33 jours et l’ouverture des possibles…

Dans son introduction, introduction-a-louvrage-de-jean-philippe-legois-33-jours-qui-ebranlerent-la-sorbonne/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Jean-Philippe Legois revient sur le « début » du mouvement de mai-juin 1968, la fermeture de la faculté de Nanterre, la convocation de huit étudiants nanterrois devant le conseil de discipline, l’incendie provoqué par le groupe d’extrême droite Occident… « C’est le début de trois heures d’émeutes, soldées par 596 interpellations, dont 27 personnes gardées à vue, et une centaine de blessés ».

Trois revendications sont largement reprises dans les universités : « libération immédiate des étudiants emprisonnés, amnistie des étudiants inculpés, retrait des forces de police du Quartier latin et réouverture de la Sorbonne »

L’auteur s’interroge « Pourquoi la Sorbonne des années 1968 ». Constater un événement ne peux suffire, il convient d’en cerner l’environnement, les « causalités » historiques, ces éléments peu lisibles – ou peu recherchés – avant le surgissement, « la « commune universitaire » a été un moment important de critique du système universitaire existant et d’ébauche d’une contre-université ou « université critique » mais en pleine articulation avec la critique et une volonté de changement de société ».

Si certaines lectures enjoliveront les participations de certain·es, d’autres relevaient et relèveront de théories du complot, sans oublier la dénonciation des « gauchistes »…

« Nous aurions pu étudier une composante déterminée de cette communauté universitaire sorbonnarde, les enseignants, les étudiants ou le personnel non-enseignant. Cependant, nous préférons, dans ce livre, vous proposer une vision systémique et dynamique afin d’examiner aussi les interactions, solidarités, oppositions entre les différents acteurs sociaux d’un champ donné ».

Chronique d’une crise annoncée, contre-pouvoir universitaire sorbonnard, trente trois jours qui ébranlèrent la Sorbonne occupée.

Jean-Philippe Legois précise d’où il parle, parle des archives, de la « sauvegarde involontaire de certains des interstices archivistiques estudiantins », de remue-mémoire, « Cet ouvrage, plus qu’un aide-mémoire se veut un remue-mémoire, parmi d’autres, afin de vous donner envie de compléter ces histoires et mémoires collectives ».

Dans la première partie du livre, l’auteur s’intéresse à la « Chronique sorbonnarde d’une crise annoncée », puis analyse « De la construction (inachevée?) d’un contre-pouvoir universitaire », pour terminer sur « Les 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne ». L’ensemble forme un tout, qui permet à la fois de prendre en compte l’épaisseur temporelle contextuelle et le surgissement de l’événement.

Dans un premier chapitre, Jean-Philippe Legois plante le décor et les acteurs/actrices, présente la Sorbonne-Lettres et son contexte, met à jour « les grands traits – morphologiques, pédagogiques, institutionnels, tant sur le plan du fonctionnement que celui des finalités – de la crise universitaire », de sa « logique ». Il traite, entre autres, du développement de l’enseignement supérieur, de sa massification – à ne pas confondre avec la démocratisation, de la place des femmes étudiantes et des étudiant·es étranger·es, des fonctions sociales des études de lettres, de la professionnalisation des études littéraires, de la préparation à l’agrégation, de la reproduction du corps enseignant, de propédeutique, de la sélection par l’échec, de la part belle aux langues mortes, des licences-mères et des licences-vassales, de l’« allégeance des langues vivantes vis-à-vis des lettres classiques », de « géopolitique des disciplines littéraires », de l’examen-guillotine, de la place des travaux pratiques, de doctorat et de hiérarchie, de cooptation, de logique de reproduction du corps enseignant…

