Du coté du jazz (avril 2018) – mémoires et nouveautés

Mémoires

Sidney Bechet ! Rien que le nom du clarinettiste/saxophoniste soprano évoque des souvenirs, des chansons. « Petite fleur » bien sûr, chantée à la fois par Mouloudji et Henri Salvador, « Petite fleur » qui avait pénétré dans tous les foyers. Partout, au moins un 45 tours de Sidney sinon un 33 tours, souvent le même. Comme si le mot avait été donné. Étrange, cette place d’un créole de la Nouvelle-Orléans dans la mémoire de la culture française.

Ce coffret de deux Cd, le deuxième consacré à Bechet – un nom français à qui il faudrait redonner l’accent aigu sur le premier « e » – qui couvre les années 1944-1958 et comporte des chefs d’œuvre comme des compositions que Bechet s’attribue (« Les Oignons » notamment) ou celles qu’il compose et sur lesquelles seront mis quelques paroles comme « Premier Bal » ou « As-tu le cafard ? » ou encore cette rencontre avec Martial Solal.

Invité par Charles Delaunay au 3e festival international de jazz à Paris en mai 1949, il remporte un succès mérité. Le soliste qu’il était capable d’abattre toutes les murailles et tous les doutes. Il faudra bien des démarches pour faire lever l’interdiction du territoire français depuis sa condamnation à 15 mois de prison en 1928. Il fera 9 mois et y attrapera ses cheveux blancs.

Ce coffret nous fait voyager. New York pour les enregistrements pour Blue Note en 1944. « Blue Horizon » est un chef d’œuvre de la clarinette de Sidney et il ouvre le coffret. Toujours à New York, pour « Kings Records », il est à son zénith, prenant en mains toutes les séances. Aucune affinité avec Mezz Mezzrow quoiqu’en ait dit icelui. Bechet a enregistré l’équivalent de 5 CD. On en trouve ici quelques traces.

Paris pour Vogue et le groupe de Claude Luter obligé, m’avait raconté Christian Aziz, le pianiste de Claude, de travailler portes closes pour répondre aux désirs du maître. Pas facile. Le résultat est à la hauteur.

Enfin Boston pour le club « Storyville » tenu par le pianiste George Wein, organisateur des premiers festivals à Newport. En compagnie du tromboniste Vic Dickenson, Sidney fait encore la preuve qu’il fait partie des génies de cette musique. N’hésitez pas, entrez dans la danse. Sidney reste inaltérable. L’écouter donne envie de l’écouter encore. Il serait dommage de passer à côté.

Mémoire encore pour Bobby Jaspar.

Bobby – Robert pour l’état civil – Jaspar est un cas à part qui mérite d’être entendu encore et encore. Une voix singulière que celle de ce Wallon né à Lièges le 20 février 1926 et mort 37 ans plus tard à l’hôpital Bellevue de new York. Bobby fait des études de chimie et découvre le jazz via « Boplicity » par le nonet de Miles Davis ? Le 25 cm futur s’intitulera « Birth of the Cool » pour en préciser la nouveauté. A l’époque, en 1949, cette formation mixte – Noirs et Blancs – ne remportera aucun succès. Il faudra attendre 1954 et la publication du 25 cm susnommé. Bobby participe – et il faut prendre ce terme dans tout son acception – aux « Jazz Groupe de Paris » de André Hodeir. « Paradoxe », composé par Hodeir, sera une tentative de musique de jazz dodécaphonique. Influencé par Stan Getz, sa sonorité prendra de l’ampleur et il sera une des grands flûtistes du jazz. Il voudra faire carrière à New York où il sera bien reçu mais pas reconnu. Toujours à l’affût de nouveautés, il construira des groupes avec le batteur Elvin Jones. Cette décennie est une grande décennie pour le jazz et particulièrement pour Bobby Jaspar. Aucune nostalgie mais une manière de s’interroger sur la passion que suscite cette musique en même temps que la définition de nouveaux chemins qui ne sont en rien des autoroutes. Tout le charme des grands espaces.

