Mais on peut aussi porter le deuil sans une robe noire

« A pied ou, de rares fois, en train, Ceija Stojka rentre avec sa mère au printemps 1945 du camp de Bergen-Belsen à Vienne ». Dans sa préface Karin Berger présente l’autrice et son parcours, sa volonté d’apprendre à lire et à écrire, « Etre en classe avec des enfants de sept ans alors qu’elle en a treize n’est pas facile pour elle, mais elle tient le coup jusqu’à de qu’elle sache lire et écrire », ses rencontres-dialogues avec elle, les effets de la publication de son premier livre, « Pour la première fois en Autriche, l’horreur que les Roms et Sinté ont vécue sous le régime nazi est plus largement sue et perçue, et Ceija elle-même devient un témoin historique important dans l’espace public »

Le témoignage de l’autrice est sans haine, elle ne réclame rien. Son écriture est une nouveauté en regard de sa culture de tradition orale, « Elle est issue d’une culture qui transmet l’histoire et les témoignages par le récit, le conte et le chant, qui sont de la même importance pour les Roms que pour nous les archives et les livres ».

Une parole importante, comblant le vide, l’invisibilité historique construite des populations Roms et Sinté en Europe et de leur destruction par les nazis. « Ici une femme témoigne de l’expérience de la persécution sous le régime nazi, de sa survie à trois camps de concentration dont la structure et le but visaient l’humiliation, l’exploitation et le meurtre ».

« Auschwitz est mon manteau,

Bergen-Belsen ma robe

et Ravensbrück mon maillot de corps »

C’est ça le monde ? Le grillage mis par la Gestapo autour d’une petite maison en bois, « je revis tout maintenant comme si c’était hier », la déportation, la tonte, « quand la pièce a été tellement remplie que même une souris n’y rentrait plus, le transport à Auschwitz a été organisé », numéro Z 6399, le camp, les clôtures, « il ne fallait pas qu’il y ait le moindre signe que les gens souffrent. Il ne fallait pas non plus qu’on sache qu’il y avait des crématoires », les cris venant de la forêt, « Mais nous on entendait et on savait tout », les habits, les chaussures, les cheveux, les SS, « Les SS étaient si cruels qu’aucun animal ne peut être aussi méchant, car même l’animal le plus sauvage s’épuise un jour et renonce », la nourriture, les sélectionnées, le block spécial, Birkenau et les gazages, la rampe et un train de voyageurs, une voie ferrée…

« Tout à coup, le camp de concentration avait entièrement disparu », une journée splendide, le vert à perte de vue, un camp de femmes, Ravensbrück, toutes marquées, « le rebut du genre humain », les femmes SS avec les chiens, « Les femmes SS étaient pire que tous les satans », la baraque, les jours et l’angoisse, la Gestapo, un camion…

Dans le camp de Bergen-Belsen, « Tout autour du camp il y avait une très belle forêt de sapins, les arbres debout comme des policiers », la faim comme compagne quotidienne, la rue des poux, les miradors, « Soudain, il y eu un bruit énorme et un monstre de char d’assaut a défoncé le grillage du camp »…

Des charrettes, des camions, des trains de charbon, « Très doucement nous sommes arrivés, à Linz », une petite maison en bois, « A présent, je voulais mieux apprendre à lire et à écrire », sa décision d’aller à l’école, l’obligation de reprendre la route, « Maman avait un nouveau compagnon de vie, il avait deux chevaux et une petite roulotte ouverte qu’il fallait couvrir avec une bâche. A trois, nous sommes repartis en voyage »…

« …

où personne ne nous menace

et désire nous assassiner »

Voyage vers une nouvelle vie. Des minutes de liberté, « J’aimais plus que tout lire quand j’étais seule et quand personne ne m’observait », la vie reprend, « Entre les pensées et la réalité, je me perdais pas mal », la famille, les voyages, les chevaux et les roulottes, les cartes d’identité et l’absence de carte-I, la fierté, le vide après la guerre, « Tant de gens de notre petit peuple ont été acheminés dans les camps à partir de différents pays, et tant des nôtres ont été exterminés », les histoires, les lois d’autrefois, les fêtes, les bokoli, les enfants, la route, « A présent j’avais dix-huit ans et deux bébés et pas de mari. Il fallait que je nourrisse deux petits enfants. Heureusement j’avais pas de complexes, sinon, j’aurais été mal »…

