Néolibéralisme, théorie queer et prostitution

Au cours des 40 dernières années, la pornographie et la prostitution ont été graduellement intégrées dans la culture populaire et nous avons vu la pornographie devenir de plus en plus sadique, misogyne et pédophile. Dans de nombreux pays, la prostitution est désormais considérée comme une industrie normale faisant partie du PIB. La pornographie est dorénavant présentée ouvertement et la prostitution est devenue plus acceptable que jamais, bien que les conditions des femmes et jeunes filles y travaillant soient demeurées épouvantables.

En dépit des progrès accomplis par le mouvement des femmes depuis les années 1960, les hommes contrôlent encore les fondamentaux du pouvoir : le gouvernement, les forces armées et la police, le monde de la finances et les banques, les grandes entreprises et les médias. L’industrie du sexe est très majoritairement créée par et pour les hommes et les féministes font toujours face à une résistance durable à sa critique. Dans cet article, je tenterai d’établir certaines explications à cette résistance et proposerai des arguments pour une approche différente.

« Le plus étonnant est peut-être la difficulté rencontrée dans notre recherche d’alliés sur le sujet. Bien qu’il existe un assez fort consensus parmi les personnes progressistes ou libérales à propos des valeurs de paix, de justice économique et de droits humains et sur les valeurs négatives de la corruption et du manque de transparence du gouvernement, de la concentration excessive de la richesse dans les mains de petites élites, et ainsi de suite ; il y a un non-consensus remarquable sur les questions de genre et d’exploitation sexuelle. Les privilèges sexuels réclamés par les hommes en vertu des règles du patriarcat le sont encore souvent par des hommes « progressistes » marchant sous la bannière de la paix et de la justice. » (D.A Clarke, 2004). 

La montée incessante du néolibéralisme

Depuis les années 1970, les grandes entreprises des États-Unis et du Royaume-Uni se battent contre les mesures progressistes introduites à la suite de la Seconde Guerre mondiale et ont entrepris de se redéfinir comme étant l’apogée de la civilisation et l’objectif ultime de l’évolution humaine. Le capitalisme financier a déplacé le capitalisme industriel ; la déréglementation a permis au capitalisme de s’approprier les ressources du monde et de détruire les conditions des travailleurs et l’environnement ; l’écart entre les riches et les pauvres s’est accentué et les emplois réguliers bien rémunérés ont de plus en plus disparu. Partout, les femmes ont été celles les plus durement touchées par la stratégie combinée de compressions dans l’aide sociale, dans la rémunération et dans les conditions de travail, par l’érosion des emplois, ainsi que par la destruction de l’agriculture de subsistance traditionnelle. 

De tout temps, le commerce et l’affairisme ont existé en tension avec les forces sociales comme la religion et les organisations culturelles et du travail qui défendaient des valeurs non commerciales telles que la conscience sociale et la responsabilité mutuelle. Pourtant, l’équilibre s’est déplacé vers une célébration et un étalage de la richesse et du pouvoir des entreprises, un culte de l’entreprise pour son propre bien.

En même temps, un processus de commercialisation de la culture de masse s’est produit et les médias de masse, étant principalement la propriété des grandes entreprises ou dépendant d’elles pour leurs recettes publicitaires, ont été regroupés dans de moins en moins de mains. En conséquence, les médias sont maintenant en grande partie contrôlés par des sociétés dont le but principal n’est pas de fournir des nouvelles et une analyse, mais de vendre de l’audimat aux publicitaires. La pornographie s’est de plus en plus affichée ouvertement, avec le résultat que la majeure partie de la culture dominante actuelle aurait été considérée comme pornographique il y a 30 ou 40 ans. Il s’agit non seulement de la commercialisation de notre sexualité et de ce que représente être un humain, mais aussi de la propagande pour un monde où tout, y compris notre humanité elle-même, peut être réduit à un échange commercial et où le « droit » de satisfaire chaque caprice et désir est devenu sacro-saint tant que nous pouvons payer, bien entendu. Et nous payons pour cela. D’une manière ou d’une autre.

