Entretien : « Il nous faut retrouver l’histoire des vaincu.es, des subalternes, des colonisé.es, de celles et ceux qui ont payé de leur vie cette histoire des colonisateurs »

Guide du Paris colonial et des banlieues

Entretien avec Didier Epsztajn et Patrick Silberstein

Qui étaient Paul Bert, Joseph Gallieni ou encore Louis Faidherbe ? Le Guide du Paris colonial et des banlieues (Syllepse, 2018) propose un regard inédit sur la capitale et ses environs en recensant les noms de rues, boulevards, avenues ou places qui continuent de célébrer les « grands hommes » de l’histoire coloniale française. Entretien avec les deux auteurs de cet ouvrage à la démarche inédite et originale, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein.

 

Comment vous est venue l’idée de ce guide ? Dans quelle démarche l’inscrivez-vous ?

Nous avons suivi, comme tout le monde, les mobilisations à Charlottesville, la remise en cause des statues équestres du général Lee, ce vent de justice toponyme. Nous nous sommes souvenus du combat en France, à propos d’Alexis Carrel, prix Nobel de médecine, eugéniste et « collabo » notoire. La faculté de médecine de Lyon qui portait son nom, ainsi que plusieurs rues furent débarrassées de ce personnage qui n’était pas celui d’un inconnu [Patrick Tort et Lucien Bonnafé : L’Homme cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les Chambres à gazSyllepse, 1992]. Nous n’avions pas oublié non plus les mobilisations pour enlever Auguste Thiers, massacreur des communard·es, des plaques de nombreuses rues en France. Par ailleurs, nous avons été et nous sommes engagés dans le soutien aux luttes de décolonisation et d’autodétermination. L’histoire et ses commémorations sont faites par les vainqueurs. Il nous faut retrouver l’histoire des vaincu·es, des subalternes, des colonisé·es, celles et ceux qui ont payé de leur vie cette histoire des colonisateurs.

 

Comment avez-vous procédé ? Sur quels critères avez-vous établi votre sélection ?

Il existe heureusement une documentation de qualité sur les rues de Paris, dont les deux tomes du Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques Hillairet, et la nomenclature des rues de la mairie de Paris, laquelle est accessible sur Internet. Un certain nombre d’ouvrages et d’articles ont été consultés. La lectrice ou le lecteur intéressé pourra en prendre connaissance page 23 de notre petit livre. L’écriture de l’introduction, le choix des noms, les propositions itinéraires furent élaborés par des échanges. Nous avons essayé d’être à la fois complets, précis et synthétiques. Nous avons examiné la toponymie des rues comme des promeneurs et promeneuses empruntant des sentiers coloniaux avec l’intention affichée de participer à la décolonisation de notre cité.

 

Qu’avez-vous appris en préparant ce guide ?

Trois éléments nous semblent à souligner. La longue carrière de certains, de la colonisation mexicaine à celle de l’Afrique. Le rôle central de la République et de ses représentants, militaires ou non, dans la défense de la « civilisation » et des politiques raciales. Et comme aux États-Unis, le sens de la pose des plaques à certains moments de l’histoire. La volonté affirmée d’écrire et de confirmer la « grandeur » de la France, son droit à bafouer les droits des peuples, les liens entre certains industriels (dont André Citroën) et l’Empire, etc.

 

Certaines rues, peu nombreuses, portent désormais des noms qui permettent de rééquilibrer ce que vous appelez une « inégalité toponymique », à l’image de Toussaint-Louverture ou de l’Emir-Abdelkader. Est-ce qu’un mouvement est enfin en marche ? Faut-il d’après vous rebaptiser ces noms de rue ou faut-il leur accoler des plaques à visée pédagogique qui les contextualisent ?

 

Il faut ouvrir les débats, créer des cadres dans lesquels les citoyen·nes puissent choisir les meilleures solutions, afin de rompre avec le colonialisme français et son écriture très particulière de l’histoire. Certains noms devraient être effacés des frontons d’écoles, comme celui de Paul Bert, défenseur de la supériorité de la « race blanche », de l’intelligence des « Blancs » et de l’infériorité des autres. Il en est de même à nos yeux, des rues nommant en particulier les grands massacreurs galonnés dont Louis Faidherbe, Thomas Bugeaud (voir l’article d’Olivier Le Cour Grandmaison : « Bugeaud : bourreau des « indigènes » algériens et ennemi de la République », ou Joseph Gallieni. Louis Sala-Molins et Louis-Georges Tin ont mis en avant Jean-Baptiste Colbert : Il faut débaptiser les collèges et les lycées Colbert ! – nous nous sommes associés à leur pétition. 

 

Pour d’autres, la pose d’une plaque de contextualisation ou d’explication pourrait se révéler plus pédagogique… Ce peut être l’occasion aussi de donner place aux femmes, largement oubliées, dans nos histoires, de rendre hommage aux combattant·es pour la liberté des anciennes colonies, d’effacer le goût de sang, de meurtre, de masculinisme, de racisme qui colorent ces plaques sur fond bleu.

 

Publié sur Groupe Achac de recherche

https://www.achac.com/blogs/197


Pour rappel :

La résistance à l’égalité et à la liberté, la-resistance-a-legalite-et-a-la-liberte/

La guerre des statues n’aura pas lieu, la-guerre-des-statues-naura-pas-lieu/

Olivier Le Cour Grandmaison : Bugeaud : bourreau des « indigènes » algériens et ennemi de la République, bugeaud-bourreau-des-indigenes-algeriens-et-ennemi-de-la-republique/

Louis Sala-Molins et Louis-Georges Tin : Il faut débaptiser les collèges et les lycées Colbert !, il-faut-debaptiser-les-colleges-et-les-lycees-colbert/

Louis Sala-Molins : Colbert, l’esclavage et l’Histoire, colbert-lesclavage-et-lhistoire/

Are these the ten ‘most shameful’ street names in Paris?, are-these-the-ten-most-shameful-street-names-in-paris/

Should Paris get rid of its colonial names?, should-paris-get-rid-of-its-colonial-names/

200 rues parisiennes rendent hommage à la colonisation et c’est inadmissible, 200-rues-parisiennes-rendent-hommage-a-la-colonisation-et-cest-inadmissible/

French authors of « colonial Paris » guide hope to spark Rhodes Must Fall-style movement (suivi de la traduction en français), french-authors-of-colonial-paris-guide-hope-to-spark-rhodes-must-fall-style-movement-suivi-de-la-traduction-en-francais/

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