Roméo, Juliette et l‘irréfragabilité : Une histoire d‘amour pour le 21 ème siècle

Une histoire alibi

A l‘exaspération populaire et au scandale provoqués par les viols de deux fillettes de 11 ans commis à l’automne 2017, le gouvernement a répondu en invoquant une modification imminente de la loi qui rendrait nul et non advenu le consentement des mineur.es si celles et ceux-ci ont moins de 15 ans. Le consentement des fillettes de 11 ans, sidérées et tétanisées par la peur et la stupéfaction au moment des faits, avait en effet été invoqué par les agresseurs pour justifier leurs actes et se disculper de l‘accusation de viol.

Cette proposition de loi a été rendue publique le 21 mars 2018 et contrairement aux attentes de la plupart des associations de défense des victimes, elle ne modifie pas l‘éventuel recours au consentement de l’enfant. Le non-consentement ne sera pas irréfragable, puisque disqualifier un viol en atteinte sexuelle, voire innocenter l’agresseur sera encore possible si l’enfant ne s’est pas défendu, n’a été ni menacé, ni contraint, ni surpris…

Pour justifier ce recul terrible sur les attentes d’une majorité de la population, soucieuse de protéger sa jeunesse, on nous ressasse une histoire d‘amour alibi : l’histoire de Juliette, 14 ans, folle amoureuse de Roméo, 17 ans.

« Par exemple, une adolescente venant d’avoir 14 ans pourrait avoir une relation librement décidée avec un jeune homme de 17 ans, donc licite au regard de code pénal. Mais si elle se poursuivait, après la majorité de ce dernier, elle pourrait être qualifiée de viol. » (Libération, 21.03.2018)

Donc Juliette est émancipée et libre, et, à 14 ans décide d’avoir des rapports sexuels avec Roméo, 17 ans, dont elle est passionnément amoureuse. Las ! Du jour où celui-ci a 18 ans, l’idylle se transforme en cauchemar : un rapport sexuel avec Juliette est devenu un viol sans même que Juliette résiste, se refuse, ou se sente surprise ou menacée, juste par le hasard malheureux du calendrier qui fait advenir l’anniversaire de 18 ans de Roméo avant celui de 15 ans de Juliette. Roméo devient un violeur et Juliette une victime de viol.

De ce cauchemar le conseil d’Etat, dans sa grande sagesse, préserve nos amoureux et retoque la loi sur la présomption irréfragable de non-consentement des mineur.es de moins de 15 ans. Roméo et Juliette pourront donc continuer leurs ébats sans crainte. L’amour est sauf. L’amour ? Vraiment ? Ce que nous raconte cette histoire est plus compliqué.

Elle tente de faire passer une contrainte pour une liberté.

Les relations amoureuses hétérosexuelles entre adolescent.es sont la plupart du temps caractérisées par une différence d’âge entre le garçon et la fille. Si une fille de 14 ans est amoureuse d’un garçon de 16 ou 17 ans, elle aura un certain prestige dans son entourage. Ses copines la trouveront mûre et lui demanderont éventuellement conseil pour gérer leurs propres histoires de coeur. Le garçon passera pour un vrai homme viril et protecteur, capable de respecter la vulnérabilité d’une fille plus jeune que lui. Ce n’est pas le cas entre deux adolescents du même âge. Les protagonistes peuvent s’aimer dans une perspective beaucoup plus égalitaire et partenariale mais n’en tirent pas autant de prestige que dans une relation avec différence d’âge.

Qu’importe le prestige ! Quand on aime on aime l’autre pour ce qu’elle ou il est, pas pour son propre prestige ! C’est profondément méconnaitre la psychologie des adolescent.es que d’affirmer cela. L’adolescence est avant tout une période de construction de soi, d’expérimentation sur ce que l’on est capable de produire comme impression sur les autres. Les relations amoureuses et amicales sont complètement intégrées à cette démarche d’auto-construction, d’auto-évaluation, dans laquelle le prestige, la renommée et la réputation jouent un rôle fondamental et sont aussitôt convertis en estime de soi. Les partenaires plus âgés sont donc pour les filles des éléments de la construction de soi, avant même d’être des partenaires de relation amoureuse, ils leur permettent de conquérir un prestige auprès de leur classe d’âge et d‘acquérir une estime de soi indispensable à la formation de leur personnalité. Cette différence d’âge protège les garçons de l’éventuel sentiment d’infériorité qu’ils pourraient ressentir avec une partenaire du même âge souvent scolairement et intellectuellement plus mûre. Elle conforte le stéréotype de virilité protectrice du chevalier valeureux. Roméo et Juliette sont donc des archétypes de l’éternel masculin et de l’éternel féminin.