« La plupart d’entre nous sommes maintenant habitués de la ligne adoptée par les PDG et leurs défenseurs à l’égard du travail à l’étranger bon marché. Si les femmes aux Philippines ou au Mexique, disent-ils, sont prêtes à travailler dans les usines des zones franches pour 60 cents (US) par jour, alors ces femmes sont des agents libres faisant un contrat individuel avec leur employeur. Elles ont choisi la meilleure affaire, comme le font tous les acteurs rationnels dans le libre marché ; toute personne s’interrogeant sur les conditions de l’entente fait ainsi le procès de leur personnalité et de leur rationalité. Toute personne tentant de forcer les sociétés transnationales à payer davantage leurs travailleuses, ou d’atténuer la brutalité des conditions dans lesquelles beaucoup d’entre elles se retrouvent, va en fait à l’encontre des femmes qu’elle essaie d’aider, parce que les entreprises vont tout simplement déménager si leurs coûts montent trop, rendant les femmes à nouveau sans emploi. 

Les éléments de langage des défenseurs « féministes » et gauchistes de la prostitution font étrangement écho à ceux des PDG et de leurs défenseurs. Les prostituées, nous disent-ils, choisissent leur domaine de travail dans un marché libre ; elles sont des agents rationnels. Critiquer l’industrie qui les exploite, ou même dire qu’elles sont exploitées, c’est nier leur agentivité. Essayer de réglementer ou de restreindre l’industrie n’est que leur refuser des « opportunités » et des « choix ». La similitude du langage n’est pas un hasard, bien sûr : l’incursion des valeurs et des croyances commerciales dans le milieu universitaire ainsi que dans la culture populaire a pris de l’ampleur depuis des décennies. Il est de plus en plus difficile et de plus en plus marginal ou désocialisant de penser en dehors du cadre du marché.

La culture populaire reflète l’esprit de l’époque avec précision et de manière peu flatteuse dans des excès médiatiques comme la téléréalité […], où les participants sont opposés l’un à l’autre de façon similaire aux gladiateurs Romains dans un concours acharné pour la richesse. Certaines émissions de radio offrent maintenant à leurs invités de l’argent ou une minute de gloire comme une incitation à se soumettre à diverses humiliations publiques. Dans un incident célèbre, le provocateur Howard Stern a convaincu une femme de se déshabiller en studio et de manger de la nourriture pour chiens d’un bol sur le sol, en échange de temps d’antenne pour de la musique enregistrée par un ami à elle. L’idéologie pseudo-Smithienne du « choix », et le reste du bla bla du marché populiste mettraient bien entendu l’emphase sur le « choix » de cette femme de supporter une telle scène, plutôt que de remettre en question l’éthique de Stern, de la station de radio, ou de ses annonceurs et auditeurs. La scène elle-même est paradigmatique de la prostitution : un homme offre quelque chose dont une femme a besoin ou qu’elle veut, afin de la persuader de faire des choses humiliantes pour l’amuser, lui.

À une époque dominée par l’idéologie néolibérale, il est évidemment difficile de monter avec succès une campagne contre l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants. Sur tous les fronts, les féministes se prennent des murs.

