Non sans éprouver quelques déceptions, regrets et mélancolies

Le constat de la disparition d’un monde suscite des interrogations plus que légitimes sur « nos » engagements, sur les choix et les pratiques de « cette génération particulière de l’après-68 ».

Il ne faut pas sombrer dans un chagrin politique narcissique mais analyser « les coups de boutoir de ceux qui ont toujours voulu la restauration d’une société autoritaire, conformiste, vivant dans les normes établies par les puissances de l’argent et de l’ordre moral » ou, pour le dire autrement, les nouvelles contraintes et contradictions du capitalisme, de ses régulations, de son régime d’accumulation, les formes actualisées de l’imbrication des rapports sociaux.

« Nous » devons, comme le souligne l’auteur, revenir sur « les trous de mémoire », l’absence de transmission des questionnements radicaux (l’auteur parle de d’« expérience politique ») aux générations suivantes. J’ajoute les impasses et les manques dans « nos » interrogations.

Il convient aussi de rappeler le souffle chaud des révoltes, tout ce qui jeta dans la rue des milliers de jeunes, à commencer par lutte contre la guerre du Vietnam.

Je n’ai jamais été fasciné ni par le parti socialiste ni par le courant politique (souvent qualifié de lambertiste) représenté par l’OCI. Je ne traiterai donc ici ni des illusions ni des pratiques de l’auteur et de ses camarades. Je signale cependant des passages assez croquignolesques sur les personnalités de certains (Jean Christophe Cambadélis, Lionel Jospin ou Jean-Luc Mélenchon…).

68. J’étais lycéen, trop jeune et trop enfant, pour des participations actives. Les engagements viendront plus tard. Je ne fais donc pas totalement parti de cette « génération » mais je m’y reconnais.

L’irruption des mots de la politique révolutionnaire, la mise à distance de l’emprise familiale, le rejet de l’école-caserne, le vocabulaire des révoltes antérieures, l’affranchissement « de la soumission organisée par les rites religieux », les évolutions culturelles, la rupture avec les logiques étroites des appartenances communautaires, les moments d’apprentissage et de découverte, les jonctions de mémoires, « Tous nos souvenirs « d’avant » nous propulseront vers un « après » idéalisé porteur de liberté et de société égalitaire ».

Mais aussi, « une volonté bien dangereuse de pureté se réalisant par la violence sur les autres », la transformation de l’amour des livres « en fétichisation des textes canoniques », le silence sur la destruction/génocide des populations juives et tziganes durant la seconde guerre mondiale, le volontarisme « rejetant avec mépris toute forme de sensiblerie », l’effacement systématique du « je » pour le « nous »…

Je souligne, entre autres, les pages sur l’exil (voir les autres livres de l’auteur), la « déchéance sociale » et l’intégration, l’évanouissement progressif des certitudes, le sentiment d’enlisement des idéaux du socialisme, l’importance de la question de l’immigration et des marches pour l’égalité, le coup d’Etat d’Augusto Pinochet, la défaite des mineurs britanniques, l’arrivée du sida, l’affaire du Rainbow Warrior, les « drames » personnels, les réalités de l’Algérie, l’impossible « travail de deuil », l’insertion professionnelle. « La maladie de ma fille en 1998, puis son décès en 1992, ma crise cardiaque en 1995, les menaces de mort proférées provoquant mon exil pendant de longues années à l’étranger m’éloigneront encore de ce monde ».

Benjamin Stora parle avec justesse de cette partie de la « jeunesse postcoloniale, la plus démunie socialement et la plus isolée politiquement », de la lutte institutionnelle contre l’immigration et de ses effets, de ses « questions d’Orient », de l’identité hybride, de la mémoire longue d’inquiétude, de l’exil de la réflexion sur soi, de la défense des humilié·es et des sans-droits, de la réduction de l’imaginaire dominant.

J’ai particulièrement été intéressé par la partie sur « Ecrire l’histoire ».

« C’est une richesse de ne pas soustraire, détruire les strates sociales, culturelles ou politiques, mais de les additionner, de mieux les combiner ». L’auteur parle de d’« agrandir l’Histoire », des programmes scolaires et d’assumer la mémoire coloniale du temps « de cette guerre longtemps restée sans nom ». Et dans sa conclusion : « L’histoire s’ouvre toujours sur d’infinies possibilités et variantes sur lesquelles la société a de nouveaux prise ».

Je partage enfin (je l’illustre personnellement, entre autres, par les formidables luttes féministes à travers le monde) « l’espérance d’un monde nouveau ne s’est pas éteinte ».


De l’auteur :

Les clés retrouvées. Une enfance juive à Constantine, les-dimensions-intimes-de-lhistoire-dun-monde-perdu/

Voyages en postcolonies : Viêt Nam, Algérie, Marocle-regard-de-lexil-permet-de-voir-avec-precision-ce-qui-echappe-a-la-formulation-savante/

Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours, Dialogue avec Edwy PlenelÊtre sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action

Les guerres sans fin. Un historien, la France et l’AlgérieUn regard neuf mais pas vide

Les trois exils Juifs d’AlgérieUne autre histoire et pourtant des exils

Avec Mohammed Harbi : La guerre d’AlgérieAlgérie : de nouveaux éclairages


Benjamin Stora : 68, et après

Les héritages égarés

Stock – un ordre d’idées, Paris 2018, 176 pages, 17,50 euros

Didier Epsztajn

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