Journée internationale des droits des femmes : La dette n’est pas qu’un instrument financier, elle est aussi un instrument genré

Partout où sont appliquées au nom de la dette les politiques d’ajustement structurels et l’austérité, elles entravent l’émancipation des femmes et détruisent les conquêtes féministes. De fait, les femmes sont les véritables créancières au niveau national et international.

Le hashtag #MeToo ne doit pas faire oublier que la lutte pour les droits des femmes commence au niveau des discriminations accrues qu’elles subissent au nom de dettes illégitimes, publiques et privées.

En effet, loin de s’attaquer à l’évitement et l’exonération d’impôts et à la fraude fiscale, véritables responsables des déficits publics, les plans d’austérité au Nord et les plans d’ajustement structurel au Sud appauvrissent les populations du monde entier. Privatisations, libéralisations et restrictions budgétaires sabrant les droits sociaux sont proposées comme seules solutions à la crise et touchent directement les populations les plus fragilisées et les plus précaires. Parmi elles, une majorité de femmes.

Mères célibataires, femmes jeunes, âgées, migrantes, rurales … subissent une pauvreté accentuée par l’austérité, qui durcit et aggrave les inégalités entre les sexes et sape les conquêtes féministes1. En France par exemple, les femmes sont les premières concernées par la pauvreté. Elles représentent 57% des bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA), 82% des emplois à temps partiel, 70% des travailleurs pauvres (vivant en dessous du seuil de pauvreté)2.

Pour contrebalancer et déconstruire l’argument de la dette publique, qui serait provoquée par un excès supposé de protection sociale, en Europe comme ailleurs, le CADTM met en avant le concept de dette sociale. Il se réfère au droit fondamental à une protection sociale de qualité, reconnu par le droit international. Sous cet angle, les femmes se retrouvent tout à coup en créancières d’une dette sociale de l’État envers elles.

Parmi les propositions du CADTM, la constitution des citoyen.ne.s en audits citoyens de la dette permettrait de mettre en valeur cette dette sociale et de démontrer avec des chiffres que la dette publique n’est pas une maladie honteuse de pays trop dépensiers mais le résultat de politiques délibérées et injustes.

La santé et les soins aux personnes

Dans la foulée du grand recul social appliqué au nom de la dette publique, le droit des femmes à disposer de leur corps est en régression dans plusieurs parties du monde. Les États se désengagent de leur mission de service public de santé, et la possibilité d’avorter dans un contexte médicalisé devient inaccessible aux classes « non favorisées ».

Touchées en premier par les mesures d’austérité et les licenciements, les femmes subissent aussi de fortes inégalités dans leur accès aux soins. Les coupes dans les services publics, hôpitaux, cliniques gynéco, EHPAD, touchent en effet les femmes aussi bien en tant que patientes que comme personnel soignant, puisqu’en 2014 en Europe elles représentaient 78% de la force de travail des services sociaux et de santé et 60% des enseignant-e-s des secteurs primaires et secondaires3.

Les femmes sont plus exposées à la pauvreté que les hommes

Au Sud comme au Nord, les femmes sont majoritaires dans les emplois précaires (contrats à durée déterminée, travail intérimaire, travail informel), les premiers à être supprimés en cas de licenciements et ne permettant pas ou peu aux travailleuses d’accéder à une bonne protection sociale.

Les rémunérations des femmes continuent à être moins élevées que celles de leurs collègues masculins à poste similaire. De plus elles sont majoritaires dans les temps partiels, ce qui réduit fortement le montant des cotisations pour leurs pensions de retraite. Tous ces inégalités se sont encore accentuées depuis le début de la crise et de l’application des mesures de politique budgétaire restrictives.

Alors qu’elles sont particulièrement exposées à la pauvreté, la précarité des femmes retraitées est encore accentuée même quand elles ont travaillé toute leur vie. Non seulement l’âge de la retraite pour les femmes est retardé dans plusieurs pays d’Europe mais le montant des pensions subit des baisses répétées dans le cadre des programmes d’austérité, en France, en Grèce et dans plusieurs pays du Sud. Ainsi les retraites féminines sont en moyenne inférieures de 40% à celles des hommes.

Aussi le nombre des femmes âgées sans ressources et sans abri augmente à vue d’œil, en particulier parce que le prix des biens publics augmente au point de former des armées d’endettées auprès de l’État ou des services « publics », dont les prestations semi-privatisées sont assorties de taxes directes et indirectes qui plombent les factures.

Le travail précaire et l’exil économique touchent en priorité les femmes

Projetées par millions dans le monde du travail précaire et sans papier par la mondialisation, les guerres et la pauvreté, les femmes se sont retrouvées employées en priorité dans les secteurs du soin à la personne, et pour les moins favorisées d’entre elles, dans la prostitution. Elles se retrouvent trop souvent prisonnières d’un cercle vicieux de dépendance envers un trafiquant, un employeur, un mari ou une entreprise.