Premièrement, la vénération du marché actuel se moque et dévalue toute suggestion d’altruisme. Si des femmes ayant eu la chance d’échapper à l’exploitation sexuelle dans leur propre vie se soucient des femmes prostituées, elles sont moquées comme étant naïves, idéalistes, irréalistes et (bien sûr) « idéologues ». L’idéologie soi-disant progressiste de la « libération sexuelle » sert ensuite à traiter les femmes qui s’opposent à l’exploitation, à l’affairisme, à la contrainte et aux autres pratiques de base de l’industrie du sexe, de conservatrices, de « néo-victoriennes », d’anti-sexes, etc. Si l’un ou l’autre de ces obstacles ne parvient pas à décourager la critique sociale féministe, le dogme néolibéral est utilisé pour prouver que, par exemple, la femme mangeant de la nourriture pour chiens sur le parquet du studio de Stern est exactement là où elle veut être. Toute femme qui exprime son mécontentement devant les hommes qui ont adopté et apprécié ce rituel d’humiliation est en fait une antiféministe : elle refuse l’agentivité et le choix exercé par cette femme libérée, courageuse et « assez robuste pour en prendre » qui n’a pas besoin de sympathie ou d’ingérence de la part de gardiennes de la moralité bien intentionnées. Tout comme, bien sûr, les pauvres sont tout à fait capables de se tirer d’affaires par leurs propres moyens et n’ont pas besoin d’une aide insultante venant des mains étouffantes du gouvernement. » (D.A Clarke, 2004)

En même temps que les grandes entreprises se battaient contre les mesures sociales et économiques progressistes mises en place après la Seconde Guerre mondiale, le néolibéralisme devenait la nouvelle orthodoxie universitaire des sciences de l’économie, le postmodernisme (ou déconstructionisme) devenait la nouvelle orthodoxie dans la littérature et les études culturelles, et les théories queer remplaçaient les études féministes et les études sur le mouvement de libération gay.

Les mouvements de libération des femmes et des gay 

La libération des femmes et les mouvements de libération gay des années 60 et 70 ont été des mouvements de changement personnel et social dans lesquels le rejet des stéréotypes de genre et des hiérarchies était fondamental. Les féministes ont mis l’accent sur l’analyse marxiste voulant que toutes les sociétés soient des systèmes de classes construites selon une hiérarchie stratifiée de groupes sociaux ayant des rapports différents avec les moyens de production, et ont démontré que les sociétés sont également des systèmes dans lesquels les hommes et les femmes sont deux groupes socialement distincts ayant une relation hiérarchique basée sur leurs rôles biologiques différents dans la reproduction humaine. L’exploitation et l’oppression des femmes ne sont pas seulement des phénomènes accidentels mais sont partie intégrante d’un système (connu sous le nom de patriarcat) qui existe depuis des milliers d’années. Les féministes ont montré que l’exploitation patriarcale et la subordination sont en effet nécessaires au système économique capitaliste basé sur l’accumulation prolongée (Mies, 1998). 

Dans la famille patriarcale, les enfants apprennent quelle est leur place dans la hiérarchie des sexes et apprennent à partir d’elle à fonctionner dans la hiérarchie de classes sociales plus large. Les hommes peuvent être perdants dans le système de classes, mais ils ont le pouvoir, à peu près absolu, sur leur femme et leurs enfants. La collaboration des femmes est souvent fondée sur l’espoir que si elles se conforment au système, leurs enfants auront la chance d’une vie meilleure, ou alors elles acceptent que le pouvoir et le bien-être matériel à travers le patronage des hommes est préférable à rien du tout. La plupart du temps, elles n’ont pas le choix de toutes façons. Une fois ce système oppressif intériorisé, il devient le modèle pour toutes les autres oppressions et les enfants grandissent pour devenir des soldats du capitalisme et du colonialisme. Ou du moins, c’est la façon dont cela a fonctionné traditionnellement. L’une des grandes réussites du mouvement de libération des femmes est que les femmes ne sont plus aussi prêtes qu’avant à subir l’oppression du mariage.

Un bon nombre de féministes voient l’explosion de la pornographie ayant eu cours dans les dernières décennies comme une réaction aux progrès obtenus grâce au mouvement des femmes. Toutefois, elle peut aussi être considérée comme une continuation ou un remplacement de la famille patriarcale, maintenant que celle-ci est en déclin. Si leur induction au système de genre est incomplète dans la famille (parce que, par exemple, grâce au mouvement des femmes, celles-ci peuvent maintenant vivre avec leurs enfants sans hommes), l’exposition des pré-adolescents et des adolescents à la pornographie violente à laquelle seuls les hommes ‘pervers’ avaient accès dans le passé – les aide toutefois à se rattraper rapidement.

