d’ensemble présentée par Gus Massiah, les Allemagnes et le SDS, Madrid sous Franco, le mai rampant italien et les années rouges, le Sénégal, l’Uruguay, Prague, Robi Morder : 5 janvier, il y a 50 ans 1968 commence à Prague5-janvier-il-y-a-50-ans-1968-commence-a-prague/, Moscou, le Japon des années 68-69, le Mai 67 en Guadeloupe et ses mort·es toujours occulté·es (en complément possible, Raymond Gama : France-Guadeloupe. Mai 1967 : « Lorsque les Nègres auront faim ils reprendront le travail »france-guadeloupe-mai-1967-lorsque-les-negres-auront-faim-ils-reprendront-le-travail/ ; Guadeloupe, mai 1967, la répression sanglanteguadeloupe-mai-1967-la-repression-sanglante/ ; Guadeloupe : le massacre de mai 67guadeloupe-le-massacre-de-mai-67/ ; Justice et vérité sur les massacres de Mai 1802 et 1967 en Guadeloupejustice-et-verite-sur-les-massacres-de-mai-1802-et-1967-en-guadeloupe/)…

Le cinéma, l’Unef, de la critique de l’université à celle de la société, les universités d’hier à aujourd’hui « Pendant 50 ans, deux projets se sont fait face : la sélection à l’entrée de l’université, face à la revendication d’une université ouverte à la proportion la plus large possible de chaque classe d’age », la nécessité de développer des lieux de production de savoirs autres, les paysan·nes, les Beaux-Arts et les Arts Déco…

Le bel après-mai du féminisme, Françoise Picq, « Le féminisme, c’est-à-dire la lutte des femmes, pour elles-mêmes, en lien avec d’autres mobilisations collectives mais refusant toute subordination, possède sa propre légitimité », Christine Delphy, « Comme si ce que nous avions vécu était un rêve, puisque c’était impossible ; on nous l’a assez répété. Sauf que nous n’avions pas rêvé, et que ça s’était vraiment passé. Et si ça a pu se passer , même une seule fois… ».

1971… Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR).

Maryse Dumas revient sur le mai 68 de la CGT ; Pierre Khalfa sur cette crise politique majeure et l’absence de réponses à la hauteur des possibles ; Pierre Zarka sur les enjeux toujours actuels, « Les notions d’égalité, de liberté, les processus d’individuation, le rejet de la coercition et des rigidités marquent la génération née après la guerre comme les prochains progrès à accomplir » ; Théo Roumier sur l’exigence démocratique, les auto-organisations, le politique du syndicalisme… Quelques éléments, parfois très discutables, de bilan et des questionnements tournés vers des perspectives émancipatrices.

Comme nous l’écrivions il y a dix ans, avec Patrick Silberstein (voir référence à la suite de cette note), « Il est grand temps de rappeler que cette longue décennie n’a pas été uniquement celle des illusions, même si elles étaient largement présentes, mais profondément celle de l’agir individuel et collectif et celle de possibles, même s’ils ne sont pas advenus ». Nous parlions aussi « présent futur » et de possibles « Tout a été possible, la plage et la grève générale sous les pavés, et enfin à Paris, la victoire, treize années plus tard, d’une certaine gauche qui, loin d’ouvrir une période de transformation sociale, sera celle des capitulations, des adaptations et des renoncements. Tout a été possible et nous avons cheminé sur cette frontière tout à la fois floue et nette séparant le vieux monde des utopies concrètes et émancipatrices »…

Cette livraison nous incite à revenir sur ce passé au présent futur, à discuter des illusions et des possibles inscrits, en France et à l’échelle internationale, d’interroger les pratiques au quotidien qui favorisent ou non les auto-organisations, les solidarités et les mobilisations…

Les Utopiques : Mai 68, ce n’était qu’un début…

Cahiers de Réflexions, N° 7, printemps 2018

Editions Syllepse, Paris 2018, 320 pages, 10 euros

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_726-mai-68-ce-n-etait-qu-un-debut.html

www.lesutopiques.org

Didier Epsztajn

En complément possible :

