La traversée du siècle d’un militant juif marocain

C’est simple, puisqu’il y a des juifs de Cour, des juifs du Maghzen, il est naturel qu’il y ait des juifs révolutionnaires. Les premiers sont des soumis, les seconds portent le changement social. En somme, à l’image du reste de la société marocaine.

De fait, ce n’est pas si simple. Comment être minoritaire et avoir voix au chapitre en tant que citoyen, dans un pays où la sujétion est une donnée historique, un pays qui ne reconnaît que des sujets, où la citoyenneté est une denrée pour consommation extérieure ? Pas le choix, sinon celui de l’opposition radicale. Comment être entendu dans sa propre communauté juive, où par besoin de protection, la sujétion est une donnée historique ? Inutile de se battre pour s’y faire entendre, pas le choix donc, sinon celui de l’opposition radicale. Comment être compris, dans son désir de partager son combat pour une société plus juste et plus ouverte, par la communauté musulmane, comme juif, alors que je ne suis que toléré ? J’ai lu un grand nombre de fois dans le regard des militants musulmans « mais de quoi il se mêle ». C’était incompréhensible pour certains d’entre eux, tellement évident, un juif est un inférieur. Alors, m’exprimer et me manifester comme je le faisais pour la défense des droits, ils ne le supportaient pas. Cela m’exaspérait et des fois je m’en amusai. Mon endurance, je la tirais de l‘appui constant de mes camarades, on faisait bloc, groupe solidaire, rare à cette époque. Ainsi, il n’y a pas d’autre choix, sinon celui de l’opposition radicale, car elle me protégeait. Donc, le chemin naturel est tout tracé, pour tout juif marocain, qui veut s’impliquer dans la vie politique de son pays, celui d’appartenir à cette frange minoritaire, les révolutionnaires. Je n’aime pas ce mot. Trop grand. Pour des taches de démocratie élémentaires. Il donne toutefois la dimension des solitudes et des contraintes pour y parvenir, dans un pays aux traditions politiques autoritaires, où le seul droit reconnu aux juifs marocains était de se taire.

J’étais un privilégié, d’une famille ouverte et bienveillante. Les livres circulaient, mes frères et mon père étaient de grands lecteurs. Je comprenais la fin de l’ostracisme de la présence française. J’entrevoyais les ouvertures pour les juifs que permettaient l’indépendance. Et notamment, celle de faire enfin partie d’un pays, celui où je suis né. C’était maintenant ou jamais. Ou vivre ma vie ailleurs, un exil de fait, comme tant de mes amis juifs.

Difficile, j’allais faire l’apprentissage ingrat de la patience, passer de la jubilation au doute, de la frénésie de la période de libération nationale à celle de la contre révolution néo coloniale que nous vivons, encore aujourd’hui plus que jamais, depuis les années 1970.

Ainsi, il y a un lien très fort qui se fait jour, et qui donne la clé, celui du lien au pays. Quand on a 15 ans et que l’on a les yeux grands ouverts au monde, au sortir de l’adolescence, l’on est au coeur d’un moment historique de bouillonnement, après l’indépendance, l’on veut comprendre et prendre part à ce qui se fabrique. Je me rappelle, à Méknès, pour aller au lycée, ma traversée de la place d’El Hedim, devenue plus tard, place du Méchouar, place occupée par une multitude de groupes, où des orateurs s’improvisaient, je n’entendais pas grand chose, sinon, que je sentais que là se disaient des espoirs des promesses, et circulaient entre ces groupes, ceux qui tentaient de les calmer, en criant, « oua niddam !! oua niddam !!! », comme s’ils craignaient un débordement et appelait à l’ordre. Je pressentais confusément la promesse faite à la foule, en même temps que sa négation, pas d’illusion, de l’ordre . Et c’est très naturellement, que je suis happé dans l’organisation d’une grève au lycée au Lycée Moulay Ismail à Méknes, ma première grève, à la suite de laquelle Simon Lévy, alors professeur d’espagnol, me lance goguenard comme il savait si bien l’être, « alors c’est toi qui veut, comme ça, faire une grève ». Et je me suis retrouvé ainsi au sein du Parti communiste marocain, où j’ai appris à suivre et apprendre des événements, à analyser, à organiser, de 1958 à 1969. Quelques années plus tard, à Casablanca où nous avions déménagé, ce fut une rude expérience, celle de la création de l’UNEM des lycéens, de l’alliance conflictuelle avec les jeunes istiqlaliens dirigés par mon ami, Khalid Jamaii, de l’organisation d’une immense manifestation pour protester contre l’assassinat de Patrice Lumumba. Il faut se souvenir de la période Cela se passait lors d’une époque grandiose, celle du réveil des peuples, et ce n’est pas un mot vain, ce fut celui des indépendances, de Bandoung soit l’alliance privilégiée de l’Inde, la Chine et de l’Indonésie, des mouvements nationalistes arabes, des liens privilégiés et conflictuels avec les partis communistes arabes, où ils étaient puissants dans certains pays, comme l’Irak, la Syrie, et le Soudan