Les féministes ont compris le genre comme étant des rôles construits socialement pour assurer le système de la domination masculine, la masculinité étant le comportement de la domination masculine et la féminité le comportement de la soumission à cette domination, et elles ont rejeté ce modèle comme partie du système de la suprématie masculine. Elles ont soutenu que sans ce système de domination, il ne serait pas nécessaire d’avoir des genres, que nous pourrions nous rencontrer tout simplement comme des êtres humains, et que, par conséquent, refuser de se conformer à des rôles stéréotypés était en soi un acte de rébellion contre le patriarcat.

Le mouvement de libération gay a embrassé une analyse similaire de l’oppression, a été modelé sur les luttes des peuples colonisés contre l’impérialisme et il a compris que l’oppression des hommes gay découle de l’oppression des femmes et de l’imposition des rôles sexuels (genre) qu’il considère comme politiquement construits. Il a également considéré l’homosexualité et l’hétérosexualité comme étant eux-mêmes socialement construits.

Le postmodernisme et la théorie queer 

Par ailleurs, le postmodernisme (ou déconstructionisme) affirme qu’il n’y a pas de réalité objective, que chaque récit n’est que l’un des nombreux récits possibles, qu’aucun système politique ou œuvre d’art n’est supérieur à un autre ; les mots acquièrent seulement un sens grâce à leur relation à d’autres mots et ils n’ont pas de sens ultime. Tout ce qui demeure possible de faire est de « déconstruire » les textes. De ce point de vue, la littérature (comme Ne tirez pas sur l’oiseau moqueurles Raisins de la colère ou la Chambre des dames) qui expose l’inégalité structurelle et sociale n’est pas mieux que la littérature (tel que Cinquante nuances de gris) qui glamourise et légitime cette inégalité. Le postmodernisme est une doctrine profondément conservatrice qui masque la réalité politique et sociale. Il est survenu à un moment historique particulièrement conservateur où le néolibéralisme était en croissance et où les critiques sociales radicales étaient passées de mode.

C’est dans ce contexte que la théorie queer vit le jour. La théorie queer voit le genre comme une performance, croit qu’il existe de nombreux genres, et elle romantise les disparités entre le sexe et le genre (qu’elle qualifie de « transgressions »). Ainsi, une lesbienne butch, un drag queen, un homme gay dominant et une femme prostituée peuvent tous être considérés comme des genres différents et comme « transgressifs ». Le genre est donc détaché des différences matérielles entre les sexes, et la suprématie masculine et l’oppression des femmes ne sont plus visibles. Au lieu de contester les rôles et les comportements de soumission et de dominance, la théorie queer, en fin de compte, les maintient et les perpétue.

Considérer la prostitution comme « transgressive » la romantise et déforme la réalité que pour la plupart des femmes, elle n’est pas un choix entre un certain nombre d’options viables, et que par sa nature même, elle est violente et destructrice (comme je le montre dans Choice in an Unequal World et Prostitution is Unlike Other Work). Par contre, quand les féministes critiquent la prostitution, les théoriciens queer décrient cela comme une agression contre l’agentivité des femmes prostituées, qui fait écho à la riposte néolibérale contre ceux qui osent penser que les multinationales devraient améliorer la rémunération et les conditions des travailleurs dans les usines du Bangladesh, par exemple.

