Introduction à l’ouvrage de Jean-Philippe Legois : 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

On connaît le début du mouvement de mai-juin 1968 : suite à la fermeture de la faculté de Nanterre, à la convocation de huit étudiants nanterrois devant le conseil de discipline de l’Université de Paris – qui doit siéger le lundi 6 mai – et à l’incendie provoqué, la veille, par le groupe d’extrême droite Occident dans les locaux de la FGEL (Fédération des groupes d’études de lettres), soit l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) de la Sorbonne, cette dernière appelle à un meeting dans la cour de la Sorbonne qui ne mobilise guère. Ce vendredi 3 mai après-midi, Occident s’apprêtant à venir, les militants se préparent militairement à l’affrontement, les forces de l’ordre se préparent à l’éviter et le recteur de l’Université de Paris, Jean Roche, à réquisitionner ces dernières. Les militants sont interpellés, déclenchant la solidarité du Quartier latin. La lenteur des « mises en fourgon » pour contrôle d’identité font se regrouper, badauds, jeunes filles non-interpellées, étudiant·es et militant·es rescapé·es qui commencent à crier « Libérez nos camarades ! », à secouer les cars de police, à riposter avec des pavés aux grenades lacrymogènes, à monter une première barricade place du Luxembourg. C’est le début de trois heures d’émeutes, soldées par 596 interpellations, dont 27 personnes gardées à vue, et une centaine de blessés.

Nouvelle illustration du cycle provocation-répression-solidarité, ces interpellations massives vont déclencher l’indignation de la grande majorité des étudiants dans tout le pays. Dès le lendemain, des rassemblements ont lieu et l’on prépare la grève générale des universités appelée par l’UNEF et le SNESup (Syndicat national de l’enseignement supérieur) pour le lundi 6 mai. La répression gouvernementale disproportionnée va embraser la plaine étudiante. Très vite, les universités de province reprennent les trois revendications du mouvement : libération immédiate des étudiants emprisonnés, amnistie des étudiants inculpés, retrait des forces de police du Quartier latin et réouverture de la Sorbonne. De cette étincelle, de cet embrasement, après la nuit des barricades (10 mai), sur laquelle nous reviendrons, naît la plus grande grève générale du pays, un séisme général.

Pourquoi la Sorbonne des années 1968 ?

Mais, alors, pourquoi encore parler de cette Sorbonne de ces années 1968 ? Au-delà des clichés véhiculés de commémoration en commémoration, pourquoi et comment à la Sorbonne ? « Une étincelle peut mettre le feu à la plaine » comme l’a dit Mao ? C’est une des failles tectoniques d’un système d’enseignement supérieur en crise. Au-delà du symbole, c’est l’épicentre politique, social, voire souvent logistique de ce séisme… Sans faire l’objet d’une étude précise !

Certes, on ne peut réduire Mai 68 aux problèmes universitaires et toute quête téléologique des origines universitaires de la « commune étudiante[1] » est à bannir, mais, si la « commune universitaire » est indissociable de la « commune politique », on ne peut faire l’économie de son analyse.

Reprenons cette distinction entre la « commune universitaire » et la « commune politique », la « Sorbonne-Aurora » et le « Sorbonne-Potemkine », faite dans Mai 1968 : la brèche[2], l’analyse d’Edgar Morin, Claude Lefort et Cornélius Castoriadis. Comme nous allons le voir dans cet ouvrage, pour la Sorbonne, la « commune universitaire » a été un moment important de critique du système universitaire existant et d’ébauche d’une contre-université ou « université critique », mais en pleine articulation avec la critique et une volonté de changement de société.

Le premier tome de Génération : Les années de rêve, évoque bien le Quartier latin et la Sorbonne, mais en restant dans le microcosme militant étudiant, et encore de manière partielle et partiale[3]. Parmi les diverses interprétations de Mai 68 « à chaud » qui ont recherché les causes de la crise, un grand nombre sont à courte vue, n’examinant que la révolte étudiante et n’y voyant que le fruit de complots ou de la spontanéité estudiantine. Sortons de ce faux débat spontanéité/complot pour articuler la crise au milieu dans lequel elle a vu le jour.

