Deux textes de Catharine A. MacKinnon sur le mouvement #MeToo

Le fait que des voix des femmes témoignant d’agressions sexuelles soient entendues, crues et prises en compte au moyen de mesures concrètes constitue un véritable changement.

La responsabilité du harcèlement sexuel que l’on voit instituée aujourd’hui, sous l’appellation de « conformité volontaire » dans le champ juridique de la discrimination, est surtout apparue sous la pression des médias grand public et sociaux, plutôt que grâce à des recours judiciaires. Mais ne vous y méprenez pas. Si le harcèlement sexuel n’avait pas été reconnu il y a des décennies comme motif de grief pour discrimination sexuelle, on ne verrait pas aujourd’hui des hommes puissants et célébrés perdre des emplois lucratifs, des postes politiques et universitaires, des contrats et leur réputation.

Transformer un privilège du pouvoir en une disgrâce si méprisable qu’on voit même beaucoup d’hommes blancs de la classe supérieure ne plus pouvoir se permettre d’y être associés a exigé des décennies de risques, de sanctions et d’efforts, y compris des efforts juridiques.

C’est la reconnaissance du harcèlement sexuel par le droit qui a brisé la règle de l’impunité selon laquelle plus un homme avait de pouvoir, plus il pouvait exiger de sexe des personnes moins puissantes que lui. Détruire la légitimité de ce que les femmes ont longtemps dû simplement endurer a nécessité la création d’une forme efficace de recours judiciaire, basée sur une reconnaissance du fait que cette pratique inégalitaire était sexuelle et basée sur le genre.

Malgré les insuffisances de l’appareil judiciaire, cette percée a été une condition préalable au moment actuel de transformation culturelle. L’on démêle enfin l’écheveau moraliste traditionnel qui confondait des signalements d’exploitation sexuelle et de molestation prédatrice avec la sexualité inconvenante des « scandales sexuels ».

Chose plus importante encore, je soupçonne qu’une grande partie du harcèlement sexuel qui a toujours fait partie de la condition des femmes connaît maintenant une pause temporaire.

C’est presque un miracle que l’on accorde foi à quiconque dit avoir subi une infraction sexuelle, même si cela exige l’apport de plusieurs accusatrices. Mais, bien que ce soit hors de propos, les chances d’être crue sont améliorées par tout type de privilège de la victime – que ce soit la race, l’ethnicité, la religion, la classe, le statut de vedette, la nationalité, la caste, l’orientation sexuelle, l’âge, le sexe ou toute combinaison de ces facteurs.

De plus, le poids social de l’auteur du harcèlement attise l’intérêt des médias, même si quiconque harcèle sexuellement des femmes pèse lourdement dans la vie de ses cibles. Aussi stupéfiantes qu’aient été les révélations actuelles pour ceux qui ont fermé les yeux sur des statistiques réelles connues depuis longtemps, le miasme structurel et systémique de cette dynamique commence à peine à être divulgué. Le harcèlement sexuel est « moins ‘épidémique’ qu’‘endémique’ » comme je l’ai écrit en 1979 (dans Sexual Harassment of Working Women: A Case of Sex Discrimination).

Une bonne part du travail effectué par les femmes est, comme le reste de leur vie, sexualisé. Par exemple, travailler à pourboire dans un restaurant, pour tenter de gagner ce qui approcherait d’un salaire décent, exige en grande partie que les femmes se fassent valoir au plan sexuel. L’industrie du divertissement fait de la sexualité des femmes qui y travaillent un produit de consommation. Ce n’est pas une coïncidence si autant des harceleurs actuellement dénoncés dans la sphère du divertissement ont soumis leurs victimes à une sexualité de spectateurs pornographiques, en se masturbant réellement au-dessus d’elles comme le font les consommateurs au-dessus des femmes dépeintes dans la pornographie. Normalisée de façon perverse, voilà ce à quoi ressemble une agression à caractère endémique.

Dans sa dynamique fondamentale, le harcèlement sexuel transforme de véritables emplois en une forme de prostitution. L’obligation de monnayer sa survie en échangeant du sexe ou sa possibilité, réelle ou virtuelle, régit l’inégalité des femmes, et donc toute leur vie, dans le monde entier. Dans la prostitution, pratiquement tous les choix des femmes se trouvent exclus à l’exception de cette obligation, ce qui rend frauduleux et illusoire ce qu’on appelle le consentement à cette pratique ou son choix.

Les femmes qui sont censées avoir des droits humains, y compris des droits à l’égalité en matière d’emploi et d’éducation, sont réduites à ce même niveau plancher de condition féminine lorsque la tolérance au harcèlement sexuel ou à toute forme de service sexuel, de la chosification au viol, devient exigée d’un personnel rémunéré (y compris dans les travaux ménagers payés, où cette pratique est omniprésente) ou comme condition d’un parcours éducatif ou d’un avancement de carrière. Comme me l’a un jour fait remarquer une collègue prostituée, « … et vous devez aussi faire tout cet autre travail ». Voilà la sujétion qui est largement rejetée ces jours-ci.