Le terme « queer » est censé englober les lesbiennes ainsi que les gay, mais en raison de la plus grande puissance économique et sociale des hommes, les lesbiennes sont devenues moins visibles et la libération des homosexuels a été remplacée par un mouvement pour les droits des gays, dont la plus grande partie peut être vue comme les hommes gay exigeant leur part des privilèges masculins, et pour lesquels une énorme industrie du sexe s’est développée en vue de cette satisfaction. Les demandes des hommes gay pour des privilèges masculins peuvent être retrouvées dans leur requête pour le « droit » au sexe, un droit que peu de lesbiennes ou de femmes ressentent le besoin ou le désir d’obtenir et qui peut être considéré comme un autre aspect des « droits » des hommes. Ayant difficilement obtenu le soutien de leurs sœurs lesbiennes sur ce point, les hommes gay se sont assurés le concours de femmes défenseures de l’industrie du sexe hétérosexuelles (Jeffreys, 2003) amenant ainsi une impression que les obstacles à la prostitution hétérosexuelle sont également des obstacles à la « liberté » des homos. Il n’est donc guère surprenant que toute critique de cette « liberté » ait tendance à être réfutée aussi vicieusement que toute critique du « droit » des hommes à la prostitution.

Le postmodernisme fait actuellement face à un déclin de popularité en même temps que la critique du néolibéralisme se fait plus présente. Cependant, la théorie queer est aussi populaire que jamais, et puisque le postmodernisme a dominé le milieu universitaire de plusieurs pays pendant des décennies, des générations d’étudiants ont été formés à l’intérieur de ce paradigme. Il ne faut donc pas sous-estimer son héritage durable.

La gauche traditionnelle 

« Notre expérience a démontré une fois de plus que les gens conservent souvent volontairement leur ignorance de la réalité sociale lorsque celle-ci leur permet de maintenir et de justifier leurs privilèges. Cela est beaucoup plus facile que de contester le statu quo. » (Wu, 2004) 

Les féministes critiques du système prostitutionnel sont souvent consternées de voir que beaucoup de gens dans la gauche traditionnelle déploient à leur égard les stéréotypes clichés qu’elles seraient puritaines, anti-sexes, qu’elles s’en prennent à l’agentivité des femmes prostituées, etc. tout en exposant une critique sophistiquée du néolibéralisme, du capitalisme débridé, de l’extension du marché dans toutes les sphères de la vie, du brevetage des formes de vie, etc., et en soutenant de manière cohérente qu’il est mal de réifier et de commercialiser certaines choses. Comment expliquer alors leur incapacité de reconnaître l’argument féministe disant que le corps des femmes et des enfants ne devrait pas être vendu ? Et que la prostitution n’est pas une solution humaine à l’appauvrissement et à l’absence de possibilités pour les femmes et les ados à travers le monde ?

Voir la prostitution comme un système d’exploitation et d’oppression demande de voir sa connexion avec le système patriarcal qui exploite et opprime les femmes et privilégie les hommes. Si nous laissons cette compréhension entrer dans notre conscience, nous devons reconnaître notre propre responsabilité dans ce système, en gros que nous en sommes complices. En tant qu’hommes, nos privilèges sont tirés directement de ce système, mais en tant que femmes, nous sommes aussi liées au système, nos privilèges étant si souvent dépendants des privilèges des hommes de notre entourage. Si nous laissons cette connaissance entrer dans notre conscience, nous voyons que si nous voulons arriver à des relations humaines vraiment libres, nous devons abandonner notre complicité. N’est-ce pas effrayant ? Combien il est plus facile de diriger notre colère vers ces féministes anti-sexes puritaines et sans humour.

« Le néolibéralisme ne peut percevoir les aspects négatifs de la montée en flèche de la prostitution précisément parce qu’il y a une montée en flèche une hausse de l’activité économique et une augmentation du nombre de transactions marchantes. La prostitution est donc bonne pour l’économie. En tant que féministe, je considère que l’idéologie néolibérale de centre/droite comporte une odeur familière et désagréable, elle sent la même logique (ou incohérence) constamment appliquée aux femmes dans la prostitution par la double pensée de la gauche américaine (et internationale). 