Les partisans de la thèse du complot ou de la manipulation couvrent un éventail politique très large, puisqu’elles se retrouvent aussi bien sous la plume de membres du Parti communiste français (PCF) que de l’extrême- droite en passant par le ministère de l’intérieur. Les premiers dénoncent les « gauchistes », « anarchistes » et autres « faux révolutionnaires » « jetant le trouble, le doute, le scepticisme parmi [les] travailleurs et notamment les jeunes[4] ». Les seconds voient dans les mêmes groupuscules les serviteurs d’un « vrai » complot révolutionnaire international, voire du PCF[5]. Enfin, suite aux « événements », le ministère de l’Intérieur publie un opuscule au titre évocateur : Objectifs et méthodes des groupes révolutionnaires[6] ! D’autres y voient, au contraire, l’expression d’une spontanéité révolutionnaire et d’une créativité étudiantes, à l’instar de Jacques-Arnaud Penent dans Un Printemps rouge et noir, mais encore d’Hervé Hamon et Patrick Rotman qui, dans Génération, parlent de « fête immotivée[7] ».

Nous aurions pu étudier une composante déterminée de cette communauté universitaire sorbonnarde, les enseignants, les étudiants ou le personnel non-enseignant. Cependant, nous préférons, dans ce livre, vous proposer une vision systémique et dynamique afin d’examiner aussi les interactions, solidarités, oppositions entre les différents acteurs sociaux d’un champ donné.

C’est pourquoi nous commencerons par la chronique d’une crise annoncée (première partie), puis nous poserons la question de la construction (inachevée ?) d’un contre-pouvoir universitaire sorbonnard (deuxième partie) avant de terminer sur ces 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne occupée (troisième partie), du 13 mai au soir au 16 juin, jour où les forces de l’ordre évacuent l’Alma mater.

50 nuances de strates archivistiques : d’où parles-tu camarade ?

Permettez-moi, un instant, d’écrire à la première personne. Pour reconstituer cette histoire politico-sociale de la Sorbonne-Lettres, j’ai fait une première recherche et soutenu une maîtrise d’histoire en 1993. Cette même année, sortait Mémoires de 68, le « guide des sources d’une histoire à faire[8] » de l’association éponyme, où Michelle Perrot appelait à « savoir, savoir plus » et pointait le risque du « naufrage », dont elle avait déjà conscience sur le moment même quand, avec Jean Maitron, Madeleine Rebérioux et son mari Jean-Claude, ils avaient sauvegardé et classé les expressions éphémères de « la Sorbonne par elle-même » dans un numéro spécial de la revue Le Mouvement social [9]. D’autres collectes « immédiates » ou « volontaristes » ont existé à Paris ou en région[10], mais circonscrites à cette mobilisation exceptionnelle, voire « historique ». Côté mouvements étudiants, plus de vingt-cinq ans après 68, il était temps de créer un réseau de recherche pour tenter de rendre légitime cet objet de recherche, ce qui a été fait, en 1995, avec la création du Germe (Groupe d’études et de recherche sur les mouvements étudiants).

Pour mieux connaître la genèse du mouvement, j’avais dû avoir recours à diverses sources plus traditionnelles comme les textes et publications administratives, la presse, les fonds d’archives, etc. Au-delà du ministère concerné, il fallait retrouver la trace des archives de la faculté des lettres et du rectorat de Paris. Heureusement, les archives du rectorat de Paris furent une des premières missions des Archives nationales : j’y ai même travaillé et y ai découvert (et appris) le métier d’archiviste. Cela m’a permis de mieux comprendre les différentes strates de production des archives et leurs aléas. Si la plupart des archives de la faculté des lettres était encore au secrétariat général de l’ex-université de Paris 4- Sorbonne, d’autres « versements » étaient parvenus au rectorat, puis aux Archives nationales par des voies détournées : une collègue de l’actuelle université Paris 3-Sorbonne nouvelle « versa », dans les années 1990, un petit dossier, mais éminemment important dont nous reparlerons dans l’avant-dernier chapitre. Et là, je n’évoque que des archives administratives, reflet de l’activité de la minorité dirigeante du corps professoral que nous allons baptiser ici homines academici.

