Des offensives réactionnaires amplifiant la contre-révolution néolibérale

Dans son éditorial, « Dérives réactionnaires et contre-mouvements dans le Sud », derives-reactionnaires-et-contre-mouvements-dans-le-sud/publié avec l’aimable autorisation des Editions SyllepseLaurent Delcourt parle de forces sociales et politiques régressives, « Symptômes du brouillage des identités, de l’explosion des inégalités et du renforcement des clivages, elles tirent parti du recul des forces progressistes », de crispations identitaires, d’hystérie sécuritaire, d’essor des conservatismes moraux et des fondamentalismes religieux, de résurgence des nationalismes ultras et ethniques, d’ascension de partis et de courants politiques ouvertement xénophobes, de multiplication des ploutocraties et des démagogies autoritaires, de banalisation d’une parole raciste, misogyne et homophobe, de « brutalisation » du débat public et rejet du multilatéralisme, de remises en cause de conquêtes démocratiques…

Avant de montrer les effets dislocateurs de la mondialisation néolibérale, il me semble utile de souligner que les espoirs contenus dans les processus de décolonisation, d’indépendance nationale, d’un certain type de développement, n’ont que rarement été satisfaits. Dans la plupart des pays du monde, les effets de démocratisation sont restés limités. D’autres éléments devraient aussi être pris en compte. La généralisation des relations marchandes a dissout les anciennes relations sociales – elles-mêmes traversées par les dominations – sans que nouveaux agencements, plus choisis et auto-organisés, plus démocratiques, n’offrent des perspectives émancipatrices. L’Etat et son organisation sont souvent restés un point central des revendications, dans l’oubli que cet Etat avait quelque chose à voir avec le mode de production et de reproduction capitaliste (lire par exemple : Antoine Artous, Tran Hai Hac, José Luis Solis Gonzalez, Pierre Salama : Nature de l’Etat capitaliste. Analyses marxistes contemporainesune-contradiction-politique-fondamentale-inscrite-au-sein-meme-des-rapports-capitalistes-de-production/). Les arbitraires découpages territoriaux issus de la colonisation n’ont pas été remis en cause…

Laurent Delcourt a cependant raison de souligner l’amplification des effets désagrégateurs de la mondialisation néolibérale, les destructions d’appuis institutionnalisés, la montée des inégalités, etc. Les plans d’ajustement structuraux, une longue succession de crises économiques, les pertes de souveraineté, les bouleversement sociopolitiques… « créent les conditions du retour en force de courants politiques particulièrement régressifs ».

Ces éléments ne me semblent cependant pas suffisants pour rendre compte des dynamiques en cours. Il convient aussi de mesurer la diffusion d’autres modèles et d’autres aspirations (en critique des formes de domination traversant les organisations sociales d’hier et d’aujourd’hui) mais aussi leurs effets contradictoires qui se manifestent dans des revendications et des luttes. Ces nouveaux modèles ne sont pas réductibles à la seule logique de marchandisation aggravée, ils renferment des aspirations à l’autonomie et à une plus grande maitrise de la vie pour chacun·e. Ils concourent à briser des formes de rapports sociaux incompatibles avec l’égalité des individu·es et les processus d’individuation (quelqu’en soient les formes diversifiées).

Comment ne pas prendre en compte la montée des luttes féministes – au delà des formes historiques et concrètes qu’elles prennent – au niveau mondial, les revendications contre les violences sexistes et les féminicides, pour les droits sexuels et reproductifs, pour l’égalité de droits ? Sans oublier les effets de la sécularisation – ici aussi sous des formes historiques et situées. Mais, en absence de propositions alternatives crédibles, d’encouragement à ces luttes, sans parler de la liberté de s’auto-organiser, ce sont les courants réactionnaires qui peuvent « rassurer » dans leurs refus du refus de l’égalité de droits et d’égalité réelle au nom de traditions inventées ou construites lors des colonisations (en complément possible, l’apport d’une féministe comme Andrea Dworkin : Les femmes de droitece-qui-parait-le-plus-noir-cest-ce-qui-est-eclaire-par-lespoir-le-plus-vif-texte-integral/). Ces courants peuvent réunir des groupes – aux intérêts opposés – sous le fantasme d’un passé plus sécurisant, où, entre autres, les femmes restaient à « leur place », les « fondamentaux » religieux ou sociaux étaient « respectés », l’ordre (mais de quel ordre s’agissait-il ?) régnait. Déniant toute division sociale pré-existante, toute exploitation et toute domination locale, aveugle aux alliances réelles entre couches dominantes, ce rejet se focalise – non sur des rapports sociaux réellement existants, non sur le capitalisme et la marchandisation – mais sur un grand ennemi, quelque fois fort proche (voir les exemples donnés par Laurent Delcourt plus bas).