Bien que nous sachions, culturellement, par expérience ou par osmose que les femmes et les enfants sont prostitués le plus souvent dans la violence, à cause de la pauvreté, par la privation ou trahison, le libéralisme occidental prétend depuis des décennies que plus de prostitution et de pornographie signifie plus de liberté, plus d’ouverture, et […] plus de démocratie. Le fait que la véritable démocratie ne joue qu’un très petit rôle dans l’expérience quotidienne de la prostituée moyenne ne semble avoir aucune importance. Le fanatisme idéologique avec lequel les théoriciens néolibéraux ignorent tous les effets négatifs de la ‘libération’ des marchés n’est pas sans rappeler les efforts déterminés avec lesquels les théoriciens traditionnels de la liberté sexuelle ont ignoré les effets négatifs de la soi-disant ‘révolution sexuelle’.

Les statistiques gênantes, les faits bruts comme l’espérance de vie moyenne des prostituées, l’âge moyen d’entrée dans la prostitution, le revenu moyen des prostituées, et ainsi de suite – des données démographiques n’ont jamais dérangé ceux qui ont défini l’industrie du sexe comme une force de libération. Le fait que la ‘liberté’ en cours de réalisation soit surtout la liberté des hommes d’avoir accès au corps des femmes et des enfants ou aux pays du G7 d’avoir accès aux marchés et aux matières premières du tiers monde est aisément oublié quand la prédation est redéfinie comme le progrès. » (D.A Clarke, 2004)

Le désir et la demande 

« Le consumérisme est la drogue grâce à laquelle on réussit à faire accepter aux femmes et aux hommes des conditions de vie de plus en plus destructrices et autrement considérées comme inhumaines. Les nouveaux ‘besoins’ créés par l’industrie dans son effort désespéré pour conserver le modèle de croissance en fonction deviennent tous des dépendances. La satisfaction de ces dépendances ne contribue pas à davantage de bonheur et d’épanouissement humain, mais à une plus grande destruction de l’essence humaine. » (Mies, 1998) 

N’importe quel parent vous dira que l’un des défis de l’éducation des enfants est la configuration et l’imposition de limites aux désirs de ceux-ci, que non, vous ne pouvez pas simplement manger des sucreries au lieu de dîner, que vous devez porter une ceinture de sécurité dans la voiture, que vous ne pouvez pas simplement prendre quelque chose qui ne vous appartient pas. Tant bien que mal, comme adulte, vous devez convaincre votre enfant qu’il est dans son intérêt de modérer ses désirs, que d’abandonner le droit de prendre les possessions des autres contribue à un monde dans lequel nous pouvons avoir confiance que les autres ne nous le feront pas non plus. Et que la valeur de confiance mutuelle vaut plus que de voler le nouveau jouet de votre ami. Modérer les désirs fait partie de ce qu’est être un humain.

Mais bien sûr, la modération des désirs n’est pas bonne pour les affaires, et comprendre le prix des désirs non modérés est encore pire. La Big Company fait donc de son mieux pour s’assurer que nous ne comprenions pas le prix de nos désirs, que nous ne voyions pas l’exploitation des femmes cousant les robes achetées lors de nos shopping du samedi. Ou le coût pour l’environnement de l’irrigation et des pesticides utilisés dans la culture du coton, ou le coût pour la santé et l’éducation des enfants qui sont obligés de le cueillir, ou le coût de son transport à travers l’océan sur un porte-conteneurs, ou le coût à la vie marine lorsqu’un conteneur tombe dans l’océan et se fractionne, et ainsi de suite. Les ressources du monde sont limitées, la vie humaine est limitée et un monde de désirs illimités est impitoyable et insoutenable.

Or, Margaret Thatcher avait tort, il existe une alternative et nous devons l’envisager. Cette alternative exigera peut-être de nous de modérer nos désirs ou de porter nos vêtements jusqu’à l’usure. Nous devons abandonner des choses pour obtenir quelque chose de plus important.