Si l’exploitation sexuelle d’une personne comme prix de sa survie constitue une violation des droits humains lorsqu’elle accompagne un véritable travail ou une autre activité attitrée, elle viole certainement ces droits lorsque c’est la seule chose pour laquelle une femme est estimée. Pourtant, il n’est pas réellement illégal d’acheter une personne à des fins sexuelles dans la plupart des pays.

Quand assisterons-nous à une révulsion et à un rejet quasi unanime du contexte où la dynamique du harcèlement sexuel est exposée sous sa forme intégrale – soit la prostitution ? Ou est-ce que celles et ceux qui signalent la vivre – des femmes et des filles, des hommes et des garçons, des hommes identifiés transgenres – continueront de vivre la stigmatisation, la honte et le blâme, alors que leurs exploiteurs sont protégés ? Quand verra-t-on les hommes qui achètent de but en blanc d’autres personnes à des fins sexuelles être démasqués, rejetés et pénalisés comme les prédateurs qu’ils sont ? Voilà la transformation que celle d’aujourd’hui aura préparée.

On voit déjà de nombreux secteurs sociaux reconnaître leur obligation de favoriser des environnements sans chosification, pression ou agression sexuelles, où le signalement des agressions sexuelles est accueilli plutôt que puni, où c’est la responsabilisation et non l’impunité qui prévaut pour les individus ou les institutions qui se livrent à de telles agressions ou les permettent, et où les normes acceptées deviennent réellement l’excellence et l’inclusion plutôt que la hiérarchie et la peur.

Une véritable égalité pourrait enfin s’amorcer de cette façon.

Catharine A. MacKinnon

Version originale :

https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/dec/23/how-litigation-laid-the-ground-for-accountability-after-metoo

*****

Quelques semaines plus tard, MacKinnon publiait ce second billet :

« Le mouvement #MeToo a fait ce que la loi ne pouvait pas faire »

Le mouvement #MeToo est en train d’accomplir ce que la loi sur le harcèlement sexuel n’avait pas encore réussi à faire.

Par le biais d’une vague sans précédent de prise de parole dans les médias conventionnels et sociaux, cette mobilisation de masse contre les agressions sexuelles, gruge les deux principaux obstacles à la fin du harcèlement sexuel en droit et dans la vie : l’incrédulité, la banalisation et la déshumanisation infligées à ses victimes.

La loi sur le harcèlement sexuel – le premier texte de droit à concevoir la violation sexuelle en termes d’inégalité – a créé les conditions préalables au moment actuel. Pourtant, les agresseurs pouvaient encore miser, pour protéger leurs actes, sur une attitude de déni et sur la stigmatisation imposée à leurs accusatrices.

Nombreuses sont les survivantes qui ont évalué, avec réalisme, qu’il ne servait à rien de signaler ces crimes. On rejetait systématiquement leurs plaintes avec une version ou l’autre des alibis « elle n’est pas crédible » ou « elle était consentante » J’ai suivi ce dossier durant plusieurs décennies dans les cas d’agressions sexuelles commises sur des campus universitaires ; il fallait habituellement que de trois à quatre femmes témoignent avoir été violées par le même homme de la même manière pour en venir au début d’une déconstruction de sa défense. Cela réduisait la crédibilité d’une femme au quart de celle d’une véritable personne.

Même quand on la croyait, rien de ce que l’agresseur lui avait fait n’avait autant d’importance que ce qui lui serait fait à lui si ses gestes envers elle étaient pris au sérieux. La valeur inhérente à l’homme avait priorité sur l’indignité sexualisée de sa victime. La carrière de Monsieur, sa réputation, sa sérénité mentale et émotionnelle et ses ressources financières comptaient. Celles de Madame, non. À certains égards, il était encore pire d’être crue et de constater que ce que cet homme lui avait fait n’importait pas. Cela voulait dire qu’elle n’avait pas d’importance.

Cette dynamique d’inégalité a préservé le système dans lequel plus un homme a de pouvoir, plus il peut exercer d’accès sexuel imposé.

On pense généralement que lorsque quelque chose est interdit par la loi, cela cesse habituellement. C’est peut-être vrai pour des actes exceptionnels, mais ce n’est pas vrai pour certaines pratiques omniprésentes comme le harcèlement sexuel, y compris le viol, qui sont intégrées aux hiérarchies sociales. L’égalité des salaires est inscrite dans le droit depuis des décennies, mais n’existe toujours pas. La discrimination raciale est théoriquement illégale sous de nombreuses formes, mais elle demeure largement pratiquée contre les personnes de couleur. Si les mêmes inégalités culturelles sont autorisées à fonctionner en droit comme dans les comportements interdits par la loi, les tentatives d’égalisation – telle la loi contre le harcèlement sexuel – demeureront l’objet d’une résistance systématique.