Les tapis, les marchés, « Colportage et mendicité interdits sous peine de poursuite », un enfant en prison, « C’était l’hiver 1968 et je sentais le froid d’Auschwitz », le quotidien, le monde des Gagjé, le soleil chaud et lumineux, la mort, « Les années passaient pour moi dans un sevrage constant et incessant de mon enfant chéri », le chemin et la vie…

« Souvent j’ai peur que mes enfants et leurs enfants aient à vivre des temps de persécution comme nous les avons vécus. De toute façon, ils souffrent des crimes nazis de l’époque. Souvent, ils ont grandi sans grand-mère ou grand-père, souvent aussi sans père ou mère. Et leurs oncles et tantes, ils sont où ? »

Les deux conversations avec Karin Berger « Il ne faut pas être une autre » et « Tant qu’il y aura des Roms, ils chanteront » sont précédées d’un cahier de photographies.

De ces conversations, je souligne la femme battante, restée ferme, « Pour qu’Auschwitz ne puisse rien contre moi », les larmes des morts et des âmes, ce film resté dans la tête, les rêves, le « Pourquoi tu es là » émis par tant de survivant·es, l’enfance et les voyages, le romani, la haine, la famille, les foires aux chevaux, l’exclusion de l’école, la commémoration en Autriche si tardive, la dénazification et le retour des nazis, la carte professionnelle, le permis de conduire, les Roms et Sinté, les Gadjé, la vie, « Mais on avait des yeux, on voyait au loin et le vol des oiseaux et les arbres quand ils dansaient », le négationnisme en Autriche, la musique et le chant…

Le livre se termine par un essai de Karin Berger : « Voyages dans la Kaiserstrasse. Rencontre entre les mondes », Ceija Stojka, ses manuscrits, les conversations, la lecture à haute voix, « Soudain les phrases s’ouvrent et les lettres assemblées font sens. Je lis un texte fin et louchant, l’histoire d’une vie, écrit sans reproche et sans pathos », un monde scintillant a disparu pour toujours. « Mais peut-être qu’ils sont juste allés un peu plus loin ».

A notre/votre tour de lire. Le télescopage du passé et du présent. « Je n’ai pas mis ma vie au cachot ». Un livre contre l’oubli ou le silence. Des conversations pour la mémoire, la musique et la liberté.

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De l’autrice :

Je rêve que je vis ? Libérée de Bergen-Belsen, je-me-retourne-et-jy-suis-de-nouveau/

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Ceija Stojka : Nous vivons cachés – Récits d’une Romni à travers le siècle

Traduit de l’allemand (Autriche) par Sabine Macher

Suivi de deux entretiens et un essai par Karin Berger

Editions Isabelle Sauvage, Plounéour-Ménez 2018, 296 pages, 27 euros

Didier Epsztajn


Exposition Ceija Stojka à Paris

Après la Friche la Belle de mai à Marseille, en 2017, la Maison rouge à Paris présente une exposition monographique de Ceija Stojka (1933-2013), « Ceija Stojka, une artiste rom dans le siècle », du 23 février au 20 mai 2018.

La Maison rouge

Fondation Antoine de Galbert

10 boulevard de la Bastille

75012 Paris

M° Quai de la Rapée / Bastille

Tél. 01 40 01 08 81

lamaisonrouge.org


En complément possible :

Morgan Garo : Les Rroms. Une nation en devenir ?, rroms-multi-identite-nation-et-samudaripen/

APPEL : « Roms » ou pas, nous voulons avoir le droit de vivre ensemble, appel-roms-ou-pas-nous-voulons-avoir-le-droit-de-vivre-ensemble/

Florence-Lina Humbert : Être rrom en Roumanie : etre-rrom-en-roumanie/

Martin Olivera : La Tradition de l’intégration. Une ethnologie des Roms Gabori dans les années 2000 : te-kerav-tchumuni-faire-quelque-chose/

Non à la chasse aux Rroms, Non au racisme d’Etat, Pour l’égalité des droits, non-a-la-chasse-aux-rroms-non-au-racisme-detat-pour-legalite-des-droits/

Lettre de l’Union Française des Associations Tsiganes, lettre-de-lunion-francaise-des-associations-tsiganes/

Marc Bordigoni : Gens du Voyage. Droit et vie quotidienne en France, la-liberte-daller-et-venir-de-circuler-est-un-droit-constitutionnel/

2 réponses à “Mais on peut aussi porter le deuil sans une robe noire

  1. Bonjour
    Seriez-vous d’accord pour que je mette votre note concernant le livre « Nous vivons cachés » (une dizaine de lignes puis le lien vers votre site) sur notre propre site ?
    Merci de votre réponse
    Amicalement

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