Les forces progressistes, sauf de petites minorités, dans le « Nord globalisé » n’ont majoritairement pas dénoncé (lorsque elles ne les ont pas soutenu) la traite esclavagiste, les colonisations, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, l’imposition d’un « universel » rabougri à sa seule lecture occidentale, la corruption, les ventes d’armes aux dictatures, le néo-colonialisme, le rôle de « leurs » grandes entreprises, les effets historiques des politiques menées et leurs conséquences actuelles dans les divers pays. Sans parler du refus d’une écriture partagée de l’histoire et de réparations…

A la réécriture enchantée des libéraux occidentaux (et de leurs affiliés locaux) s’opposent des réécritures de passés fantasmés. Mais les responsabilités ne peuvent-être considérées comme identiques dans des relations sociales asymétrique et dans un système d’exploitation et de dominations globalisé.

Quoiqu’il en soit, Laurent Delcourt donne des exemples emblématiques de mobilisations réactionnaires à travers le monde, « Marqueurs de l’explosion des inégalités, de la dissolution des tissus sociaux et du brouillage des repères culturels, religieux et identitaires engendrés par l’ouverture indiscriminée des marchés, elles exploitent les ressentiments des perdants de la mondialisation au profit d’intérêts particuliers, de factions ou de groupes dominants. Bien décidées à revenir sur les conquêtes démocratiques, elles tirent parti du recul des forces progressistes et de la disparition des discours qui structuraient autrefois l’imaginaire politique des classes sociales ou des mouvements d’indépendance ».

Le tour d’horizon ne se veut pas exhaustif. « En croisant points de vue et éclairages nationaux, il entend (Ce numéro) surtout proposer quelques clés de lecture permettant d’interpréter ce basculement réactionnaire quasi simultané dans la plupart des régions du monde ». Utilisation de la force brute, mélange de nationalisme culturel extrême et de néolibéralisme, tonalité « ethnico-religieuse », explosion de violence criminelle, coups d’état parlementaires, démantèlement de législations progressistes, mobilisations de couches sociales (au nom d’un ultra-libéralisme, de tendances libertariennes, du « pro-vie », de nostalgie de régimes militaires, etc), « fondamentalisme » et « communautarisme » exacerbés, formes violentes d’intégrisme sous drapeau religieux, multiplication de groupes armés… L’auteur parle de « révolte à rebours », de culture de l’angoisse et du ressentiment, de contre-mouvements régressifs, de solutions autoritaires et xénophobes, de discours mobilisateurs, d’appartenance (de pureté et d’entre soi) et de désignation d’ennemis internes et externes, « Rendus responsables de la plupart des problèmes de la communauté, affublés de tous les vices, portés à toutes les manigances et les coups fourrés, ces ennemis intérieurs revêtent de multiples visages : minorités ethniques ou religieuses (Rohingyas en Birmanie, Dalits et musulmans en Inde, chrétiens coptes en Égypte, bouddhistes et confucéens en Malaisie, chiites au Yémen, etc.), communauté LGBT en Ouganda, intellectuels libéraux et athées au Bangladesh, militants progressistes en Indonésie et au Brésil, dealers et toxicomanes aux Philippines, etc. »…

Laurent Delcourt trace aussi des pistes d’alternative. « Les acteurs progressistes ne peuvent se contenter d’attendre que l’orage passe. Pour contrer cette puissante offensive, ils devront se livrer à une patiente et difficile reconquête des territoires perdus, celui des idées comme celui des luttes sociales, politiques, culturelles et démocratiques concrètes ». Il cite Arjun Appadurai : « nous avons impérativement besoin d’une multitude démocrate ».

Sommaire :

Asie

Inde : « hindutva », néolibéralisme et crispation nationaliste (Kalim Siddiqui)

Thaïlande : démocratie, mouvements et contre-mouvements sociaux (Giles Ji Ungpakorn)

Amérique latine

Amérique latine : des mobilisations de droite dans les rues (Ava GómezBárbara EsterCamila VollenweiderEsteban de Gori) 

Brésil : la chute du parti des travailleurs et la percée conservatrice (Esther Solano Gallego)

Brésil : nébuleuse d’organisations ultralibérales sous influences états-uniennes (Kátia Gerab Baggio)

Monde Arabe et Turquie

Monde arabe : nationalismes, islamismes, djihadismes et crise du politique (Sarah Ben Néfissa)

Turquie : fabriquer l’illusion d’une souveraineté populaire (Joris Leverink)

Afrique

Afrique : fracture ethnique ou manipulation politique des ethnicités ? (Amadou Sarr Diop)

Congo : mobilisation milicienne et tensions ethniques au Sud-Kivu (François M’munga Assumani)

Quelques éléments parmi ceux présentés.