Un aventurier comme les aime le jazz et que le show biz s’ingénie à détruire. L’abus de stupéfiants aura raison de sa santé.  Jaspar n’a jamais été reconnu comme une des incarnations du jazz. Il est temps de l’écouter. Entrez. Ce coffret vous permet de le découvrir.

Cerise sur le gâteau, le texte de présentation est signé Alain Tercinet qui nous a quittés à la fin de l’an dernier. Survivre disent-ils.

« Sidney Bechet, New York – Paris – Boston, 1944-1958 », coffret de deux CD, livret d’Alain Gerber et Alain Tercinet ; Frémeaux et associés/collection The Quintessence.

« Bobby Jaspar, Paris – New York – Europe, 1953-1962 », coffret de trois CD, livret de Alain Tercinet ; Frémeaux et associés/collection The Quintessence.

Petite note :

Les festivals de jazz ont lieu désormais toute l’année. Il reste que l’Europa djazz, du 15 mars au 6 mai 2018, qui fête sa 39e édition reste un moment de découvertes, de groupes en dehors des grands courants. Médéric Collignon propose un solo, le saxophoniste baryton François Corneloup une réflexion sur « Révolution », un terme qui tend à disparaître du vocabulaire.

Coutances, « Jazz sous les Pommiers chevauchera un peu Europa djazz puisque sa 37e édition s’étend du 5 au 12 mai. L’invité vedette sera sans nul doute le saxophoniste ténor Kamasi Washington qui a défrayé la chronique aux Etats-Unis avec un premier album de 3 CD, « The Epic » – une double page dans le New York Times. Aussi, à l’affiche, Joe Lovano/Dave Douglas dont l’album Universal est de celui à ne pas rater. Ou Chris Cheek pour rester dans les saxophones ou, bien sûr Emile Parisien.

Rens www.europajazz.fr et www.jazzsouslespommiers.fr

Nouveautés

L’ancien dans le nouveau. Et vice versa

Henri Texier a eu envie, après les concerts pour le 30e anniversaire du Label bleu, de reprendre quelques-unes de ses anciennes compositions, celles du temps de Salhani. Pour ce faire, redonner vie à ces musiques, il a structuré un nouveau groupe. Sébastien Texier est toujours au saxophone alto et clarinette et Manu Codjia à la guitare – qui semble chez lui – mais Vincent Lê Quang ajoute son saxophone ténor et son soprano aux fureurs des deux précédents pour les forcer dans des retranchements qui se sont construits jour après jour, concert après concert, comme Gauthier Garrigue sa batterie. Ce nouveau quintet pour sortir de toutes les ornières ou essayer. « Amir » semble dévoiler de nouvelles facettes, pourtant l’ensemble reste baigné dans les deux précédents albums. Les compositions anciennes y gagnent une nouvelle vigueur tout en laissant l’auditeur dans une atmosphère inchangée. Pour qui n’a pas fréquenté Henri Texier depuis ses débuts, n’est pas sensible aux changements de « feeling » de ces compositions. La cause se trouve, étrangement, dans les nouvelles compositions – « Sand Woman » qui donne aussi son titre à l’album, « Hungry Man », « Indians » – qui ne tranchent pas avec l’atmosphère des albums précédents.

On attend de Texier tellement que, lorsque la rupture n’est pas évidente, la déception affleure. Il reste le plaisir. Celui d’entendre un groupe homogène capable de dépasser souvent ses propres limites pour crier au monde qu’il temps que cesse la barbarie.

Henri Texier : Sand Woman, Label Bleu distribué par l’Autre Distribution.

Un violon sur le gaz et…

Théo Ceccaldi, violoniste, a fait sensation. Et il continue. Je me souviens de la première fois que je l’ai vu au festival Jazz sous les Pommiers à Coutances. J’étais sceptique. Un violoniste ! Oui mais quel violoniste. Le bruit et la fureur, la révolte, la sauvagerie de la musique. Tout ne passe pas sur le disque, bien sûr. Comme souvent. Mais il en reste quelque chose.