C’était faste et grisant, parce qu’il était question de la convergence et de l’intimité naturelle entre la libération nationale, la lutte anti impérialiste et la révolution sociale. C’est l’une des rares périodes où les gens, se sentaient profondément concernés par ces trois bagarres simultanées en une seule, parce qu’elles se présentaient en tant que telles. Pourtant une inquiétude sourde était là, je me demandais, en tant que communiste familier de l’anticipation, le comment de la chose. Ce qui va venir après, et pour une longue durée que nous vivons toujours plus amèrement, une puissante contre révolution coloniale qui frappait l’ensemble du monde arabe et au delà, allait nous contraindre à fragmenter, à séparer les étapes.

Voilà pourquoi, ma solitude en tant que juif, que je ressentais parfois comme une fulgurance, se trouvait dissoute dans un climat chaleureux de multiples réunions, d’échanges, de rencontres, de confrontations et de manifestations. Et là, un jour par hasard, je me rends compte que cela ne venait pas du tout, mais pas du tout, à l’esprit des jeunes avec qui je parlais, qui m’écoutaient, que j’étais juif. Quand j’en ai parlé à mes camarades, ils ont bien rigolé en voyant ma surprise, bien sur qu’ils le savaient et se gardait bien de clarifier, cela les arrangeait trop bien. J’ai alors exigé qu’ils clarifient, mais comment. Les circonstances allaient s’en charger. Lors d’une assemblée générale des lycéens de l’UNEM, une très nombreuse assistance, c’était pour le renouvellement du bureau que je présidais. On l’avait donc bien préparé. Lors des débats, un istiqlalien s’avance vers l’estrade, et s’écrie, « et jusqu’à quand on va être dirigé par un juif ? « Grand brouhaha dans la salle. Flottement. Une voix du fond de la salle gueule « Ce juif est plus marocain que toi, on ne te connaît pas toi, lui on le connait » Et la salle applaudit, entrainée par la claque des camarades. Pour moi, un moment lourd. L’affaire était pliée maintenant, dans les lycées, tout le monde savait que j’étais juif. Ouf.

Et, parti à Paris, pour mes études supérieures, ce fut un soudain élargissement de l’horizon, une bouffée de joie et de liberté, je me suis rendu compte du poids que pesait sur moi le fait juif de mon appartenance, doublé surtout de la tension permanente de la menace de l’arrestation J’avais peur, je me souviens de cette peur parce que je m’acharnais à mémoriser les numéros des plaques d’immatriculation des voitures que je trouvas louches. A Paris, tout était nouveau, les filles, la liberté complète de tenir des assemblées générales à la Maison du Maroc, d’apprendre les exigences du débat politique avec les militants tunisiens, libanais, turcs, iraniens français, et surtout le milieu ouvrier dont j’avais la charge. L’écrasante majorité des immigrés à Gennevilliers, dans l’usine Chausson notamment, étaient berbères. Nous avions lancé des classes d’alphabétisation en arabe et en français. Les militantes et les militants ont réalisé un travail d’une grande qualité, élaborant des livrets d’alphabétisation et des cahiers d’éducation syndicale. Puis ce fut les cours de formation syndicale et enfin les assemblées syndicales. Là, ma situation de juif était connue et reconnue, sans souci. On en plaisantait parfois, du genre inévitable, qui était le plus malin, le juif ou le berbère. Pendant des années près de dix militantes et militants y ont consacré leurs week end. Ainsi on y avait construit une confiance et une base ouvrière qui a organisé jusqu’à ce jour les immigrés marocains, tunisiens et algériens au sein de l’ATMF.

