Eduardo Kobra, plein la vue ! Mais pas que…

Lors des derniers Jeux Olympiques au Brésil, plus précisément à Rio de Janeiro, un street artist, Kobra, avant l’ouverture, battit un record du monde : il peignit la plus grande fresque murale du monde ! Qu’on en juge : 190 mètres de long, 15 de haut, une surface de 3 000m2, 40 jours de réalisation, 1 000 pots de peinture blanche, 1 500 litres de peinture colorée, 3 500 bombes aérosol. La fresque intitulée « Etnias » (ethnicités), sous-titrée « Nous sommes tous Un », peinte près de la zone portuaire en bordure de la baie de Rio, représente 5 visages d’indigènes des 5 continents renvoyant aux 5 anneaux olympiques. 

Les dimensions exceptionnelles de la fresque, le sujet et l’événement planétaire qu’ont représenté les Jeux Olympiques ont fait découvrir aux spectateurs le talent d’un jeune artiste brésilien : Eduardo Kobra. Cette œuvre « colossale » a médiatisé une esthétique originale et le parcours atypique d’un artiste. Son parcours mérite le détour.

Kobra est né en 1976 dans la banlieue de Sao Paulo. Le petit Kobra n’aime pas l’école. Pour tromper son ennui, bien caché au fond de la classe, il dessine. A 11 ans, au Brésil, dans les quartiers pauvres de Sao Paulo, on est assez grand pour vivre sa vie dans la rue. Cette rue, Il se l’approprie. Elle est tout à la fois son terrain d’aventures, le lieu des rencontres, des échanges, des jeux, la caisse de résonance des luttes sociales des laissés pour compte du « miracle » brésilien. Portant un regard sur cette période, il résume ce qu’a été la rue pendant son enfance : « La rue est le moyen de se sociabiliser, de se distraire et aussi de protester contre l’exclusion ».

A 15 ans, dans la rue, son milieu devenu naturel, il découvre le graffiti et la culture hip-hop. Il rejoint alors un groupe de break dance qui acquiert vite une certaine renommée, locale. Le jeune garçon, entre musique et danse, passe ses nuits à couvrir les murs de sa ville de tags et de graffs, traqué par la police. Montées d’adrénaline, peur des flics, arrestations. Impossible de dénombrer les aubes pâles passées dans des commissariats miteux. Son jeune âge le protège des sanctions pénales. Une adolescence « difficile », quasiment sans école, sans formation, entre liberté de faire tout et n’importe quoi et pression de la famille pour rentrer dans le rang.

Pour calmer le courroux de ses parents, il fait quelques études et est embauché dans une banque. Passionné autant par son travail que par l’école, il a une double vie. Après le travail, il veut tout savoir sur la peinture et le dessin. Il dévore les revues spécialisées et aussi des ouvrages plus savants. Il apprend et adore apprendre. Quelques années plus tard, il sait ce qu’il veut faire de sa vie : il sera peintre.

En 1995, sûr de son fait, il quitte son boulot gagne-pain et fonde le studio Kobra et s’installe à Vila Madalena. Il bosse comme un fou toutes les techniques de peinture, la 3D, le graphisme et se lance dans la réalisation de fresques murales. Les premières œuvres sont des portraits en noir et blanc s’inscrivant dans un courant hyperréaliste. Progressivement, conjuguant les influences américaines, le graffiti et le muralisme mexicain, il introduit, en le superposant au sujet, le graphisme géométrique.

Ainsi, se met en place lentement une figuration originale. Les portraits, sujets des fresques, et leur décor, sont décomposés par des graphismes qui découpent des espaces colorés de couleurs n’ayant que peu de rapports avec les « vraies » couleurs des sujets. « Sous » les couleurs, celui qui voit, retrouve la cohérence des traits du visage peint. Curieux mélange de réalisme (celui des portraits), de graphisme pur et dur (la sectorisation des espaces), de la gamme chromatique de la pop culture, les œuvres de Kobra ont un incroyable pouvoir de séduction.

Too much pour certains ! 

Le procédé « portrait-décomposition graphique » lasse. Trop de tout, de sophistication, de couleurs « tape à l’œil ». L’abondance des « effets » nuit au message. 

Voire. Avec une remarquable constance, Kobra dénonce le scandale des profondes inégalités sociales au Brésil, dénonce la barbarie de la corrida, les menaces de la pollution, de la déforestation. Dans le même temps, les sujets de ses portraits disent les choix idéologiques de l’artiste. Il peint à Amsterdam le portrait d’Anne Frank, Einstein en short, Andy Warhol, Basquiat, John Lennon, maître Yoda, Salvador Dali etc. Une variante du « hall of fame ». 

Un « fourre-tout » conceptuel pour beaucoup qui voient dans son travail un genre de consensus mou d’un bobo, d’un nouveau riche, ayant les idées de sa classe sociale. Un attrape-tout surfant sur les icônes à la mode, un révolutionnaire de salon illustrant les idées les plus bateaux de la période. Un pseudo artiste récupérant des luttes justes et légitimes.

Bien que je comprenne ce point de vue, je ne le partage pas. Je crois à la sincérité de ce gamin des rues, à l’authenticité de son discours. Il rompt avec un muralisme « décoratif », vulgarise des combats sociaux et politiques, construit un panthéon de gens, somme toute, très fréquentables.

N’attendons pas que l’Art soit le levier des luttes. N’attendons pas qu’une œuvre participe à la conscientisation d’idéaux révolutionnaires. Pour cela, il y a d’autres médias : le livre, la presse, les réseaux sociaux, Internet, les médias audiovisuels etc.

Quant à l’engagement des artistes… faut voir. Rappelons que Picasso peignit Guernica dans son atelier parisien en 1937, loin de son Espagne en guerre. Si son tableau sensibilisa un large public sur le massacre de la ville basque par l’aviation allemande, Picasso ne prit pas les armes contre le fascisme et la barbarie des troupes nationalistes et leur chef, le général Franco. 

Eduardo Kobra a inventé une esthétique muraliste et son travail est, en soi, révélateur d’une histoire des idées. Ce n’est pas rien… il faudra s’en contenter.

Richard Tassart

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