En Europe, le phénomène de l’exil féminin a démarré juste après l’effondrement des économies des pays de l’ancien bloc de l’Est, au zénith de la mondialisation, obligeant des femmes de tous âges à s’exiler pour faire vivre leur famille, en acceptant des emplois d’aides ménagères ou d’auxiliaires de vie sous-payées dans d’autres pays de la périphérie européenne, à l’image de l’hémorragie de jeunes femmes qui a touché les Philippines. Avec la crise de la dette et la baisse des revenus des classes moyennes, ces « femmes de services » comme les appelle Jules Falquet4 ont vu leurs conditions de survie se dégrader encore.

Les États des Balkans, fraîchement ralliés à l’UE ou en attente d’une intégration, se plient eux aussi à la discipline budgétaire imposée par l’ombre de la BCE. La récession, le chômage et la pauvreté qui en découlent se conjuguent pour accentuer l’exil des jeunes, diplômés ou non, vers les pays du centre ; parmi eux, les jeunes femmes sont majoritaires.

Elles sont aussi les premières victimes des conflits armés provoqués par le néocolonialisme, conflits qui utilisent le viol à la fois comme un moyen de guerre et comme un outil de torture et de coercition. Le viol se dirige d’ailleurs aussi contre des hommes pour les « casser », preuve s’il en fallait de la nature profondément phallocratique du pouvoir militaire et policier.

Les dettes privées frappent directement les femmes 

Les prêts étudiants qui se généralisent dans plusieurs pays du Nord enchaînent durablement les jeunes diplômés, hommes et femmes, qui devront gérer une longue période de remboursement avant de pouvoir acquérir une autonomie financière, se laissant ainsi imposer des choix de carrière par une logique de rentabilité obligatoire.

Dans les pays où les plans d’austérité ont abouti à des réductions de revenus drastiques, les prêts hypothécaires contractés avant la crise ne peuvent plus être honorés par les ménages. Résultat, un nombre croissant de familles sont menacées de se retrouver à la rue, comme en Espagne et en Grèce, où le gouvernement a commencé à opérer des enchères immobilières en ligne, pour échapper aux vives protestations de la société civile.

Les femmes victimes du microcrédit

Au niveau mondial, les Institutions de la microfinance (IMF) s’intéressent aux femmes qui représentent environ 70% de leur clientèle. Ainsi la Banque mondiale poursuit sa stratégie de bancarisation de nouveaux secteurs de la population5 pour permettre au capital financier d’accélérer l’intégration des deux milliards d’adultes dans le monde qui ne sont pas encore couverts par le système bancaire, dont la plupart sont des pauvres et des femmes, en élargissant le panier de services financiers aux transferts d’argent, assurances, factures de services publics (consommation d’eau, électricité, téléphone, etc.). Dans le même temps, la Banque Mondiale préconise de réduire drastiquement le rôle de l’État dans la garantie des services publics en les déléguant au secteur privé capitaliste qui les transforme en marchandise. Les pauvres ont alors davantage de besoins monétaires, en particulier les femmes qui sont responsables de leurs foyers. Elles sont ainsi livrées aux institutions de microcrédit qui avancent masquées sous couvert de lutte contre la pauvreté6.

Soutenues par Attac/CADTM Maroc, les luttes menées par les femmes victimes du micro-crédit sont venues inverser l’image abusivement positive dont bénéficiaient les organismes de microfinance7.

Le CADTM appelle à l’organisation des femmes en comités d’audit citoyen en vue de l’annulation de toutes les dettes illégitimes et pour mettre fin aux systèmes de domination patriarcale et capitaliste.

Nous réclamons la construction ou la reconstruction de services publics gratuits de qualité dans l’éducation, la santé, les transports, la banque, dans une optique de transition énergétique écoféministe.

Renforçons nos solidarités avec les populations affectées par le microcrédit, les politiques des Institutions financières et toutes les sangsues qui pompent nos richesses et nos énergies.

Regroupons-nous pour lutter contre le système dette, contre les accords de libre-échange et autres instruments économiques qui exploitent, humilient les femmes et les hommes ; renforcent les inégalités, pillent, détruisent la nature ; poussent les populations sur les routes de la migration et jettent des familles entières dans les rues, les contraignant à la précarité, la mendicité, à la prostitution et au suicide8.

Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

http://www.cadtm.org/Journee-internationale-des-droits

Contact presse : Marie-Laure Coulmin Koutsaftis – mlcoulmin@cadtm.org

2 Pour la santé des femmes, une précarité lourde de conséquences

3 Voir Oxfam International/ European Women’s Lobby, Op. Cit., p 24-25

6 Maroc : les couches populaires sous le double joug du microcrédit et du despotisme

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