Les inégalités en matière d’apprentissage sont avant tout des construits sociaux

L’école, la pratique massive et inégalitaire du soutien scolaire, « l’analyse de ces pratiques doit s’inscrire dans le cadre plus large des mutations que connaît l’éducation ces dernières années, à l’heure où le néolibéralisme conçoit l’éducation comme un marché des compétences et des titres scolaires, valorisables sur le marché de l’emploi ».

En introduction, Erwan Lehoux fournit quelques données sur le soutien scolaire payant, souligne que ce soutien marchand est très largement le fait de familles économiquement aisées ou que « les ressources culturelles jouent également un rôle important ».

Les analyses sont présentées en quatre chapitres :

  • Comment est structuré le marché du soutien scolaire ?

  • Le soutien scolaire, un parasite de l’école ?

  • Comment le soutien scolaire modifie-t-il le jeu scolaire ?

  • Le soutien gratuit, une alternative ?

Hier de petits cours du soir, aujourd’hui une industrie qui repose en partie sur l’existence des crédits d’impôts, d’autres organismes locaux aussi. Cours de soutien, coaching scolaire, vacances linguistiques, nouvelles technologies… L’auteur détaille la construction du marché du soutien scolaire. De l’étude surveillée au précepteur, des activités périscolaires au système marchand. La massification scolaire, l’unification du système, des fonctions de sélection scolaire et sociale, des inégalités de parcours et l’importance prise par l’enjeu scolaire… L’Etat a soutenu le développement du soutien scolaire marchand, en ne donnant pas les moyens de l’intégration et du suivi des besoins de toutes et tous, en développant des incitations fiscales à la production privée et lucrative. Reste qu’une bonne partie de ce soutien relève du secteur informel, du travail non déclaré…

Le soutien comme pratique de complément de l’école, des tests et des exercices pratiques, les matières priorisées sont les plus « discriminantes scolairement et/ou celles dont les coefficients sont les plus élevés lors des examens ». Plus qu’un complément, il s’agit bien d’une menace pour le système éducatif, perçue comme telle par de nombreuses et nombreux enseignant·es.

Le but du secteur marchand, parfois lié à l’enseignement privé, est bien de faire du profit, de grignoter sur le périmètre éducatif, de se positionner parfois « explicitement en solution parallèle, donc concurrente, à l’école ». De réforme en réforme des rythmes et des contenus scolaires, certaines activités pourraient sortir du périmètre actuel assuré par l’Ecole.

Je souligne, les paragraphes autour de la « critique artistique » de l’école (en référence à l’ouvrage de Luc Botanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme). Mais comme le dit justement l’auteur, derrière un discours pseudo-progressiste, il y a « naturalisation des différences » et la « légitimation des inégalités ». Au nom du soit-disant goût et des envies des élèves, du respect de leur personnalité, se cache bien la fermeture du champ des possibles, le renoncement à la plus large culture pour toustes. Le soutien scolaire participe bien d’une « conception utilitariste de l’éducation », en adéquation aux visions du/de la consommateur/consommatrice exigeant·e… Les familles et les élèves se transforment en client·es. L’évaluation occupe un rôle central, les notes « une vraie mesure de la qualité » ; le soutien scolaire s’accommode bien du système de valeur néolibéral à l’école, il participe à sa légitimation, « L’obtention de bonnes notes devient en effet le seul objectif des parents comme des enfants au détriment du sens même des savoirs »

Erwan Lehoux analyse, entre autres, les modifications du jeu scolaire, la peur du déclassement et l’investissement scolaire, le « marché de l’angoisse », la place du soutien dans la compétition scolaire, « la compétition va de pair avec un rapport instrumental et calculateur à l’éducation », la sélection, le fétichisme des mathématiques, les choix et pratiques de soutien, la scolarité comme une course d’obstacles, les choix d’établissement, la place du capital économique, l’ambivalence envers la massification scolaire, la méritocratie…

Le dernier chapitre est consacré aux alternatives, les pratiques plurielles du soutien scolaire gratuit, les dispositifs d’accompagnement, les objectifs de lutte contre l’échec scolaire ou contre les inégalités, les moyens nécessaires et les difficiles évaluations de l’efficacité, l’accompagnement comme contrôle social, l’individualisation comme « renoncement à l’égalité », le développement du privé sur l’école, les dispositifs sélectifs, l’exclusion…

Les rythmes imposés aux enfant dans l’école et hors l’école ne sont pas interrogés. Le travail scolaire n’est pas reconnu en tant que tel.

Il convient comme l’indique l’auteur de « permettre à tous les élèves de réussir », de refuser la naturalisation des inégalités, de ne pas renoncer à l’égalité. Je souligne son invitation à entrer dans le monde du livre « comme une manière d’élargir leur horizon et non pas comme une contrainte scolaire ». Les moyens de l’autonomie de chacun·e devraient être au centre des démarches éducatives – sans oublier que nombreux et nombreuses sont les élèves qui n’ont pas de « lieu à soi ».

Erwan Lehoux : Payer pour réussir ?

Le marché du soutien scolaire

Institut de recherches de la FSU & Editions Syllepse

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_84_iprod_728-payer-pour-reussir-.html

Paris 2018, 96 pages, 7 euros

Didier Epsztajn

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