L’antisémitisme, Maurras, Vichy et les autres

Le gouvernement entendait commémorer les 150 ans de la naissance de Charles Maurras. Devant la montée des protestations, il a du faire marche arrière, ce qui a entrainé la démission en bloc de dix membres sur douze du Haut Comité des commémorations nationales. En attendant, le cent cinquantenaire de sa naissance verra la publication d’un recueil de texte intitulé « L’Avenir de l’Intelligence » dans la collection Bouquins aux éditions Robert Laffont. Cet ouvrage est publié sous la direction de Jean-Christophe Buisson, ancien responsable des jeunes de l’Action française à la fin des années 80, journaliste au Figaro-Magazine et animateur de l’émission « Historiquement Show » sur la chaîne « Histoire » dirigée par son homonyme Patrick Buisson, ancienne plume de Nicolas Sarkozy.

Charles Maurras, monarchiste, fondateur de l’ Action française, contre-révolutionnaire, grand pourfendeur du « poison démocratique » et de la République « la Gueuse » ou « la Femme sanstête », xénophobe, antisémite, fidèle du Maréchal Pétain, partisan d’un « antisémitisme d’ Etat » et des statuts des juifs promulgués par Vichy, fut condamné à la Libération pour « intelligence avec l’ennemi »Condamnation qu’il qualifie de « revanche de Dreyfus ».

Le nationalisme de Maurras a fourni le premier support à son antisémitisme, la xénophobie en a constitué le complément naturel ainsi le « protestant » ou le « juif » symbolisent-ils l’étranger, donc l’ennemi de la France, au même titre que le « métèque »c’est-à-dire « l’Anti France ». Le nationalisme intégral de Maurras se nourrit de l’antisémitisme. C’est cette « xénophobie intégrale » qui permettait à Xavier Vallat, premier commissaire aux questions juives d’écrire « je suis antijuif parce que xénophobe »1. L’Action française, née des retombées de l’affaire Dreyfus, a su exploiter et développer l’antisémitisme, une des pièces maîtresse du « système maurrassien, comme fonds de commerce, une « divine providence »Dans l’Action française du 28mars 1911, Maurras écrivait que « tout paraît impossible ou affreusement difficile sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle, tout s’arrange, tout s’aplanit, se simplifie. Si l’on n’était antisémite par volonté patriotique, on le deviendrait par simple sentiment de l’opportunité ». Cet antisémitisme apparaît comme un élément fédérateur de toutes les forces du « sursaut national » contre la société révolutionnaire. En témoignent – par exemple – les attaques d’Edouard Drumont à l’encontre de Marat : « la folie de Marat c’est la névrose juive »et de la Constituante qui en 1790-91 avait proclamé l’émancipation des Juifs. Chez Maurras, le rejet du parlementarisme trouve ses justifications dans l’idée qu’un tel système est le fruit d’une conjuration, celle des « Quatre Etats Confédérés » (protestants, juifs, francs-maçons, métèques) qui auraient méthodiquement conçu, depuis la Révolution, « l’occupation » et « l’appropriation » du pays. En 1909, un des chants de l’Action française proclamait que la France était aux mains du « juif immonde, coureur de grand chemin ». Charles Maurras développe une vision manichéenne du monde qui se diviserait entre les défenseurs de « l’ordre national, fédéral