L’auteur détaille la structuration du pouvoir universitaire, le pouvoir desprofesseurs, « cette « démocratie interne » apparente exclut les autres composantes de la facultés », les assistants et les maîtres-assistants, la hiérarchie, et les grand·es absent·es du pouvoir les étudiant·es, « Ainsi l’exclusion des étudiants du processus politique de la faculté semble-t-elle intrinsèquement liée, voire prendre racine dans la conception même de la relation pédagogique à l’Université, conception que d’aucuns appelleront plus tard « mandarinale » », sans oublier les sans-voix, celles et ceux (le personnel administratif) qui sont totalement exclu·es des structures décisionnelles…

Je souligne les parties sur les tentatives de rénovation, la domination sociale des homines academici, le pouvoir de reproduction hiérarchique, l’inadaptation comme mot clef de la Sorbonne-Lettres, la crise de la hiérarchie interne du corps enseignant et l’évolution de la condition de professeur, la logique de défense du corps, le sous-équipement, le mode de recrutement, l’« impossibilité d’une réponse collective révélant l’individualisme du milieu, tentation de chacun pour soi avec toutefois une base commune, fondée sur une conception de l’université enseignante et la défense sans relâche du corps enseignant sur le modèle de la culture classique »,la réformeFouchet, les logiques de spécialisation, la disparition du barrage des langues anciennes, l’introduction de la « culture scientifique », la multiplication des CES, la pénurie de personnel, le problème des locaux, le bricolage universitaire aggravant la crise matérielle et institutionnelle, le peu d’avancées pédagogiques, le cours magistral comme pivot de enseignement, la sélection et l’orientation… « on ne peut expliquer une crise sociale comme Mai 68 uniquement par des « conditions objectives » ».

Après le « groupe dominant », l’étude des exclu·es du pouvoir universitaire. Jean-Philippe Legois revient sur l’histoire des années 1950, l’évolution du binôme « étudiants/enseignants ». Il aborde, entre autres, les « nouveaux acteurs sociaux », le personnel non-enseignant, les enseignant·es non-professeur·es, la hiérarchie pesante, la montée de l’esprit revendicatif, les syndicalismes (dont le SGENSup, le SNES, le SNESSup) et leurs rapports, le syndicalisme étudiant, l’étudiant·e comme un « jeune travailleur intellectuel », l’UNEF et le combat contre la guerre d’Algérie, la Fédération des groupes d’études de lettres (FGEL), le Front universitaire antifasciste (FUA), les « revendications qualitatives », les conditions de travail, l’évolution de la fonction sociale de l’enseignement supérieur, les questions pédagogiques, la crise des « mouvements traditionnels » et en particulier de l’Union des étudiants communistes (UEC), les Etudiants socialistes unifiés (ESU), la dissolution du secteur lettres de Paris de l’UEC, l’émergence de plusieurs groupes d’extrême-gauche, les réponses et les actions contre la réforme Fouchet, la désintégration de l’esprit de corps…

La Sorbonne, le bouillonnement du mouvement étudiant, la radicalisation contre la guerre du Vietnam, les pratiques d’expression et les débats permanents, la presse étudiante, la démocratie militante et ses limites, les journées d’études syndicales et la « politique-formation », les transformations partielles des relations pédagogiques, « ces expériences ont contribué à briser partiellement l’individualisme du milieu étudiant », la sociabilité étudiante, l’organisation de stages et d’excursions, un « laboratoire-pilote de la transformation radicale de l’institution universitaire, tant sur le plan du développement de la prise de parole, que de celui des pratiques tendant vers la démocratie directe ou que sur le plan pédagogique »…

L’ébranlement de la Sorbonne. « Au cœur des « années 1968 », les journées de mai-juin 1968 ont été le « moment » fort, éphémère, touffu et confus d’une certaine conception de l’institution universitaire, des étudiants au sein de celle-ci, des étudiants en mouvement/mobilisation et de la place de ceux-là dans la société, mais aussi d’une certaine conception de la société : la gestion directe, l’autogestion, l’auto-organisation et la volonté de rupture radicale apparaissent bien, à différents niveaux, au cœur du mouvement étudiant de mai-juin 1968, au cœur de la « Commune étudiante ». Il ne s’agissait pas d’un « éclair dans un ciel serein », comme il a été précédemment montré.