Car, lorsqu’on aspire à mieux comprendre les relations sociales dans une communauté de travail (fût-elle universitaire) ou à faire une histoire « par en bas[11] », il est bon d’avoir des sources sur tous les types d’acteurs sociaux. Et, autant pour les étudiants – nous allons y revenir –, j’ai eu de la chance ; autant, pour les personnels enseignants et non-enseignants, les archives des syndicats sont plus que lacunaires… quand elles existent[12] ! Pour le mouvement étudiant, encore quasiment exclusivement structuré autour de l’UNEF, à défaut d’archives de la FGEL, j’ai pu bénéficier des archives d’Antoine Griset et de certains Groupes d’études, comme celui d’histoire (GEH), intégrées au fonds de l’UNEF déposé aux Archives nationales, en 1972, en ayant transité, en 1969, par le Centre d’histoire du syndicalisme, tout en restant dans les locaux, en Sorbonne, de la Mission du rectorat de Paris. Nous sommes bien là dans les « marges[13] » archivistiques, où la pratique administrative et institutionnelle ne caractérise pas la production d’archives : la proximité géographique de la Sorbonne et du siège national de l’UNEF, au 15 rue Soufflot, comme la proximité interpersonnelle entre les membres des bureaux de la FGEL et de l’UNEF, expliquent la présence de telles archives dans un fonds national. J’ai donc bien eu de la chance, car ce « non-respect des fonds » a permis la sauvegarde involontaire de certains des interstices archivistiques estudiantins. Par contre, cela peut effectivement donner le vertige, entre jeux d’échelles et poupées russes. Ces informations précieuses sur les « élites obscures » des acteurs sociaux sorbonnards, autres « minorités agissantes », seront particulièrement analysées dans la deuxième partie de cet ouvrage. Préfigurée en 2004, puis créée en 2008, la Cité des mémoires étudiantes a vocation à sauvegarder, traiter et valoriser les archives du mouvement, des mouvements et des militant·es, comme cela a pu être fait notamment avec les archives de Prisca Bachelet, militante étudiante sorbonnarde, que je vous présenterai ultérieurement.

Venons-en à la fabrique des archives orales. Avant même de devenir président de la Cité, j’ai eu l’occasion de compléter encore le puzzle des archives étudiantes, notamment pour cette Sorbonne des années 1968 en collectant des témoignages oraux. Déjà, pour ma maîtrise, j’avais recueilli quelques témoignages permettant d’obtenir des informations et surtout de « sentir » mieux l’ambiance. Puis, au sein de la Cité, nous avons élaboré une campagne permanente de collecte de témoignages. Déjà, dans « La Sorbonne par elle-même », nos quatre historiens-archivistes notaient que, « surtout, on ne pourra écrire un jour l’histoire de la Sorbonne en mai sans recueillir les témoignages de ceux qui y vécurent, y travaillèrent […] Cette collecte, indispensable, n’est pas encore commencée[14] ». Articulée à la notion de corpus, une campagne spécifique sur les « contestations étudiantes des années 1968 » a été petit à petit conçue et je mène actuellement une recherche doctorale en archivistique, à l’université d’Angers, sur ce « chantier d’archives orales » dans une logique de recherche-action[15].

Remue-mémoires : ce n’est qu’un début, continuons la collecte !

Alors, oui, vingt-cinq ans après la sortie de Mémoires de 68, cinquante ans après 1968, alors que des services d’archives ont été créés dans un certain nombre d’universités, que la Cité des mémoires étudiantes existe et a des partenariats avec les ministères chargés des Archives de France et de l’Enseignement supérieur, il reste encore des archives à collecter, notamment dans les « marges ». Plus qu’une histoire orale, ce sont de premières archives, notamment orales, qui vous sont présentées : à vous de compléter ! Notamment, pour la dernière partie, nous avons pu mobiliser des photographies d’Élie Kagan, conservées par la BDIC/La Contemporaine, d’Alain Gesgon (voir la présentation du CIRIP à la toute fin de l’ouvrage) et certaines des photographies issues du versement du cabinet du recteur de Paris : encore plus d’archives et remue-mémoires. N’hésitez pas à participer à cette autre « grande collecte », que vous ayez des archives ou simplement votre témoignage à confier !

Cet ouvrage, plus qu’un aide-mémoire se veut un remue-mémoires, parmi d’autres[16], afin de vous donner envie de compléter ces histoires et mémoires collectives.

Jean-Philippe Legois : 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne

Editions Syllepse

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_725-33-jours-qui-ebranlerent-la-sorbonne.html

Paris 2018, 192 pages, 15 euros


[1]. Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante, Paris, Le Seuil, [1969] 1988.