« Freaks » – le terme était utilisé dans les « cirques » pour désigner des personnes anormales quelle que soit l’anormalité, un film porte ce titre – convient bien à l’histoire de Amanda Dakota qui sert de fil conducteur à cette musique composée par le violoniste.

Par rapport à la scène, l’orchestre semble un peu trop « sage ». Juste une impression. Il faut entrer dans ce monde étrange en dehors de toute « normalité » qui trouble les références. Musique de cirque pour entrer dans cette histoire avec des voix féminines qui racontent émergents de bruits violents d’un monde qui ne se connaît plus.

Théo Ceccaldi est issu de tout ce monde décomposé, qui mêle toutes les influences sans frontières pour construire un nouvel internationalisme qui ouvre la porte à de nouvelles directions. Il ne craint pas, dans le même mouvement, de s’attaquer à toutes les musiques établies pour les dynamiter. Un geste de salubrité publique. Au moment où les commémorations vont bon train même celle de Jacques Higelin.

N’hésitez pas, Mesdames et Messieurs, entrez, vous ne le regretterez pas comme on dit dans toutes les foires du monde.

Théo Ceccaldi : Freaks, Tricollectif, L’Autre Distribution.

Poulenc, le jazz et la suite

« Le tombeau de Poulenc », le titre de cet album interroge. La réponse se trouve dans les notes de pochette pour apprendre que « dans la période baroque, le tombeau était composé en hommage à un grand personnage ou un collègue musicien, aussi bien de son vivant qu’après sa mort (…) ». Il s’agit donc ici de faire revivre Poulenc non pas en interprétant ses œuvres mais en s’inspirant de son écoute pour composer des thèmes jamais joués. Jean-Christophe Cholet, pianiste, Alban Darche, saxophoniste et Mathias Rüegg, chef d’orchestre sans Vienna Art Orchestra se sont associés et unis, pour les deux premiers, leurs groupes pour réaliser cet ouvrage.

Le résultat est la construction d’une sorte de No man’s land, un endroit étrange qui doit autant à Stan Kenton qu’à Poulenc, au baroque – musique sans nom comme le jazz lui-même – avec ce qu’il faut de la pulsation du jazz que ni Stéphane Kérecki, contrebassiste ni Christophe Lavergne, batteur, n’ont garde d’oublier. Les deux pianos – Natalie Darche vient ajouter le sien à celui de Cholet – donnent la touche étrange qui vient commenter, en pour ou en contre, soit la masse orchestrale soit les solistes qu’il faudrait tous et toutes citer. On dira que violon saxophones, flûte, trompette et trombone – Samuel Blaser -, tuba se mêlent, s’emmêlent se démènent pour donner vie à cette musique.

Deux éléments sont encore à notre. Le premier concerne Francis Poulenc. Après la Première Guerre Mondiale, il a fait partie de la « Bande des Six » initiée par Jean Cocteau, qui réunissait Germaine Taillefer – à qui il faudrait consacrer un « tombeau » -, Darius Milhaud, Arthur Honegger, Georges Auric, Louis Durey. Une « Bande » inspirée par la musique de Erik Satie et par le jazz, comme pour Debussy et Ravel. Comme un juste retour vers le futur.

Le deuxième porte sur l’homogénéité souvent déséquilibrée des deux groupes qui laissent ouvertes toutes les possibilités d’organisation différente pour perdre le public dans d’autres méandres et d’autres combinaisons. Gageons que les performances publiques pourraient réserver des surprises surtout avec des solistes comme Matthieu Donarier.

Jean-Christophe Cholet, Alban Darche, Mathias Rüegg : Le tombeau de Poulenc, Yolk Music, www.yolkrecords.com

Nicolas Béniès

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