Patrick Silberstein : Mai 68 : un éphéméride imaginairemai-68-un-ephemeride-imaginaire/

Jacques Soncin : Trois livres : Mai 68 à Marseille : trois-livres-mai-68-a-marseille/

Extrait de « Première manif » de Jean-José Mesguenextrait-de-premiere-manif-de-jean-jose-mesguen/

ContreTemps :Retours sur mai 68…retours-sur-mai-68/

Introduction à l’ouvrage de Jean-Philippe Legois : 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne introduction-a-louvrage-de-jean-philippe-legois-33-jours-qui-ebranlerent-la-sorbonne/ 

Jean-Philippe Legois : 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne 33-jours-et-louverture-des-possibles/

Avant-propos du livre de Didier Leschi et Robi Morder : Quand les lycéens prenaient la parole. Les années 68, avant-propos-du-livre-de-didier-leschi-et-robi-morder-quand-les-lyceens-prenaient-la-parole-les-annees-68/

Didier Leschi et Robi Morder : Quand les lycéens prenaient la parole. Les années 68 : penser-par-soi-critiquer-le-lycee-caserne-rever-ce-fut-un-joli-mois-de-mai/

Julie Pagis : Mai 68, un pavé dans leur histoire, si-lutopie-eut-son-lot-decorche-e-s-elle-fut-la-seve-de-chemins-de-traverse-heureux/

Filles de mai – 68 mon mai à moi. Mémoires de femmescet-eclair-fulgurant-pret-tout-pret-a-rejaillir-pour-une-autre-fois/

Benjamin Stora : 68, et après. Les héritages égarésnon-sans-eprouver-quelques-deceptions-regrets-et-melancolies/

Mai 68 Info : http://mai68.info

Karol Modzelewski : Mai 68 : en mars, à Varsovie, derrière le Rideau de fermai-68-en-mars-a-varsovie-derriere-le-rideau-de-fer/

Pierre Rousset L’année 68 débute au Vietnam – L’offensive du Têt, la solidarité internationale, la radicalité, lannee-68-debute-au-vietnam-loffensive-du-tet-la-solidarite-internationale-la-radicalite/

Adolfo Gilly 1968 : aux frontières de la rupture1968-aux-frontieres-de-la-rupture/

Didier Epsztajn et Patrick Silberstein : Actualité des possiblesactualite-des-possibles/

A propos des commentaires de Xavier Vigna sur « La France des années 1968 »a-propos-des-commentaires-de-xavier-vigna-sur-la-france-des-annees-1968-syllepse-paris-2008-dirige-par-antoine-artous-didier-epsztajn-et-patrick-silberstein/.

Caroline Rolland-Diamond : Chicago : le moment 68. Territoires de la contestation étudiante et répression politiquejustice-sociale-et-justice-raciale-combinees-au-tous-ensemble-contre-la-guerre/

Henri Lefebvre : L’irruptionlimpossible-daujourdhui-cest-le-possible-de-demain/

2 réponses à “La vie a changé de couleur, une brèche s’est ouverte…

  1. « Il est grand temps de rappeler que cette longue décennie n’a pas été uniquement celle des illusions, même si elles étaient largement présentes, mais profondément celle de l’agir individuel et collectif et celle de possibles, même s’ils ne sont pas advenus ». Effectivement, pour une ville ouvrière comme Charleroi, on peut lister tant de luttes (syndicales, sociales, culturelles, institutionnelles, judiciaires) qui s’étalèrent quasiment jusqu’à la chute du mur (89) et même au-delà (les travailleurs de Clabecq, en même temps que les marches blanches liées à l’affaire Dutroux qui frappait des familles du peuple). Cela a marqué une génération de militants qui ont été porté par l’époque, une époque profondément ‘démocratique’, et ont soudain découvert que le sol s’était retiré sous leurs pieds, que l’époque avait changé sans bruit, que les conditions de lutte étaient détenues par la bourgeoisie. Il est grand temps de rappeler cette longue décennie, d’en faire un portrait historique.

  2. Vous oubliez les éteignoirs du rire de mai, il y en a eu de puissants, il faudra bien les dire un jour !

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