[2]. Edgar Morin, Claude Lefort, Jean-Marc Coudray [Cornélius Castoriadis], Mai 68 : la brèche, Premières réflexions sur les événements, Paris, Fayard, 1968, p. 22-23. Voir aussi Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder, « Le mouvement étudiant et l’Université, entre réforme et révolution », dans Geneviève Dreyfus-Armand et coll., Les Années 68 : Le temps de la contestation, actes du colloque IHTP, Bruxelles, Complexe/CNRS-IHTP, 2000, p. 282-298.

[3]. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t. 1, Les années de rêve, Paris, Le Seuil, [1987] 1990. Pour ne prendre que cet exemple, la fondation de la Jeunesse communiste révolutionnaire est traitée en deux pages (p. 301-302), alors que celle de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, ses prémices et ses développements font l’objet de deux chapitres entiers, sans compter les passages à l’intérieur des autres chapitres.

[4]. L’Humanité, 3 mai 1968, article de Georges Marchais, cité dans Marc Kravetz, Raymond Bellour et Annette Karsenty, L’Insurrection étudiante, 2-13 mai, Paris, UGE, 1968, p. 58-61.

[5]. On trouvera un exemple de ces thèses d’extrême droite dans François Duprat, Les Journées de Mai 68 : Les dessous d’une révolution, Paris, Nouvelles éditions latines, 1968. Chaque page, au moins, de cet ouvrage contient erreurs, inexactitudes et falsification. On y lit, par exemple, que Daniel Cohn–Bendit est manipulé par le PC est-allemand (p. 44) et que la JCR est financée par le Vietnam (p. 60-62).

[6]. Cité dans Laurent Joffrin, Mai 68 : Histoire des évènements, Paris, Le Seuil, 1988, p. 355. Voir également Raymond Marcellin, L’Ordre public et les groupes révolutionnaires, Paris, Plon, 1969.

[7]. Jacques-Arnaud Penent, Un Printemps rouge et noir, Paris, Robert Laffont, 1968. Lire notamment le premier chapitre « La revue des conspirateurs », p. 13- 71. Hamon et Rotman, Génération, op. cit.

[8]. Mémoires de 68, Guide des sources d’une histoire à faire, Paris, Verdier, 1993.

[9]. Michelle Perrot et coll., « Mai-Juin 1968, la Sorbonne par elle-même », Le Mouvement social, n° 64, Paris, Éditions ouvrières, 1968.

[10]. Jean-Philippe Legois, « Archives et mémoires étudiantes : enjeu historique et enjeux archivistiques », Les Cahiers du Germe, n° 19, 2001, p. 6-14 ; Françoise Blum, Jean-Philippe Legois, Anne-Catherine Marin, « Archives, événements et “Commune étudiante” : prolonger et valoriser plusieurs collectes immédiates du mouvement social de mai-juillet 1968 », La Gazette des archives, n° 221, 2011. « Les archives des syndicats et des mouvements sociaux », p. 123-140. Voir aussi sur la collecte parisienne des époux Quétin, dans Jean-Philippe Legois, Robi Morder, Alain Monchablon, Étudiant·es en révolution, Paris, Syllepse, 2018 (à paraître).

[11]. Pour reprendre la belle formule d’Antoine Prost, « Pour une histoire “par en bas” de la scolarisation républicaine », dans Histoire de l’éducation, n° 57, janvier 1993, p. 59-74.

[12]. La presse nationale du SNESup et du SGEN-CFDT (Syndicat général de l’Éducation nationale) était bien conservée sur place, mais les autres dossiers beaucoup moins, même si, entre-temps, les archives ont été classées et mises à disposition (voir la bibliographie).

[13]. Françoise Bosman, « Présentation du fonds de l’UNEF déposé aux Archives nationales (46AS) » dans Jean-Philippe Legois (coord.), « Archives et mémoires étudiantes : état des lieux », La Gazette des Archives, n° 193, Paris, 2004, p. 45-51.

[14]. « La Sorbonne par elle-même », art. cité, p. 7.

[15]. Je me permets aussi de renvoyer à mon article : « Des archives orales pour une histoire sociale de l’enseignement supérieur contemporain en France », Cahiers d’histoire, n° 121, avril-juin 2013, p. 205-213.

[16]. Merci à Ioanna Kasapi, responsable des archives à la Cité des mémoires étudiantes, avec qui j’ai pu commencer, en 2017-2018, une émission de radio mensuelle du même nom sur Radio Campus Paris.

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