Inde, montée d’organisations « hindous » d’extrême-droite, utilisation politique de la religion, réformes néolibérales, multiplication des violences et ségrégation communautaire, ghettoïsation, hindutava (reposant sur trois principes : « unité géographique, caractéristique de race et culture commune »), pogroms contre les populations musulmanes, « nation hindoue, théocratique et autoritaire », partialité institutionnelle ou volonté d’exclure les « musulmans » des mesures socio-économiques, « communautarisation de l’enseignement », croyances et convictions sectaires…

Amérique latine, afro-américaine et indienne, « Les droites se présentent sous la forme de l’« individu » assiégé par un projet étatique », vision xénophobe et élitiste de la population blanche, anti-politisme sélectif, ascension politique des Eglises évangéliques et obsession des valeurs de la « famille traditionnelle chrétienne », organisations ultralibérales sous influences états-uniennes, « prolifération d’organisations partisanes de l’Etat minimum et de coupes dans les dépenses publiques », nouveau « modèle » de coup d’Etat…

Comme déjà signalé, je regrette le manque de critique de la nature de l’Etat et des politiques réellement menées par des forces, dont le caractère progressiste, reste discutable.

Monde arabe, crise de l’Etat « social » autoritaire, mesures d’ajustement structurel, invasion et destruction de l’Irak, conflits armés et « guerres civiles », courants islamistes et djihadistes, retour littéraliste aux legs islamiques, déni du « processus de sécularisation, d’une ampleur considérable, qui avait commencé depuis le fin du 18e siècle », fantasme de définition du « vrai musulman », diplomatie religieuse wahhabite, « Les identités communautaires, tribales, ethniques, religieuse et régionales ont été instrumentalisées par les régimes pour assoir leur suprématie, et également par les différents groupes sociaux pour accéder à l’Etat et à ses ressources matérielles et symboliques »

Je ne suis pas convaincu par l’insistance mise sur les opposions « religieuses » ou « communautaires » dans une sous-estimation du rôle des dictatures patrimoniales et en particulier par la guerre menée par le pouvoir syrien contre « son » peuple.

En complément possible :

Jean-Pierre Filiu : 

Gilbert Achcar :

Kamel Daoud : L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussilarabie-saoudite-un-daesh-qui-a-reussi/

Adam Hanieh : État islamique en Irak et au Levant, etat-islamique-en-irak-et-au-levant/

Afrique subsaharienne, critique des explications « ethnicistes » prises comme des essences et non des « constructions sociales évolutives », Etats clientélistes, nécessaire historicisation des structures de reconnaissance, caractère « situé, évolutif et multiple des identités », conflits aux origines multifactorielles… sans oublier les interventions persistantes des anciennes et nouvelles puissances (néo)coloniales, les accaparements de terre et des matières premières, les coups d’Etats et autres présences militaires…

Je trouve plus que discutable, la surestimation de la « famille », non pensée comme structure sociale historique, et que le seul horizon envisageable soit celui de la construction d’Etats-nations. Sans remise en cause des découpages coloniaux, sans association libre des populations en ensemble(s) « pluri-nationaux », il ne me semble pas possible qu’émergent des solutions respectueuses des pratiques sociales des différents groupes, quand bien même il s’agira de cristallisations « imaginaires ».

Les montées en puissance de nouvelles droites militantes, identitaires ou à fondement religieux, néo-libérales ou conservatrices doivent être decryptées. Il convient d’en étudier les similitudes et les différences dans chaque grande région du monde, d’analyser derrière les discours les causalités multiples et leurs contradictions… sans oublier les refus et les rébellions comme la volonté de maitriser sa vie, son avenir ou son corps.

Alternatives Sud : Droites militantes et mobilisations réactionnaires

CentreTricontinental et Editions Syllepse

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_24_iprod_723-droites-militantes-et-mobilisations-reactionnaires.html

Louvain-la-Neuve (Belgique) et Paris, 2018, 176 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

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