Les Êtres en majuscules sont toujours des Etranger·es

« Des notions de race et de sexe, on peut dire qu’elles sont de formations imaginaires, juridiquement entérinées et matériellement efficaces », écrit la sociologue Colette Guillaumin dans son ouvrage L’Idéologie raciste.

Il m’a semblé important de commencer par cette citation qui se trouve vers la fin du livre. Je porte un nom aux consonances dites étrangères et souvent on m’interroge sur mon origine (voilà une chose que je partage avec l’autrice). Comme tout le monde, je suis né par hasard quelque part. En France de parent·es français·es… le fil du temps de cette assise territoriale est bien plus court que celui de Tania de Montaigne… Reste que ma peau est considérée comme blanche, que je ne suis ni noir ni Noir (bien que mes grand-parent-es été considéré·es comme schvartze !). Les fantasmes contre le droit du sol, la négation de l’individu·e au nom d’une incorporation « sanguine » ou « génétique » du passé…

 « – Et vous, en tant que Noire, qu’est-ce que vous pensez ? ». Et vous en tant que nommé·e-assigné·e-considéré·e comme… qu’en pensez-vous. Ne suis-je donc pas un·e individu·e (bell hooks : ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, luttes-pour-legalite-raciale-et-les-droits-des-femmes/)

« J’essaye de me souvenir du temps où je n’étais pas Noire, mais seulement noire, sans majuscule ». Noir comme adjectif et non comme nom. Et les cheveux, en perruque, défrisés, raides ou non, « personne ne se trouve beau à l’adolescence », noirs pour une Noire « qui n’est pas encore sûre d’en être vraiment une » mais qui est nommée comme une chose. La croyance en la majuscule.

Tania de Montaigne parle, entre autres, de l’« appropriation culturelle », de l’« égalité des droits et à l’accès à une citoyenneté pleine et entière », de cette culture devenue « peu à peu clôture, moyen de délimiter l’espace des uns et des autres », de ce qui est plus que nous et qui colle, de la mécanique de « la Race » et de la simplification « on est ce qu’on  naît, seul le sang et l’ADN font loi » dans l’oubli de ce que chaque histoire construit, « Avec la Race, s’invente l’idée que, rien qu’en regardant quelqu’un, on sait d’où il est et qui il est ». Mais aujourd’hui on ne dit plus « Race » mais « origine » et le réel n’a toujours pas sa place, et « puisque je ne suis pas blanche, je suis forcément d’ailleurs ».

Tu viens d’où ? en sous-entendant un ailleurs nécessairement autre, « « Origine » est une façon de faire rentrer chacun dans son Groupe, de lui faire réintégrer sa Race ». A chaque fois, un rappel à l’ordre, une remise à sa place, « Voilà, notre château hanté. Voilà les fantômes qui nous habitent. Ils parlent à travers nous, ventriloques invisibles ». Et le souci, le problème : « « Ton problème c’est les Mexicains », « Ton souci c’est les Noirs », « les Arabes », « les Juifs », « les Roms, « les Rohingyas », « les Yézidis » », une liste à n’en plus finir, une liste à exclure, à déporter, à exterminer, « La Race est la mort de l’autre par essence, elle implique la destruction, l’élimination ».

« Alors, tentons une expérience. Faisons un tour dans notre maison hantée, ouvrons les placards, les tiroirs, les dossiers, et regardons la Race en face. Il se pourrait, alors que nous cessions enfin de croire que les Noirs, les Juifs, les Musulmans, et tous les êtres en majuscules existent ».

Dans le livre, au gré des interpellations, l’autrice donnera et complétera la définition en humour de la « Noire », de la « noiraude » à « La Noire est donc un « meuble » Afro qui court vite, nage mal, mais chante bien et possède un grand sexe ».

Je souligne la plongée dans l’histoire, le temps où certain·es n’étaient que des « meubles », les mémoires de Frédérick Douglass Mémoires d’un esclave américain, le Code noir et l’infâme Jean-Baptiste Colbert, dont tant de lycées portent le nom (Louis Sala-Molins et Louis-Georges Tin : Il faut débaptiser les collèges et les lycées Colbert !il-faut-debaptiser-les-colleges-et-les-lycees-colbert/ ; Louis Sala-Molins : Colbert, l’esclavage et l’Histoirecolbert-lesclavage-et-lhistoire/ ; La résistance à l’égalité et à la liberté, la-resistance-a-legalite-et-a-la-liberte/), l’Essai sur l’inégalité des races humaines d’Arthur de Gobineau, le comique faisant son singe, etc. « Intellectuellement restreints, les Noirs, tout comme les Femmes… ». Le lointain est si proche. Hier ce que les Noirs avaient en moins, aujourd’hui ce qu’ils auraient en plus (dans le sport, le sexe, etc.), ce passé qui interdit toute mémoire.

Je n’oublie pas les mortifères ritournelles. Ne pas être considéré·e comme un·e français·e (par exemple) aussi « légitime » (« de souche » disent les ultras) qu’un·e autre, et cette sempiternelle proposition de « retourner chez moi ». Le « pur » et la « pureté » de la droite extrême (mais pas que d’elle), l’obsession de l’« ennemi caché », de celles et ceux qui « dissimulent leur vraie Nature », de l’« Eternellement Etrangère », d’« un Avant qui n’a jamais existé ».

Il est de nombreux chemins pour rendre compte des assignations, des racismes, des rapports sociaux de racisation. Celui suivi par Tania de Montaigne est à la fois lucide et ludique. Un beau travail d’écrivaine sur ce qui existe et n’existe pas, une invitation à « cesser de croire que les Noirs, et tous les êtres en majuscules, existent ».

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De l’autrice :

Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin

pas-de-legalite-sans-egalite-pas-degalite-sans-legalite/

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Tania de Montaigne : L’assignation

Les Noirs n’existent pas

Editions Grasset, Paris 2018, 96 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

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