Il n’y a rien de feministe dans la défense de la pornographie

Comme l’a dit Rachel Moran, survivante de l’industrie du sexe et militante abolitionniste, « il n’y a pas, et il n’y a jamais eu de défense féministe de la marchandisation des femmes. »

Cela devrait être une évidence, qu’en tant que féministes, partisanes d’un mouvement social et politique pour la libération des femmes de l’oppression masculine, nous ne souscrivions pas à un média et des institutions qui brutalisent les femmes pour le plaisir des hommes. Cela ne devrait pas être super controversé de dire ça. Mais de nos jours, les féministes qui critiquent la pornographie se voient répondre systématiquement : « pourquoi ? c’est quoi ton problème avec le sexe ? »

Que toute objection contre le matériel pornographique soit qualifiée de puritanisme anti-sexe montre à quel point l’industrie pornographique a réussi à associer son produit à la libération sexuelle plutôt qu’à l’exploitation sexuelle. Les pornographes ont réussi à prendre des actes de domination, de cruauté et de violence et à appeler ça du sexe. L’industrie a si profondément pénétré nos concepts de sexe et de sexualité que même certains se proclamant du féminisme adoptent la pornographie comme étant émancipatrice.

Dans les années 70 et 80, la seconde vague du féminisme avait clairement identifié la pornographie comme de l’objectivation et la subordination sexuelle des femmes, se rassemblant contre les prostitueurs et les pornographes. A peine quelques dizaines d’années plus tard, les féministes néolibérales défendent la pornographie comme un choix progressiste et émancipateur pour les femmes. L’analyse critique de la pornographie dans les médias féministes populaires se limite généralement à « bah, c’est vous qui voyez », où on encourage les femmes à inclure la pornographie dans leurs relations intimes et à se féliciter d’être si cool et ouvertes d’esprit.

Ce qui est particulièrement absent en revanche, c’est une analyse significative de l’impact de la pornographie sur les femmes en général et la façon dont les femmes sont lésées à la fois par la production et par la consommation pornographique, à savoir qu’est-ce que cela implique pour les femmes, collectivement, en terme de relations intimes, d’opportunités et d’atteinte de l’égalité des genres, quand la forme d’éducation sexuelle dominante nous représente comme une simple somme de trous destinés à être utilisés par les hommes. Est-ce supposé être ça le progrès ?

Il est impossible de considérer la réalité de la pornographie et de conclure que c’est une avancée pour le statut de la femme. La pornographie mainstream a pour dominante des actes de violence sexuelle, principalement perpétrés par des hommes sur des femmes. Les pratiques de base de la pornographie incluent la fellation jusqu’à étranglement (« gagging »), le sexe anal hétérosexuel, l’éjaculation sur le visage ou sur les seins et les pénétrations multiples.

Les femmes sont amoureusement appelées chiennes, putes, salopes par des hommes qui violentent leurs corps pour le plaisir d’hommes qui regardent ça chez eux.

La pornographie dit que les femmes existent pour être utilisées sexuellement par les hommes, que ce n’est pas grave d’être traitée de salope, d’être dévalorisée et violentée et que les hommes comme les femmes retirent du plaisir dans l’avilissement sexuel des femmes. Comment peut-on justifier un tel traitement des femmes ?

Les défenseurs de la pornographie assurent que les femmes choisissent de participer à cette violence filmée qu’est la pornographie, et donc, si les femmes consentent à la violence sexuelle, et sont payées pour, cela ne peut plus être considéré comme de la violence sexuelle.

En ces termes, les hommes peuvent continuer à tirer profit ou à trouver excitant la sexualisation de la maltraitance et de l’humiliation des femmes sans être dérangés par des sentiments désagréables.

Comme l’avance Robert Jensen dans The End of Patriarchy, l’argument du choix permet aux hommes et à certaines femmes d’éviter toute remise en question incommode en « empêchant toute auto-critique concernant leur consommation de pornographie ».