Jean-Philippe Legois développe deux temps, celui de l’« occupation aux multiples visages » puis celui du reflux et des débats, entre autres autour de l’idée de la « répétition générale ».

Le surgissement de l’événement, une accélération du temps, le « pouvoir de décision » des étudiant·es, l’assemblée générale des occupant·es, l’élection du premier « comité d’occupation », la ruche, la crèche-garderie, les multiples visages et dimensions de l’occupation, les assemblées générales par disciplines, l’autre gestion du quotidien, « ne pas hypothéquer le présent au nom de l’avenir »… L’auteur parle, entre autres, de mouvement social et de contre-pouvoir, d’un autre projet d’université, de la question des examens, des contenus et des méthodes d’enseignement, de la « critique de la vision technocratique de la place de l’université dans la société », de l’autonomie pédagogique, de la tension permanente du rapport enseignant·e/enseigné·e de la mise sur le même plan des « travailleurs-enseignants-enseignés », de la parole directe et permanente, des graffitis, des affiches, des slogans, des tracts, des motions, des journaux…

Jean-Philippe Legois propose des analyses sur la portée et les limites du « pouvoir étudiant », l’articulation gestion et démocratie directe, les temporalités différenciées des enseignant·es et des étudiant·es. Il souligne qu’« aucune « révolution » universitaire n’est envisagée sans changement complet de société », que la « révolution » n’est pas pensable au niveau d’un seul pays mais bien au niveau international. Il aborde la convergence des « fronts de lutte », les alchimies militantes, les groupes révolutionnaires, la coordination des comités d’action, la problématique des mandats impératifs et de la révocabilité des délégué·es et « parmi tout ce bouillonnement, toute cette effervescence … deux de ces « fronts » : celui de la « révolution culturelle » et celui des féminismes ». Sur ce dernier sujet, il faut lire les écrits des militantes et leurs appréciations très critiques sur les comportements masculins pour ne pas dire masculinistes, la non prise en compte des rapports sociaux de sexe, etc. Le prisme de genre est indispensable pour rendre compte aussi de l’ébranlement de la Sorbonne.

L’auteur discute des extensions des domaines de la lutte, des « soviets » universitaires (il faudrait une analyse sur la reprise de vocabulaires d’autres temporalités ou révolutions, sans distance critique), de réinvention de l’auto-organisation, de convergence et de fédération, des débats intellectuels, des prémices du « mouvement féministe », du Comité des trois continents, de la Sorbonne des régions… « Un séisme aux multiples répliques »…

En conclusion, « Alors 33 jours et puis s’en vont ? », Jean-Philippe Legois revient sur les portées et les limites du mouvement dans le champ universitaire, les pratiques militantes antérieures reprises par la majorité des étudiant·es non-militant·es, les comités d’action et l’auto-organisation, la mémoire des vaincu·es et l’histoire des dominé·es, la place des archives et l’extension nécessaire de la collecte. « C’est une proposition d’écriture de l’histoire, alimentée par un travail de mémoire. Il appartient à chacune et à chacun de la compléter, de la critiquer ».

Un travail très intéressant, enrichi de documents et de photographies, une porte ouverte à des études futures… pour autant que les « archives essentielles aux générations futures » ne soient pas restreinte mais bien étendues.

Reste une question, que je pose maintenant à toustes les auteurs et autrices, pourquoi ne pas utiliser une écriture plus inclusive ? – le point médian, l’accord de proximité, les étudiant·es, les enseignant·es,les professeur·es, les assistant·es, pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes.

Jean-Philippe Legois : 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne

Editions Syllepse

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_725-33-jours-qui-ebranlerent-la-sorbonne.html

Paris 2018, 192 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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