Extrait de « Première manif » de Jean-José Mesguen

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Mon premier souvenir de mai  1968 c’est ma première manif, sans doute la plus énorme de toute ma vie. Je vais avoir seize ans, je m’intéresse à beaucoup de choses, pas spécialement à la politique. Jusque-là je ne comprends pas très bien l’agitation initiale, dont peu de choses nous parviennent à l’internat de ce grand lycée de la région parisienne où j’ai fait toute ma scolarité secondaire. À un moment on nous renvoie à la maison, je ne sais plus quand exactement. Toujours est-il que c’est là, le plus souvent sur le petit balcon de notre appartement de la banlieue nord, la radio à côté de moi (surtout Europe 1) que je commence à suivre « les événements » en direct. Et il m’apparaît qu’il va se passer quelque chose de très important le 13  mai.

J’ai très envie d’aller voir ça. Et c’est là que ma mère a un coup de génie, manipulatoire mais coup de génie quand même. Comme ma petite sœur, deux ans de moins que moi, que cela n’intéresse pas spécialement mais qui est très curieuse, a envie d’y aller, ma mère me dit : « Tu peux y aller, mais tu fais attention à ta sœur, et vous devez être rentrés à 7  heures du soir. » ; et je n’y vois pas malice. Longtemps après j’ai pensé qu’un petit bout de destin s’était peut-être joué à cet instant précis.

Bus et train jusqu’à la Gare du Nord, on rejoint la manif. Un autre monde. Des milliers de gens, plutôt gais dans l’ensemble, donnant l’impression de savoir exactement pourquoi ils sont là – j’éprouverai plus tard à de nombreuses reprises ce sentiment, dont je vois les signes extérieurs sans le partager la première fois, celui de la manif réussie, claire, massive et vivante. D’innombrables banderoles et pancartes, quelquefois tout à fait compréhensibles, « Dix ans ça suffit », d’autres avec des slogans plus ésotériques pour un novice ; le peuple que je croise dans la vie quotidienne de ma banlieue nord, dans les transports en commun, mais avec des visages, des regards déterminés, une espèce de fierté qui, je le saurai plus tard, sera sans doute au fondement sensible de mon pari permanent sur ce qu’il y a de plus digne et de plus droit chez l’être humain. Et puis ma première découverte, que je ne cesserai de renouveler jusqu’à l’interminable grève du printemps 2003, de la beauté de Paris vu par le piéton innombrable, quand les rues et les boulevards semblent si vastes sans voiture, quand la rumeur humaine ou la voix collective du slogan et du chant les remplit (on n’avait pas encore les sonos qui pourrissent les oreilles et font taire la foule…), et que de temps en temps le regard s’échappe et contemple une façade, une perspective, une cariatide, un balcon, l’incroyable variété de l’architecture parisienne que nous ne voyons jamais quand nous avons en guise de ciel le plafond de la bagnole ou de l’autobus, pour ne rien dire du métro.

Fragments de souvenirs visuels et bribes d’émotion dans une sorte de kaléidoscope dont nombre de moments de ma vie réveilleront l’éclat ou chargeront de sens qui s’additionnent ou se contredisent. Parmi ceux-ci, très vive l’image de visages burinés au regard dur, qui ne semblent pas partager l’allégresse ambiante. Des drapeaux rouges et noirs que je ne connaissais pas, et je ne comprends pas, il me faudra plus tard pas mal d’histoire du mouvement ouvrier pour reconstruire le puzzle : ces visages qui détonent à cet endroit du cortège, où je perçois confusément, tout autour les emblèmes de FO, que c’est moins révolté que dans d’autres sections de la manifestation – à qui l’ai-je demandé ? –, on me dit que ce sont des anarcho-syndicalistes espagnols. Peu de slogans me reviennent en tête, évidemment le « Pompidou des sous ! » qu’on entendait depuis longtemps, surtout le « Dix ans ça suffit ». J’apprends à lire les revendications, souvent plus précises et chiffrées que celles d’aujourd’hui, d’autres incompréhensibles pour quelqu’un de pas politisé : « Abrogation des ordonnances », etc. Je regarde, j’écoute, combien de temps cela a-t-il duré, je ne le sais pas.