Et puis, tout a été très, très, vite, de 1965 à 1968, cinq tournants majeurs. Celui de la sauvage répression du 23 mars 1965 à Casablanca, et la même année l’assassinat par le régime de Mehdi Ben Barka, deux événements qui allaient sonner le glas d’une période et voir s’ouvrir une nouvelle phase de domestication des partis et de répression. Et pour lui faire écho, celui du troisième congrès du Parti en 1966 qui, aux yeux de la fédération des étudiants de France, tirait les mauvaises conclusions défaitistes à l’égard du pouvoir. Celui de la révolution culturelle chinoise d’août 1966, avant ses expériences extrêmes, mais qui dénonçait le socialisme à la soviétique, en mettant en avant le rôle de la jeunesse, ce qui avait la vertu de montrer qu’il y a d’autre voie à. Celui de la guerre israélo-arabe de 1967, au cours de laquelle, douze juifs arabes et moi même, avions publié une violente dénonciation de l’agression israélienne, et qui dans l’hystérie collective du moment, fit grand bruit, le directeur du journal Le Monde, Jacques Fauvet, ne croyant pas à l’existence des douze signataires juifs, me demanda de le rencontrer chez lui, un dimanche après midi, avec mes douze camarades signataires. Ce fut fait. Ce fut houleux, mais courtois. Le lendemain, Jacques Fauvet publie le texte. Enfin, le cinquième tournant, en 1968, la profonde secousse du mois de mai, où mes apprentissages révolutionnaires furent plongés sous un lumière magique d’attractivité et de renouvellement. Ainsi, c’était donc possible de changer le monde, mais pas tout de suite, mais cela était possible.

A partir de 1969, nous nous sommes rendus compte qu’à l’intérieur les membres du parti partageaient nos critiques, en particulier, celle contre le compromis historique à passer avec le pouvoir. Il en allait de même avec les jeunes de l’UNFP qui discutaient de la scission, et vivaient une forte similitude avec notre parcours face aux positions de la direction du Parti. La radicalisation du mouvement étudiant jetait les bases d’une alliance – Jebha, le Front – entre le courant au sein de l’UNFP qui allait devenir le 23 Mars et le notre, Ilal Amam.

Je décidais alors, avec ma compagne d’alors, Zhor Benchemsi, de rentrer au Maroc, pour participer au renforcement du nouveau courant. J’avais obtenu un poste de professeur d’économie au Département des Sciences Humaines de l’Institut Agronomique. Le choc fut rude. Une plongée dans l’univers de la répression permanente.

Pour y résister, rien de mieux qu’une contre plongée dans les réalités sociales que furent les tournées dans les campagnes marocaine pour suivre les stagiaires aux côtés de Paul Pascon et Nagib Bouderbala. C’est au cours de ces tournées que la police est venue me chercher, en vain, en encerclant le collège d’Azrou, où je dormais, et que je quittais à 3h du matin. La direction de Ilal Amam n’a pas su protéger la nouvelle génération de militants, inconnue de la police, contre les vagues de répression. Sur ce point comme sur d’autres, je n’ai pas été entendu par la direction de Ilal Amam. Alors que l’accord était complet sur la nature du régime, les discussions internes ont pointé les différences d’appréciation des situations et de méthode alors que l’accord était complet sur la nature du régime Péle-méle, c’était les alliances nécessaires et pas de sectarisme, c’était protéger une organisation qui nait, c’était cesser les proclamations infantiles, c’était plus de méthode et pas de spontanéisme, c’était plus d’humilité avec les gens pour ne pas leur faire la dictée, c’était former et former des cadres pour gagner du temps. Minoritaire du point de vue politique, non en tant que juif, la nouvelle génération n’ayant pas les mêmes préjugés.

Les arrestations massives de mes camarades me contraignent à passer à la clandestinité. Après dix huit mois de planque et après avoir échappé à deux arrestations, nous décidions que je prépare ma sortie clandestine du Maroc pour alerter les opinions occidentales. Je quitte par Sebta le 12 juillet 1972 à 14h10.

Je rentrerai au Maroc le 20 décembre 1994.