et royal » et d’autre part « les fanatiques de la destruction et les sectaires de la mort »Cet antisémitisme, qui considère que « le judaïsme est le mal ultime » est le prolongement conforme, pour Maurras et ses disciples, des traditions de l’Europe chrétienne, et se nourrit, en fait, de fantasmes anciens, comme l’a montré Victor N’ Guyen2. Il tient au « Martyre de la France » fille aînée de l’Eglise. Xavier Vallat entretenait l’idée d’une doctrine antijuive de l’Eglise, s’appuyant notamment sur Saint Paul : « les Juifs ne sont pas agréables à Dieu et sont les ennemis des autres hommes »et sur Saint Thomas. Ainsi, écrivait-il : « le pouvoir civil a le droit d’empêcher (le juif) d’obtenir une influence trop grande sur la société… d’où le droit pour les pouvoirs publics d’interdire aux juifs l’exercice des fonctions publiques, le droit de réglementer leur entrées dans les professions libérales ou dans les universités »4. Pour les propagandistes de ce courant, il était donc nécessaire de se protéger des juifs « responsables d’horreurs anciennes et qui préparent les horreurs à venir ». Ainsi Maurice Pujot – un des fondateurs de l’Action française – écrivait-il dans l’Action française en 1936, à propos de la Guerre d’Espagne : « cette guerre de religion est chère à notre prophète juif (L. Blum) » ou encore, Léon Daudet, en 1938, « les juifs avaient voulu faire la guerre pour le premier venu, en l’occurrence pour les Tchèques »D’où le slogan de Maurras « Ni Hitler, ni les juifs ». La volonté de se garder des Juifs « comme les ennemis du dehors » et « de réduire leur influence » apparaissait clairement à travers certains courants de la vie politique, littéraire, journalistique dans la France des années 30 et chaque crise voyait resurgir avec violence la désignation des juifs comme boucs émissaires. A plusieurs reprises, à l’Assemblée nationale, Xavier Vallat au moment du Front populaire, s’était posé la question de savoir si « le Talmud inspirait désormais le gouvernement français ? ». Lors de la formation du gouvernement de Léon Blum, dans l’Action française du 5 juin 1936, Maurras écrivait « le cabinet juif est fait ». Blum était qualifié de « juif allemand naturalisé, détritus humain à traiter comme tel » et pour Léon Daudet, son nom (Blum) est semblable au « bruit que font douze balles dans la peau d’un traître »Pour Maurras, le sort de Blum était réglé : « à fusiller dans le dos, à tuer avec un couteau de cuisine ». Darquier de Pellepoix, conseiller municipal de Paris, avait entamé, après la victoire de Front populaire, une campagne antisémite. Avec d’anciens collaborateurs ou amis du journal de Drumont, La Libre Parole, il avait fondé un brûlot antisémite : La France enchaînée dans lequel, on pouvait lire : « les Juifs ont conquis la France, morceau par morceau, lambeau par lambeau ; ils étaient mille, ils sont un millionIls ont ruiné les habitants, les vrais. Ils ont tout pillé, tout pourri, tout détruit »5. Dans le journal Je suis partout, Robert Brasillach réclamait un statut et une révision des naturalisations des Juifs. Deux numéros spéciaux furent consacrés aux Juifs : « Les Juifs »et « Les Juifs en France », réimprimés en 1938 et 1939 à la suite du succès remporté auprès des lecteurs.