Et par moments des choses encore plus bizarres : sur les côtés des groupes marchent beaucoup plus vite, avec des drapeaux rouges, des drapeaux noirs, ce sont des gens beaucoup plus jeunes, et puis de temps en temps des scènes qu’une partie de la manif applaudit tandis que d’autres désapprouvent du regard ou de commentaires peu amènes : des jeunes gens escaladent des monuments publics, accrochent leurs drapeaux à la place où doit figurer le bleu-blanc-rouge officiel. À un moment, je ne sais plus où, j’ai complètement perdu mes repères, je perçois une certaine confusion, beaucoup d’hésitations, une partie de la manifestation va dans une direction et d’autres ailleurs. Que faire ? Toujours flanqué de ma petite sœur, je suis les plus étonnants dans un élan de curiosité mêlée d’une vague inquiétude, je me demande jusqu’où je peux aller avec elle. Et je vois certains prendre (mais où les ont-ils trouvés ?) des bâtons, d’autres des couvercles de poubelles (dans mes souvenirs ils se confondront plus ou moins avec les boucliers des premiers CRS que je vois, je crois que dans ce harnachement je ne les avais vus que dans des journaux). Des slogans rigolos et incompréhensibles fusent, à force je connais vite les paroles de l’Internationale, pas les autres chants, on ne sait plus si on marche ou si on court, je regarde l’heure. Les grévistes qui avaient fait marcher les trains de banlieue pour qu’on puisse aller à la manif l’ont annoncé, j’avais vu les panneaux : plus de trains pour revenir chez nous après 18  heures (du moins est-ce ce que j’avais compris). Je reste jusqu’à l’extrême limite, je n’y comprends rien mais cette fièvre qui monte est très attirante. Mais j’ai promis. On rentre à la maison.

Et voilà comment avec un sentiment qu’il se passe quelque chose de très étrange et de très important je vais passer tout Mai 68 à un ou deux mètres de la radio mais à quinze kilomètres du centre de Paris. Et que je fais partie de ceux qui encore aujourd’hui sont encore envahis d’un sentiment presque physique de l’événement moins par la vision d’innombrables photos et films sur ce moment d’histoire que par l’écoute des quelques archives sonores de l’époque, tout y concourt, le timbre des voix, le fond sonore, la manière inoubliable de faire vivre les événements (en fait seulement la partie parisienne la plus spectaculaire de ceux-ci). Et curieusement après une parenthèse, le même sentiment physique d’être à la fois proche et distant d’un événement qui me concerne directement réapparaîtra fin août, alors que je travaille dans une petite épicerie pour me faire quelques sous, où j’entends des échos de ce qui s’appellera la fin du Printemps de Prague. Ce n’est que bien plus tard que je mettrai des mots sur ce sentiment, que je tenterai de le rationaliser, que je saurai d’une certitude chevillée au corps que l’Histoire avec un grand H c’est mon histoire — et ça me rendra très bête et impuissant face à ceux qui ont l’impression que le monde, l’espèce humaine, le peuple, leur classe sociale, c’est extérieur à eux.

J’ai eu seize ans le 24  mai, le jour où une manifestation d’étudiants prend d’assaut la Bourse de Paris, mais ça me semblait très anecdotique.

Beaucoup plus important est le fait que cet été-là commence, et finira en hiver, ma première vraie histoire d’amour. Et que j’ai pris ma première vraie cuite, la dégueulasse qui fait que dès la deuxième je me dirai « plus jamais ça », et que je n’ai jamais compris la fierté machiste de ceux qui se vantent de se bourrer la gueule. Le plus étrange (c’est les autres qui me le diront, moi je ne vois pas le problème) c’est que la cuite est conséquence de la réception d’un chèque de récompense pour un accessit de version latine au Concours général, que j’avais passé pour faire plaisir à mon prof de français-latin que j’aimais bien, sans savoir exactement de quoi il s’agissait. Donc, chèque reçu alors que je suis en vacances en Haute-Savoie, on s’est fait quelques copains du coin qui ont un petit local à eux (fin juillet on participera même à un radio-crochet en chantant du Graeme Allwright) et je dépense une partie de l’argent pour qu’on se fasse une fête, à la fin de laquelle j’ai la malencontreuse idée de siphonner tout ce qui reste dans la bouteille de whisky que j’ai achetée…

Jean-José Mesguen

 

Gérard Leidet et Bernard Régaudiat (coord.) : Marseille-Paris. Les belles de mai

Aspects du mouvement politique et social en mai-juin 68

Promemo & Editions Syllepse

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_83_iprod_735-marseille-paris-les-belles-de-mai.html

Aix-en-Provence et Paris 2018, 192 pages, 8 euros

2 réponses à “Extrait de « Première manif » de Jean-José Mesguen

  1. Beau moment de vie et de lecture! Merci

  2. J’aime bien ce récit il restitue très bien l’ambiance du mois de mai 68, on comprenait pas tout mais on était bien, on était vivants !

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