Pourtant, même les concepts de choix et de consentement (si toutefois ils existent de manière significative) ne suppriment pas comme par magie la nécessité d’une analyse critique. Ils ne transforment pas une industrie basée sur la souffrance humaine en une initiative éthique. Devrions-nous accepter comme argument valable le fait que l’exploitation dans les ateliers clandestins ne serait pas un problème parce que certaines personnes aux options plus que limitées « choisissent » d’y travailler ? Ou le mérite de l’esclavagisme sous prétexte que tous les esclaves ne se sentent pas exploités ?

Ou qu’il y a simplement des femmes qui méritent ou choisissent d’être violées ?

L’association délibérée de la pornographie avec la libération sexuelle permet à ceux qui consomment ou qui tirent profit de la pornographie de faire taire les voix dissidentes. Si la pornographie représente la liberté sexuelle alors s’y opposer ne peut qu’être considéré comme un moyen de répression sexuelle. Les féministes néolibérales qui soutiennent la pornographie ont gobé ce mensonge, confondant libération sexuelle avec libération des femmes. Comme le fait remarquer Sheila Jeffreysla liberté totale pour les hommes de dominer et de maltraiter les femmes sous couvert de « sexe » n’a pas été synonyme de libération pour les femmes.

Dans n’importe quel autre média, la violence, le sexisme et le racisme qui sont caractéristiques de la pornographie mainstream justifieraient de l’indignation, mais dans la pornographie on laisse passer un tel contenu car tout examen ou analyse des pratiques sexuelles est assimilé à de la répression. Les femmes qui s’expriment sur la réalité de la pornographie sont ouvertement ridiculisée par les féministes néolibérales qui accomplissent ainsi involontairement le travail des pornographes à leur place. J’en ai été témoin un nombre incalculable de fois, et en ai été moi-même la cible. Bien que cela soit décourageant, je ne peux pas dire que je sois vraiment surprise quand ce sont des hommes qui défendent la pornographie. Mais quand ce sont des femmes, des féministes « pro-sexe » qui nous disent qu’on a juste besoin d’une bonne « baise », c’est carrément déchirant.

Andréa Dworkin ne mâchait pas ses mots à propos de ces femmes :

« Qui qu’elles soient, quoi qu’elles pensent être en train de faire, ce qui est incroyable c’est qu’elles ignorent les femmes en souffrance dans le but d’aider les prostitueurs qui administrent cette souffrance. Ce sont des collabos, pas des féministes… La liberté des femmes doit forcément vouloir dire plus pour nous que la liberté des proxénètes ».

Caitlin Roper

Caitlin Roper est militante féministe et Directrice de campagne pour Collective Shout: for a world free of sexploitation

03/07/2017 Huffington Post UK online

Traduit de l’anglais par Maeva Guilene

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2018/02/25/il-ny-a-rien-de-feministe-dans-la-defense-de-la-pornographie/

Une réponse à “Il n’y a rien de feministe dans la défense de la pornographie

  1. babeil@hotmail.com

    Parler de pornographie féministe est tout aussi crédible que de parler de prostitution féministe, proxénétisme féministe, viol féministe, violence conjugale féministe ou pédophilie féministe. Le qualificatif féministe est ici juxtaposé à une culture machiste pour la valider et la légitimer. En effet, le discours qui revient en boucle consiste à dire que tout peut devenir ce que l’on veut bien en faire et notamment être transformé en féminisme, et par conséquent plus rien n’est culturellement ni idéologiquement machiste. Ce discours particulièrement pervers laisse penser qu’il n’y a plus de combat à mener, qu’il suffit que les femmes s’emparent des cultures machistes, en prennent le pouvoir et les transforment à leur profit.

    Or c’est oublier que le machisme de la pornographie est la sexualité tarifée, et que les images ne sont que le reflet de cette tarification qui est une constante dans toute pornographie.
    On aura donc beau dire que les femmes n’ont plus qu’à claquer des doigts pour prendre le pouvoir dans la pornographie – outre le fait que ça n’arrivera jamais car prendre le pouvoir dans ce milieu est aussi simple que de devenir PDG – la pornographie répondra toujours à la demande (les clients), majoritairement des hommes et représentera donc toujours une sexualité machiste quels que soient les patrons ou les patronnes de cette pornographie.

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