L’émancipation de Roméo et Juliette

Dans une société qui prétend favoriser l’émancipation de chacun.e des carcans de la tradition, permettre une citoyenneté égalitaire, et donc une sexualité et des relations de couple partenariales entre individus égaux et émancipés, la construction de l‘estime de soi des adolescent.es ne devrait plus passer par des reproductions de stéréotypes éculés de preux chevaliers et de femmes-enfants. La construction de la féminité et de la masculinité devrait pouvoir se faire, lors de la puberté, dans l’autonomisation, l’expression des émotions, la compréhension et le démontage des rapports de force lorsqu’ils apparaissent, l’apprentissage de la prise de décision et de l’analyse des sentiments. La construction de l’estime de soi, si importante à cet âge, devrait pouvoir se passer du recours à des modèles de masculinité dominante et de féminité submissive, telles que promues et vécues dans nombre de couples adolescents, qui comme nos Roméo et Juliette, ont plus de deux ans de différence d’âge.

L’avenir de Roméo et Juliette

Lors d’une relation amoureuse entre deux individus d’âges différents, la décision d’avoir ou pas des rapports sexuels est fortement influencée par l’emprise que peut exercer la ou le plus âgé.e sur la ou le plus jeune. Donc le consentement n’est pas difficile à obtenir. Il découle de l’inégalité constitutive de la relation. A ces relations inégalitaires dans l’adolescence, souvent de courte durée, suivent à l’âge adulte des relations inégalitaires aux conséquences bien plus graves : les femmes conditionnées si jeunes à trouver leur estime d’elles-mêmes dans le regard d’un partenaire plus âgé, ayant plus de surface sociale, plus de pouvoir, plus de prestige, se chercheront toute leur vie des partenaires de ce type et auront une propension plus grande à rester dans des relations abusives ou violentes. En revanche la construction dés l’adolescence d’une personnalité plus autonome, avec (ou sans) relations de couples partenariales et égalitaires permettent à l’adulte de ne pas faire dépendre à un tel point son estime de soi du regard d’autrui, qu’il soit condescendant et infériorisant ou adulant et supériorisant. Elles et ils peuvent alors vivre des relations qui les enrichissent tant qu’elles durent et ne les détruisent pas quand elles cessent, des relations où elles et ils restent elles – et eux-mêmes. N’est-ce pas ceci, précisément, l’émancipation ?

Pas de violence égale une violence

Les Roméos et Juliettes que le législateur veut défendre à tout prix contre une loi qui les empêcherait de s’aimer à partir de l’anniversaire de 18 ans de Roméo sont-ils vraiment le couple libre et émancipé dont le législateur doit défendre les libertés ?

Il est permis d‘en douter. Si le consentement ne pouvait être supposé en dessous de 15 ans, cela aurait le mérite de poser un interdit clair à des hommes abuseurs qui, en bien trop grand nombre, manipulent des filles, singent des sentiments amoureux, alternent promesses et menaces voilées sur leur réputation, se jouent de leur jeunesse et de leur vulnérabilité en prétendant les protéger. Cela aurait envoyé le message clair aux filles, qu’une relation de ce type n’est pas souhaitable, pas émancipatrice, que la société est là pour les protéger des abus dont elles peuvent éventuellement être victimes dans ces relations.