Cet embâcle, qui a longtemps paralysé des recours juridiques efficaces contre le harcèlement sexuel, est finalement en voie d’être rompu. Des voix de femmes contestent publiquement et en grand nombre une misogynie systémique, un racisme sexualisé et les inégalités de classe. Ce qui est nouveau, c’est que le pouvoir est maintenant vulnérable à cette contestation.

Des personnes et des entités puissantes prennent enfin l’agression sexuelle au sérieux et adoptent des mesures contre elle comme jamais auparavant. S’arrachant au stéréotype de menteuses sans valeur, les survivantes arrivent à déclencher des conséquences qu’aucune d’entre elles n’aurait pu obtenir par des poursuites – en partie parce que les lois n’autorisent pas l’obtention de dommages et intérêts de la part de particuliers, mais surtout parce que les plaignantes sont crues et validées plus que ne l’a rarement fait l’appareil judiciaire. Les femmes disaient ces choses depuis toujours. C’est la réaction à leurs dires qui a changé.

La révulsion actuelle que suscite le harcèlement – notamment le refus d’hommes de pouvoir d’y être associés – pourrait transformer les lieux de travail et les établissements d’enseignement. Cette évolution pourrait en venir à contraindre les prédateurs d’habitude, ainsi que les exploiteurs occasionnels et opportunistes qui échappent encore au droit. Un boycottage des agresseurs, comme autant d’opportunistes profitant des vulnérabilités créées par l’inégalité, pourrait transformer la société. Cela pourrait changer ce qui est devenu une culture du viol.

Le droit en matière de harcèlement sexuel peut tirer parti du mouvement #MeToo. L’intégration aux lois des nouvelles normes apparues à la faveur du mouvement #MeToo pourrait transformer aussi le droit – et c’est sans doute ce qui arrivera. Quelques étapes pratiques pourraient aider à saisir cette opportunité. Les changements institutionnels ou statutaires désirables peuvent inclure des interdictions ou des limites aux diverses formes de secret et de non-transparence qui masquent l’ampleur des agressions sexuelles et renforcent l’isolement des survivantes, par exemples, l’arbitrage forcé, les ententes-bâillons de non-divulgation même en cas d’agressions physiques et multiples, et les règlements confidentiels des recours. Il est essentiel d’adopter un statut de prescription réaliste pour toutes les formes de discrimination, y compris le harcèlement sexuel. La possibilité de poursuivre individuellement les auteurs et les facilitateurs de tels crimes, conjointement avec les institutions en cause, pourrait modifier leur perception d’incitations à ces comportements.

La seule modification juridique correspondant à l’ampleur de cette opportunité serait un amendement constitutionnel sur l’égalité des droits, qui élargirait l’autorité du Congrès pour légiférer contre les agressions sexuelles et pour corriger certaines interprétations judiciaires actuelles, afin de garantir l’égalité de toutes et de tous selon la Constitution.

Mais c’est le mouvement #MeToo, ce soulèvement des anciennes laissées pour compte, qui a rendu intenable le préjugé voulant que toute dénonciatrice d’une agression sexuelle soit une salope et une menteuse, et cela modifie déjà toute la conjoncture. La loi sur le harcèlement sexuel a préparé le terrain, mais c’est le mouvement actuel qui ébranle les plaques tectoniques de la hiérarchie des sexes.

Catharine A. MacKinnon

Version originale :

https://mobile.nytimes.com/2018/02/04/opinion/metoo-law-legal-system.html?action=click&module=Opinion&pgtype=Homepage

Traduction : TRADFEM, avec l’accord de Me MacKinnon.

Catharine A. MacKinnon enseigne le droit à l’Université du Michigan et à Harvard. Son livre le plus récent, portant sur ses 40 ans de militantisme, a pour titre Butterfly Politics (Harvard, 2017).

AUSSI : Voici notre version française d’une entrevue où ANDREA DWORKIN explique ce qu’a eu de révolutionnaire la mobilisation populaire qu’elle a animée avec CATHARINE MACKINNON durant les années 1980 aux USA pour créer un recours juridique civique permettant aux femmes violentées dans ou en raison de la pornographie de porter plainte contre les producteurs de ce matériel: https://tradfem.wordpress.com/2018/03/11/andrea-dworkin-parle-de-la-liberte-dexpression-de-lheterosexualite-des-productions-%E2%80%89erotiques%E2%80%89-et-de-son-travail-decriture/

AUTRES ARTICLES  (en anglais) :

https://www.nytimes.com/2018/03/17/business/catharine-mackinnon-gretchen-carlson.html


https://tradfem.wordpress.com/2018/03/23/en-exclusivite-me-catharine-a-mackinnon-applaudit-le-mouvement-metoo/


En complément possible :

Entretien : Catharine A. MacKinnon, entretien-catharine-a-mackinnon/

Le féminisme irréductible. Discours sur la vie et la loi, legalite-des-femmes-est-incompatible-avec-une-definition-de-la-liberte-des-homme-sexercant-a-nos-depens/

Traite, prostitution, inégalité : eliminer-la-criminalisation-de-la-personne-prostituee-eleve-son-statut-criminaliser-le-prostitueur-reduit-ses-privileges/

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