Que tous, les vivants et les morts, nous partions d’ici !

Le mérite de ce livre est double : « accessoirement » dans sa première partie Epaminondas Remoundakis dresse un tableau de la société crétoise au début du XXème siècle, des modes de vie, des croyances populaires, des liens sociaux, notamment de l’antagonisme existant entre les communautés chrétiennes et musulmanes, ces dernières, hellénophones,  issues de conversions massives et pratiquant un islam non-rigoriste (cf. Émile Kolodny « Des musulmans dans une ile grecque : les « turco-crétois » in Mediterranean World 1995, 14). Une société marquée de traits « archaïques » qui vont jouer dans la perception de la maladie.

Ensuite, et surtout, dans la description des politiques publiques concernant les malades atteints de la lèpre. Politiques publiques puisqu’il ne s’agit en aucun cas de traitement (la maladie est conçue comme incurable : à Spinalonga le Directeur est un médecin, sans aucune connaissance de la lèpre, qui « suit » seul plusieurs centaines de malades !) mais de mise à l’écart sous couvert de lutte contre la contagion des malades. Cette mise à l’écart se traduit par le fonctionnement, de 1904 à 1957 d’une léproserie dans l’ilot fortifié de Spinalonga. Léproserie ? plus exactement dans la description qu’en donne Remoundakis d’un bagne dont les caractéristiques évoquent l’univers concentrationnaire.

Remoundakis qui est envoyé à Spinalonga en 1936 (il y restera 21 ans), alors qu’il est étudiant en droit à Athènes se révélera comme le porte-parole des internés et l’organisateur de leurs « campagnes revendicatives » souvent victorieuses.

Plus généralement (ce qu’aborde dans le détail la longue analyse de Maurice Born publiée à la suite du texte de Remoundakis) la controverse « scientifique » sur le caractère héréditaire ou contagieux de la lèpre se traduira, dans les deux cas, par des mesures coercitives, ayant pour objectif non pas le traitement mais la volonté de résoudre le trouble social occasionné par la vue des déformations et atteintes physiques des malades (trouble social d’autant plus grave qu’il se met en travers de la volonté de « modernisme » des gouvernements grecs). Le meilleur signe en est d’ailleurs le fait que le signalement des malades est affaire de police et non de médecine. Si les tenants des causes héréditaires mettent l’accent sur des mesures de « non-mixité » (voire de stérilisation) tous se retrouvent dans l’apologie de structures de confinement.

Le caractère contre-productif de ce confinement réside dans le nombre de malades qui 50 ans après l’ouverture de Spinalonga n’enregistre aucune diminution (les décès étant compensés par l’arrivée de nouveaux malades). Son absurdité, elle, est manifeste : aucune des femmes saines (tiens donc, il ne s’agit jamais d’hommes !) qui vivent dans l’ile (soit parce que compagnes de malades, soit parce que « salariées ») ne contactera en un demi-siècle la maladie, un seul des nombreux enfants nés dans la léproserie sera lui-même affecté.

Parmi les autres aspects du livre, je ne retiendrai que les passages qui analysent finement les rapports entretenus par les internés et les villageois de la région : les malades, le plus souvent issus de milieux modestes, touchent un pécule leur permettant l’achat de provisions alimentaires. Dans une société très pauvre, ils représentent un facteur économique important (leur départ en 1957 suscitera d’ailleurs des protestations virulentes qui ne seront calmées que par la transformation de l’ancienne léproserie en site touristique !!).

Dominique Gérardin

PS : On ne s’étonnera pas dans ce compte-rendu de la « non-mixité » des termes : « éduqué » et combattif Remoundakis reste un homme de son temps : la place spécifique des femmes malades dans l’univers de Spinalonga est quasi inexistante.

Epaminondas Remoundakis : Vies et morts d’un Crétois lépreux suivi de Archéologie d’une arrogance par Maurice Born.

Traduit du grec par Maurice Born et Marianne Gabriel

Toulouse, Anarchasis Editions, 2015

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