Or le consentement peut toujours être supposé, dés 6 ans. Pour qu’un abuseur d’enfant soit reconnu coupable de viol, il faut donc (toujours) que l’enfant se soit défendu, ait manifesté son refus, ait fui, crié, dénoncé. Il faut donc que l’enfant ait reconnu de lui-même que l’agresseur en était un, que ses agissements étaient répréhensibles, qu’il devait arrêter de lui faire confiance comme il l’avait toujours fait puisque, dans la plupart des cas, l’agresseur un proche. Comment l’enfant le pourrait-il ? Comment reconnaitre qu’elle ou il est en danger ? Aucune violence physique n’est nécessaire pour abuser de la confiance d’un enfant ni pour le violer. Cette absence de violence est pourtant une violence sans nom. Une violence destructrice, dévastatrice, dont les victimes mettent 20 ou 30 ans avant de pouvoir parler. Et qui, souvent, les poursuit à vie. Cette violence sidère et tétanise les enfants au point de les rendre muets, au point de leur faire oublier les crimes dont ils sont victimes, stockés dans une mémoire traumatique qui ne revient jamais au grand jour mais détruit la personne de l’intérieur, jusqu’à l’âge adulte.

La loi ne reconnait pas un viol que l’enfant ne dénonce pas.

Comment le pourrait-il ? Cette résistance, cette dénonciation par l’enfant ou le jeune adolescent du crime dont il ou elle est victime est psychologiquement presque impossible. Seuls des cas très rares sont portés à la connaissance d’un parent ou d’un adulte protecteur. Seules des exceptions se défendent, parfois en infligeant des blessures à l’agresseur, et vivent ensuite dans la crainte de représailles, dans le secret le plus absolu, torturé.es par la culpabilité. Il n’y a donc pas de viols d’enfants. Ou si peu.

Les victimes reconnaitront la signature de cette loi. A qui sert-elle ? Elle sert à maintenir l’emprise des adultes sur le corps et le sexe des enfants, et empêcher que la société, les familles, les parents défendent les enfants contre leurs abuseurs, elle sert à disqualifier les victimes incapables d’exprimer leur non-consentement, à nier aux enfants jusqu’à leur statut de victimes, à fabriquer un consentement à partir du silence dû à la sidération. C’est trahir l’enfant. C’est mépriser l’enfance. C’est nier la personne. Seuls les pédocriminels sont protégés par cette loi.

L’irréfragabilité du non-consentement en dessous de 15 ans aurait permis que le silence ne soit pas considéré comme un consentement, que le soi-disant consentement, même exprimé, d’un.e enfant soit considéré comme inexistant, nul et non advenu, que le silence ou les comportements ambivalents des enfants et des adolescents ne soient pas utilisés pour nier un viol lorsque la victime est sous emprise ou sous le coup de la sidération en raison de son jeune âge.

Voilà à quoi aurait servi la loi, et même Roméo et Juliette auraient été d’accord.

Florence-Lina Humbert. Mars 2018


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Une réponse à “Roméo, Juliette et l‘irréfragabilité : Une histoire d‘amour pour le 21 ème siècle

  1. brulavoinethierry

    Bonjour Madame Humbert,

    Un grand merci pour cet article.
    Poser des limites dans ce domaine est un besoin impérieux au regard des dégâts sanitaires sur les victimes…

    Je rappelle que c’est une proposition de loi. Elle n’est pas encore votée !

    Nous avons, en cette année 2018, une conjonction des planètes qui ne se reproduira pas de si tôt : le cas de ces fillettes de 11 ans « non violées », l’ombre portante de l’affaire Weinstein et le procès début avril du Cardinal Barbarin pour non dénonciation de prêtres pédo-criminels (Cf. la diffusion du documentaire la semaine dernière « Pédophilie, un silence de cathédrale »)
    Ne pourrait-on pas mobiliser, les lectrices et lecteurs de ce blog, Geneviève Fraisse, les associations de victimes (L’Ange bleu, Parole Libérée, Colosse aux pieds d’argile, bref celles signataire du Manifeste https://manifestecontrelimpunite.blogspot.fr/ de « Mémoire traumatique » de Muriel Salmona pour « enjoindre » les parlementaires à l’intégration de l’irréfragabilité du non consentement des mineurs de moins de 15 ans dans la loi.

    Je suis partant pour consacrer du temps avec d’autres à infléchir cette proposition de loi.
    Les batailles perdues d’avance sont celles que l’on ne mène pas.

    Thierry Brulavoine Ecrivain-conseil
    brulavoinethierry@orange.fr
    06 77 89 09 35

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