Je dirais que le prix de la prostitution est trop élevé : non seulement pour les femmes, les enfants, les personnes transgenres et les hommes y travaillant, mais le prix pour la société est trop élevé et le prix pour les prostituteurs est aussi trop élevé. Pourtant, tout comme avec le consumérisme, le prix est maintenu hors de vue. Néanmoins, et ultimement, nous payons tous le prix. Les socialistes, les féministes, les antiracistes et ceux qui se battent pour un monde plus juste doivent énoncer clairement que pas une seule personne ne doit être l’objet de chantage ou forcée à faire des choses qui vont à l’encontre de la dignité humaine pour subvenir à ses besoins et survivre. Et personne ne devrait être autorisé à construire son ego et son identité sur l’exploitation et la subordination des autres. La prostitution est incompatible avec ces principes. Cela signifie que les hommes doivent renoncer à leurs anciennes prérogatives patriarcales reliées au sexe. C’est là un préalable nécessaire à une société plus égalitaire.

« Je tiens à vous souligner qu’un engagement à l’égalité sexuelle avec les hommes, c’est-à-dire l’uniformisation du caractère au niveau du mouvement ou de la surface, est un engagement à devenir le riche au lieu du pauvre, le violeur au lieu de la violée, l’assassin au lieu de l’assassiné. Je vous demander de prendre un autre engagement, un engagement en faveur de l’abolition de la pauvreté, du viol et du meurtre, soit un engagement à mettre fin au système d’oppression appelé le patriarcat ; de mettre fin au modèle sexuel de l’homme lui-même. » (Dworkin, 1976) 

Par conséquent, je recommande de soutenir le modèle nordique. Il décriminalise toutes les femmes, les enfants, les hommes et les personnes transgenres impliqués dans la prostitution en reconnaissant l’exploitation dont elle est construite et les conditions d’exploitation dans lesquelles leur participation est survenue ; il investit dans des services de réduction des méfaits pour les personnes impliquées et des stratégies de sortie pour celles qui veulent la quitter ; de plus, il criminalise les souteneurs et les clients afin qu’il soit bien clair que la prostitution est incompatible avec les droits humains, afin de réduire la demande qui l’alimente.

« La pornographie est une propagande de haine et la prostitution de l’exploitation. Si nous voulons un monde fondé sur la justice, la justice entre les sexes, la justice raciale, la justice de classe, la justice entre les personnes de diverses orientations sexuelles, la pornographie et la prostitution doivent être éliminées. Éliminer la pornographie et la prostitution exige l’implication des hommes, non seulement parce que les hommes sont la moitié de la population, mais surtout parce que les hommes sont les principaux producteurs, distributeurs et consommateurs de femmes et d’enfants dans la pornographie et la prostitution. La moralité de la justice est notre moralité, et elle ne peut coexister avec la pornographie et la prostitution. » (Funk, 2004) 

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Références

  • Clarke, D.A., 2004. ‘Prostitution for Everyone: feminism, globalisation, and the “sex” industry’ in Not for Sale, Feminists Resisting Prostitution and Pornography. Spinifex, Melbourne.

  • Dworkin, Andrea, 1976. Our blood: Prophecies and Discourses on Sexual PoliticsPedigree Books, New York.

  • Funk, Rus Ervin, 2004. ‘What does pornography say about me(n)?: How I became an anti-pornography activist’ in Not for Sale, Feminists Resisting Prostitution and Pornography. Spinifex, Melbourne.

  • Jeffreys, Sheila, 2003. Unpacking Queer Politics, Polity Press, Cambridge.

  • Mies, Maria, 1998. Patriarchy and Accumulation on a World Scale: Women in the International Division of LabourZed Books, London.

  • Pollitt, Katha, 2014. Why Do So Many Leftists Want Sex Work to Be the New Normal?

  • Wu, Joyce, 2004. ‘Left Labor in bed with the sex industry’ in Not for Sale, Feminists Resisting Prostitution and Pornography. Spinifex, Melbourne.

the feministahood, le 8 novembre 2014

https://thefeministahood.wordpress.com/

TRADUCTION : Claudine G. pour le Collectif Ressources Prostitution.

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2017/12/30/neoliberalisme-theorie-queer-et-prostitution/

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