Ma rencontre avec Max Tétar

Mardi 8 mai, jour de commémoration nationale, un soleil d’été qui invite à la promenade. 15h30, la bonne heure pour photographier le mur de la rue des Cascades à Ménilmontant. Je regroupe la smala, c’est-à-dire, ma femme et Darling, mon caniche et hop nous voilà partis « en reportage » dans un Paris déserté par ses habitants, tandis que les touristes investissent le centre muséal de « la plus belle ville du monde ».

Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, rue des Cascades. Je confie à chaque membre du commando sa mission : ma femme doit rester dans la voiture à l’affût d’éventuelle contractuelle en quête de verbalisation ; Darling, caniche toy de son état, 3kg500 toute mouillée, est chargée de la protection physique du véhicule. Armé de mon appareil photo, un grand angle car la rue est étroite, j’aperçois l’objectif. Et surprise, l’artiste en train de terminer sa fresque. Bel endroit pour une rencontre. Pour quelques minutes d’échanges avec Max Tétar, avec un rouleau étroit dans la main droite et un pot de peinture dans la gauche. Après quelques phrases d’introduction pour me présenter et dire mon intérêt pour son travail, nous entrons « dans le dur », la genèse de sa fresque. Le dialogue in situ avec Max Tétar est aisé et permet de comprendre ce qui me passionne depuis des lustres, la création artistique en train de se faire.

Max Tétar m’explique avec une incroyable gentillesse et une infinie patience comment il procède. En amont de l’exécution de la fresque il doit connaître le support, sa surface bien sûr, mais aussi la matière dont il est fait. En fonction de ces informations, il choisit deux couleurs : une pour le fond, une pour le trait. Ces deux couleurs doivent être certes différentes pour que le trait ressorte mais pas trop. Max est bien davantage amateur de l’harmonie, du camaïeu, que des couleurs qui éclaboussent, les couleurs vives et a fortiori les couleurs fluorescentes ou phosphorescentes. Aujourd’hui, il a choisi deux couleurs on ne peut plus sobres : le noir pour le fond et un gris assez soutenu pour le trait. Il a également choisi ses outils : un rouleur large pour le fond et un rouleau plus étroit pour le trait. Somme toute, une grande économie de moyens : deux pots de peinture, deux rouleaux. D’autant plus que contrairement à de nombreux street artists, Max ne fait pas de croquis préalable (de sketch disent les happy few).

Max arrive donc « au pied du mur » et après avoir peint le fond, commence à peindre les « traits » en partant d’un axe de symétrie central. Central, à vue de nez. Il ne s’agit pas de savants (et inutiles) traits de construction. Il trace des traits donc en partant d’un « à peu près centre » et, dans un premier temps, reproduit les traits de manière symétrique. Les traits droits succèdent à des courbes, parfois liés, parfois discontinus. Dans ce « dessin », pas de préméditation, pas de volonté de reproduire un objet du réel. Pas de plan d’ensemble non plus. Max laisse s’installer le dialogue entre lui et le support. Les formes qu’il trace sont des éléments de réponse au questionnement du support, des compléments aux formes proches. Parfois il ménage des continuités dans le trait, comme la vue de dessus d’un savant labyrinthe, parfois il rompt la continuité, casse le « chemin », enchaîne sur des motifs abstraits en opposition graphique. La fresque s’étend de part et d’autre de son centre et plus on tend vers les bords (haut/bas, droite/gauche) plus des éléments asymétriques surgissent.

Comme de nombreux objets possèdent des axes de symétrie centraux, on croit reconnaître là une tête de fauve, ailleurs la forme stylisée d’un oiseau. Ce ne sont pas des illusions, mais des projections individuelles de notre bibliothèque de formes. En fait, Max Tétar ne stylise rien, il ne reproduit rien. Il peint.

Dire que l’œuvre de Max Tétar est abstraite, c’est un truisme. Cela n’explique rien. Tâchons d’aller un peu plus loin, un peu plus profond.

D’abord un indice, Tétar n’est pas son nom de famille. C’est son blaze. Un nom d’artiste qui n’a pas été choisi pour la forme de ses lettres comme pour certains artistes ni pour sa consonance. Tétar vient du « têtard ». Tétar, c’est un têtard sans queue. Pas de confusion, je ne dis pas que Max… Non, le têtard sans queue est un têtard qui est en pleine métamorphose et qui devient une grenouille. Max a choisi ce mot générique pour affirme son acceptation du changement. Je ne suis pas sans savoir (euphémisme !) que certains artistes font toute leur carrière en se répétant, en bafouillant. D’aucuns diront que c’est ça le style : la reconnaissance de traits communs dans un ensemble de productions. Max accueille le changement, se laisse pousser par lesalizésdu hasard (Ah là, j’ai fait fort !) Max se moque comme de l’an 40 du style, de la carrière, etc. Il sait d’où il est parti, du tag. Il est passé par le graff, à Paris d’abord, à Rennes, à Toulouse, à Paris aujourd’hui. Il peint et dessine de superbes compositions habité par le désir de faire de belles choses et de les partager. On comprend mieux la définition qu’il fait de son travail (pourquoi toujours chercher à définir une œuvre ? J’ai déjà dit tout le mal que je pensais de ce vilain défaut des critiques et des galeristes de ranger une œuvre dans une boite avec une étiquette).

« Mon travail se situe entre la peinture et l’écriture, le tag, l’art brut, l’écriture automatique, l’expressionnisme abstrait, la peinture gestuelle, l’art primitif, l’art aborigène, etc. Je recrée des rituels de peintures, des gestes d’écritures ou de peintures non réfléchis et spontanés, guidés par la gestuelle du corps qui trace et de la surface qui reçoit. »

Bref, définir par des « entre » et des « etc. », par ce que ça n’est pas et par ce que ça pourrait être est… vague. Ce n’est pas la réponse qui est insuffisante mais la question ; c’est une question qui ne se pose pas. Dire qu’on peut voir dans le travail de Max Tétar des influences, des filiations, c’est certain, personne ne part de rien. Max a fait de solides études de graphisme. Il connait la peinture, aussi bien les techniques que son histoire. Ses connaissances théoriques et pratiques ont été intégrées non comme les pièces d’un puzzle (le puzzle terminé les pièces qui le constitue restent inchangées) mais plutôt comme un cocktail délicat dont on reconnait le goût sans être capable d’en identifier les éléments constitutifs. Ses études, son expérience de plus de 20 ans (il est né en 1977) forment un « fonds » dans lequel Max puise, en laissant l’aléatoire, le hasard, la nécessité, la contingence, l’air du temps, son humeur, le support, la peinture décider. Il compare son travail assez volontiers à l’écriture automatique chère aux dadaïstes et, il est vrai, même si comparaison n’est pas raison, que les démarches sont cousines : pour écrire automatiquement encore faut-il savoir écrire, se laisser pénétrer par l’inattendu, le hasard, conçus comme des vecteur de la créativité.

L’Oulipo a été une traduction littéraire du dadaïsme en peinture jusqu’à faire de la recherche du hasard la source de la création. Pour sortir des idées toutes faites, des stéréotypes, des « prêts à penser », pour inventer quelque chose qui n’a encore jamais existé, il convient de casser nos cadres de pensée et laisser entrer l’inconnu et ainsi, peut-être « Le cadavre exquis boira le vin nouveau ». Max Tétar avec une grande modestie emprunte un chemin qu’il invente à chaque pas. Bravo l’artiste !

Richard Tassart

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