Dans l’intervalle, je me suis consacré, avec ténacité, à arracher le masque du régime répressif, à élargir la solidarité des opinions et des instances européennes avec tous les militants marocains, pourchassés et emprisonnés. L’activité incessante et dévouée, au niveau européen de plusieurs dizaines de comités de lutte contre la répression au Maroc, fut animée par le regretté Francois Della Sudda. Ce fut long, mais nous avons gagné. Le fait que je sois juif militant et condamné, a donné un témoignage particulier de la maturité de notre peuple.

Les années 80 ouvrent le chantier de mon activité pour la Palestine, en tant que juif arabe. Je défendais alors deux idées auprès des responsables palestiniens. La première, pour vaincre et négocier, l’OLP devait mieux connaître la société israélienne, pour s’y attacher des appuis contre la guerre permanente. La seconde, s’adresser à l’opinion des juifs arabes en Israel, trompée et humiliée par l’élite politique ashkénaze, et l’OLP devait établir des liens politiques avec les militants pour la paix, les militants israéliens juifs originaires des pays arabes, les juifs arabes. En d’autres termes, la bataille était autant politique que militaire, elle était à mener autant à l’intérieur d’Israel qu’à l’international. Avec des amiEs juifs marocains, libanais, tunisiens – dont la cinéaste marocaine Simone Bitton – nous avions alors fondé l’association « Persectives Judéo–Arabes » qui a publié huit numéros d’une revue du même nom. Elle donnait la parole à des écrivains, des intellectuels, des militants israéliens d’origine des pays arabes pour la reconnaissance de l’OLP. C’était simple, casser la culture de la peur. Pour éviter la fragmentation des luttes et des nations.

Tout comme au Maroc, casser la culture de la soumission.

Rahamim Benhaim

2 réponses à “La traversée du siècle d’un militant juif marocain

  1. Benyounès Bellagnech

    L’histoire de la révolution marocaine est en train d’être réécrite, ce billet est une contribution à ce chantier qui s’ouvre devant nous. Il est temps que les acteurs de cette révolution apportent leurs témoignages pour nourrir les jeunes générations du patrimoine révolutionnaire. Merci pour cette contribution.
    Benyounès Bellagnech

  2. Je comprends fort bien la situation de ce camarade dans une société gouvernée par un régime monothéiste usant de l’Islam comme d’un joug invisible accepté par la masse soumise ( cf « Discours de la servitude volontaire », de La Boétie, éd 1001 nuits). Le Makhzen (système politique marocain quadrillant l’ensemble du territoire et de la population) a su créer à son profit exclusif cet antagonisme artificiel entre marocain juif et marocain musulman.
    Je voudrais ici surtout souligner la réalité que les historiens officiels continuent de cacher: « Toute » la population du Maroc était de confession juive à une période de son histoire. Plus tard, une partie a été christianisée suite à la victoire des Romains sur les royaumes berbères (de religion juive) « d’Afrique du Nord ». Plus tard encore, la domination Arabe introduit l’Islam et l’impose comme religion du pouvoir. Les 2 autres religions ne disparaissent pas pour autant. A l’image des pratiques lors des premiers temps de l’Islam, des populations restent attachées à leur religion d’origine. Plus particulièrement, des groupes de population de confession juive choisissent persistent partout sur le territoire, malgré les pressions les poussant à s’islamiser. La contre partie fut un relatif isolement dans l’habitat (Mellah) le rite (pas de synagogue sauf dans les grands centres urbains), pas de brassage avec les reste de la population (quasi absence de mariages entre juifs et musulmans, cimetières séparés): La citoyenneté est réduite, la discrimination institutionnelle. Il n’y a que dans l’économie que cette population marocaine juive trouve une certaine liberté.
    Cela dure jusqu’à la création d’Israël. Une minorité parmi la bourgeoisie marocaine décide de s’installer dans ce nouveau « pays des juifs » comme les y encourage le Congrès Juif Mondial avec l’appui de l’État français. Cette migration sera plus massive au lendemain de l’invasion israélienne de l’ensemble de la Palestine, du Golan syrien et du Sinaï égyptien en 1967.
    En 2018 et au-delà, il me semble que juif est naturellement une religion et n’est pas une nationalité.
    Ce morceau de l’histoire marocaine mérite d’être portée à la connaissance de tou.te.s

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