Cet éclair fulgurant prêt, tout prêt à rejaillir pour une autre fois


Comme le souligne Michelle Perrot dans sa préface de 2004, « 
68 a, dans une large mesure, oublié les femmes et leurs aspirations propres ». Elle indique que l’Association pour l’autobiographie (APA) a mis « l’écriture de soi au centre de ses préoccupations », suggérant à ses adhérentes « d’écrire ce que fut pour elles Mai 68 ».

Des témoignages, des ébranlements existentiels, le souffle d’une époque, une présentation sous forme de dictionnaire autour de mots-clés, « Cette démarche a l’avantage de faire converger les fragments épars sans toutefois chercher à les unifier dans une reconstruction a posteriori, tentation de toute entreprise de mémoire qui réorganise le passé en fonction du présent »

Vingt deux femmes âgées de 15 à 54 ans en 1968, la force des carcans et des interdits, la récente Loi Neuwirth sur la contraception, les interdits de l’Eglise, la méthode Ogino qui n’a rien d’une méthode, la mixité scolaire toute récente, l’accélération de l’accès aux études secondaires et universitaires, la musique et le cinéma, Family Life, les mouvements de jeunesse, « Un sentiment d’étouffement, de blocage, de désir d’ailleurs et d’autre chose », la libération de la parole, éloignement de la peur, l’accaparement de la parole par les mecs en assemblées générales…

Michelle Perrot écrit : « On soupçonne (elles sont allusives et ce n’était pas le propos), on imagine la densité, les chaos, les difficultés aussi, des trente années qui ont suivi, où elles ont véritablement construit leur vie ».

Je propose (en 68, j’était lycéen, plus enfant qu’adolescent) une promenade subjective dans ces chroniques qui éclairent « l’avant ou l’après ».

Adolescence, pensées vagabondes, hypocrisie imposée, le pantalon interdit aux filles, les sujets tabous, « nos virginités », nous avons été volées, les assujettissements anciens et nouveaux, les affiches, « De l’Atelier Populaire des Beaux-Arts », les perles multicolores, les amours, « un avortement dans une clinique londonienne »… puis les années pilule, l’autonomie et la responsabilisation…

La fragilité des acquis, « La couleur à la place du gris d’avant 68 », commencer à oser vivre, « La suie s’est déposée sur la pierre comme la poussière sur les esprits », le souvenir vivace de l’indépendance de l’Algérie, « Il était interdit de contester l’autorité militaire au début des années 60 », l’autorité, « jamais, au cours de mon adolescence, je n’ai rencontré d’adultes bienveillants », se jeter dans l’aventure sans vraiment comprendre ce qui se passe, « je me souviens des humiliations »…

Avortement, les curetages pudiquement nommés « K30 », l’attente des règles dans l’angoisse, « Parce que le choix de l’indépendance, le désir têtu de décider de sa vie sont plus forts que la peur,plus forts que l’interdit »…

Barricades. « Une fumée planait encore sur le désordre et une étrange odeur s’immisçait entre les marronniers déchaussés de frais », les sons métalliques et les clameurs de fête, les cris, les slogans, « Hô-Hô Hô Chi Minh ! Che-Che Guevara ! », les chants révolutionnaires, les interpellations, Berlin et « Mais la plus horrible de ses blessures, celle qui la défigurait et la rendait inhumaine, c’était celle du Mur qui donnait une atmosphère de tristesse et d’angoisse, accentuée par un froid glacial ! », contestataire, « je répondais », non et oui, « J’avais appris à dire NON. Un NON et un OUI véritables qui n’avaient rien à voir avec ceux que mon éducation m’avait fait prononcer jeune fille », être muette face aux militants dominants et intolérants, les yeux ouverts et l’esprit en éveil, la « normalité » devenu inaccessible…

La soif et le désenchantement, « Sensation de vide après l’euphorie et l’espoir ! », l’invasion des Soviétiques en Tchécoslovaquie, les bombardements américains sur la zone démilitarisée du Vietnam, Partisans « Libération des femmes : année zéro »…

Nous n’avions plus peur, « J’ai occupé tout l’espace. Je n’avais pas de compte à rendre », nous voulons l’égalité, les interdits, Gabrielle Russier, « Tout à coup, par la radio, nous parvins par brides le bruit du tumulte », sous les pavés, les grains de sable et leur petite musique, entrevoir des possibles, devenir « une interlocutrice valable », des rêves…

Et bien sûr, les universités, les usines, la révolution, les sexualités, mille et une chansons…

Une lecture qui permet de comprendre des possibles ouverts par le souffle émancipateur d’un événement, des bouleversements dans les vies de beaucoup, des aspirations et les mots pour les dire, et, des ruptures qui se produisirent ensuite. Et tout ce qui ne fut pas et reste chaud comme les braises d’un printemps…

« Et puis

des mots ont pris le pouvoir

des mots mémoire, des mots passion

et l’abécédaire est né

de la mémoire de ces filles de mai. »

Monique Bauer

« Souvenirs fragmentaires parmi tous ceux que la vie a submergés, images un instant ressurgies d’un mois de mai en marge, où il faisait beau »

Filles de mai – 68 mon mai à moi

Mémoires de femmes

Le bord de l’eau, Lormont 2018,

Réédition d’un Cahier de l’APA (2002) repris en 2004, 176 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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