L’entre-deux-Guerres vit fleurir une littérature spécifique où il était courant de dénoncer « l’invasion juive » (Rebatet, Drieu Le Rochelle, Céline). En réalité, dans la France des années 30, l’antisémitisme jouissait d’un statut respectable. Il faisait partie des « passions locales »6. La débâcle de 1940 a entrainé un examen de conscience général et par voie de conséquence, une recherche des responsabilités. Il fallait trouver des coupables pour expliquer la catastrophe. Nombre d’antisémites sont prêts à saisir l’occasion de débarrasser les milieux politiques et économiques français des Juifs en les désignant à la vindicte populaire. La propagande aidant, le bruit se répandit que si le pays avait été battu, c’était parce qu’il n’était plus aux mains des Français mais dans celles des Juifs qui avaient voulu la guerre et qui l’avaient perdue : « une guerre pour la joie des Juifs »7. Un complot juif avait amené la guerre et la défaite.

Charles Maurras se défendait de vouloir « persécuter les Juifs »mais sa problématique était de savoir comment « se garantir contre eux », ce qui l’a amené à expliquer la notion « d’Antisémitisme d’Etat » et, logiquement, à soutenir le Statut des Juifs promulgué par Vichy le 3 octobre 1940, rédigé par Raphaël Alibert (ancien de l’Action française ), qui institutionnalisait cet antisémitisme d’Etat. Maurras considérait que « le statut n’est pas une lésion aux droits sacrés de la personne humaine… Nous avons le droit de faire nos conditions aux nomades que nous recevons sous nos toits »Ce statut répondait à une vieille revendication qui avait pris naissance pendant l’affaire Dreyfus et qui permettait à Maurras d’opérer une distinction entre « à bas les Juifs » et « mort aux Juifs ». Le premier synthétisait à ses yeux l’expression d’un antisémitisme d’Etat permettant de se garantir contre l’influence « d’une sangsue de la Mer Morte »alors que le second traduisait, selon lui, l’antisémitisme de peau appliqué par les nazis. L’action française salua la nomination de Xavier Vallat au poste de Commissaire aux Questions juives en ces termes « il faut que les Juifs comprennent qu’ils ont fini d’abuser » et considéra la création du Commissariat aux Questions juives comme « unmonument consacré à la défaite de l’ennemi intérieur ». Maurras souhaitait, comme le rappela PierrePujo dans l’hebdomadaire Aspects de la France en juin 1967, « que l’on remit ces Juifs à leur place de minorité étrangère »8  et donc, en leur retirant la nationalité française, de les transformer en étrangers mis à l’écart de la nation française catholique. Cependant, Maurras critiqua rapidement les « limites » du premier statut des Juifs. Dans l’Action française du 19 octobre 1940, il estimait quele texte ne visait pas « les causes, c’est-à-dire « l’Etat juif dans l’Etat français » : écartés des fonctions militaires, administratives, universitaires, les Juifs (risquaient) de tout récupérer par l’argent »L’Action française réclamait donc un durcissement du statut et, dans les faits, la confiscation des biens appartenant aux Juifs. Cet antisémitisme qui prétendait n’avoir pas pour objectif la « persécution des Juifs » mais la protection des « Français de souche » n’a certes pas empêché l’Action française de désigner certains Juifs à l’attention de la police. Lors de son procès, le 24 janvier 1945, Maurras déclarait au président de la Cour « Quant à dire, comme vous le faites, qu’en février1944 désigner un Juif à l’attention publique c’était le désigner, lui ou sa famille, aux représailles de l’occupant, à la spoliation et aux camps de concentration, peut-être à la torture et à la mort, non seulement j’ignorais ces belles choses, mais je savais le contraire ; qu’il y avait une foule de pays dans lesquels les colonies juives étaient florissantes »De telles positions ne pouvaient avoircomme conséquence que la persécution et l’élimination des Juifs. Les imprécations de Maurras « avaient conduit beaucoup de Français à rester indifférents au Martyre juif pendant l’Occupation » constate Michel Déon, collaborateur à l’Action française de fin 1942à1944 sous le pseudonyme d’E Michel9. Ces « Français de naissance, antisémites de raison d’Etat » rappelait Pierre Boutang, en fidèle disciple de Maurras, en 1954 dans Aspects de la France. Cet antisémitisme d’Etat appelé de ses vœux par Maurras et institutionnalisé par Vichy, a bel et bien été partie prenante de la « Solution finale ». Pour reprendre l’expression de Denis Peschansky : entre l’Allemagne nazie et Vichy, il y eut « cogestion de la solution finale ». La postérité du maurrassisme reste notable dans certaines fractions du mouvement national-populiste et dans le courant national-catholique : dénonciation du « lobby cosmopolite » et de « l’internationale juive », thèmes récurrents dans les colonnes de l’hebdomadaire Rivarol.

Jean-Paul Gautier, Historien


Xavier Vallat, Le nez de Cléopâtre, préface de Charles Maurras, éditions Les quatre fils Aymon, 1957.

Victor N’Guyen, Aux origines de l’Action Française,Fayard,1991.

Saint Paul, Première Epître aux Thessalonites

4 François Xavier Vallat et la question juive. Mes derniers cahiers, 6è série, 1997.

La France Enchaînéen° 28, mai 1939.

6 Michel Winock, Le siècle des intellectuels, Seuil, 1997.

7 Céline, L’Ecole des cadavres, Denoël, 1938.

Jean-Paul Gautier, La Restauration nationale, un mouvement royaliste sous la 5è République, Syllepse, 2002.

Michel Déon, Parlons en, Gallimard, 1993

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