Le « féminisme » selon Playboy…

La libération sexuelle

L’histoire de Playboy et l’histoire de ma propre vie sexuelle s’entre-coupent. Au début de mon adolescence à la fin des années 60, mes connaissances limitées de la pornographie se résumaient aux éléments suivants : apercevoir un magazine derrière l’abri à vélo et me sentir contrariée ; et partager la même opinion que mes pairs au sujet des « branleurs » comme étant de pauvres types incapables d’avoir de véritables copines. Les branleurs étaient ceux portant des imperméables et gardant les mains dans leurs poches que nous les filles évitions dans les abribus sur le chemin du retour de l’école.

Je me souviens quand le point de vue collectif sur la pornographie a changé, et qu’il a concordé avec des révolutions très puissantes et véritablement libératrices prenant place dans les années 1960 et 1970 : l’introduction de la pilule qui, pour une brève période du moins, offrait la promesse de sexe sans conséquences pour les femmes ; la résistance féministe au double-standard de la vierge et de la putain ; l’introduction de la loi sur l’avortement, et ainsi de suite. Je suis arrivée à ma première relation sexuelle durant ce bref moment d’enivrement lorsque les visions patriarcales et misogynes commençaient à être contestées, mais avant que la pornographie ait une emprise sur notre imagination collective. Comme j’ai été chanceuse et le suis encore !

Les années 1960 et 1970 ont également coïncidé avec la naissance et l’expansion de l’empire de Hugh Hefner et de son image modifiée du consommateur de pornographie allant du « loser pathétique » à celle du bon gars « normal ». Les messages de Playboy créés à partir de l’idée fébrile que l’amour libre non seulement allait nous libérer des chaines de la répression sexuelle, mais aussi du ‘système’ étaient un produit de la culture sexuelle et ont à la fois servi à mobiliser les principaux changements idéologiques, politiques et éthiques de celle-ci.

En créant un magazine dans lequel des interviews et des articles sérieux se combinaient à des images pornographiques, Hefner a eu une influence majeure dans l’élaboration des idées suivantes : d’abord que les hommes instruits de la classe moyenne ne devraient ressentir aucune culpabilité à se masturber sur de la pornographie ; deuxièmement que les actrices sont des vedettes glamour payées grassement pour leur choix de carrière ; et troisièmement que la pornographie contribue à une révolution féministe qui finalement permet aux femmes une expression sexuelle sans honte.

Dans ce nettoyage de la pornographie de son image « sale » et en déculpabilisant sa consommation par les hommes, Playboy a ouvert un espace culturel dans lequel toutes nos vies sexuelles, hommes, femmes et enfants ont par la suite été façonnées.

Le « sexe positif »

Avec une ferveur passionnée semblable à celle des intégristes religieux, les partisans de la pornographie en tant que ‘pro-sexe’ ont depuis toujours été intolérants à toute dissidence aux messages de propagande de Hefner. Soulever la possibilité que certaines personnes puissent critiquer la pornographie et que celle-ci puisse être soumise à la même analyse que tout autre phénomène culturel provoque une colère des plus étonnantes. J’ai constaté à mes dépends que la voix des universitaires qui émettent des critiques peut être tue et sommairement rejetée comme étant du négativisme sexuel et de l’humiliation envers les femmes « salopes » (slut-shaming), et ce, même dans les conférences ayant pour but d’analyser attentivement la culture ! 

Par une métamorphose orwellienne, la pornographie est devenue le « Ministère de la Vérité » où la langue et les concepts inversent la réalité : s’opposer à la pornographie et à ses injures de « salopes » envers les femmes est considéré comme la « stigmatisation des salopes » ; en revanche, l’humiliation réelle des femmes par la lingua franca pornographique est considérée comme libératrice et plaisante, non seulement pour celles payées pour le simuler, mais aussi pour le reste d’entre nous. La récupération ironique de ce langage, comme par exemple dans les marches des salopes (slut-walk), n’a pourtant pas changé d’un iota le statut social et sexuel des femmes.

Malgré tout, il existe quelques lueurs d’espoir (faibles, je sais) qu’un point de bascule soit en train de se produire dans notre soumission culturelle à la pornographie comme emblème de la liberté sexuelle et de l’émancipation. Mon optimisme est sans doute étrange, compte tenu de l’omniprésence de la pornographie et de la fidélité zélée de ses utilisateurs adhérant à la thèse centrale de la pornographie, à savoir que ses conventions misogynes (violentes et humiliantes) ne découlent, ni n’ont une incidence quelconque, sur les relations intimes ou publiques entre les femmes et les hommes dans la « vie réelle ».

La « négativité sexuelle »

Tous les ‘bons gars’ qui jamais ne rêveraient de faire un commentaire sexiste, qui trouvent le revenge porn inacceptable et qui ne forceraient jamais une femme à avoir des relations sexuelles, peuvent garder l’esprit tranquille. L’idéologie dominante est que vous n’avez pas à vous encombrer la conscience si vous vous masturbez avec de la pornographie dans laquelle vous êtes témoins de la violence qui y est représentée (même si ce n’est pas votre ‘tasse de thé’) parce que ces femmes espèrent bien être traitées de « salopes », être mises à terre et se faire baiser. Le double-standard si contesté par certaines féministes est réduit par la pornographie avec une férocité normative qui eut été inimaginable dans les années 60. Ce qui est nouveau, c’est l’idée que les femmes cool et aimant s’amuser en retirent du plaisir. Je peux entendre certains commentaires retentirent : « mais oui elles aiment cela, mais oui elles aiment cela ! ».

Grattez la surface du mirage de Hefner et ce que vous allez découvrir au sujet de l’industrie qu’il a rendu respectable est qu’elle est en fait l’une des industries légales des plus violentes du monde occidental. De plus, la petite niche de la pornographie « féministe » n’offre aucun échappatoire : premièrement, ses messages ne peuvent être distingués de la pornographie non-féministe ; et deuxièmement, ses avantages semblent se limiter au fait que les pornographes sont des femmes et que les actrices reçoivent un salaire décent. 

La fin de Playboy

Playboy a eu tellement de succès qu’il est maintenant l’initiateur de sa propre disparition, du moins dans sa forme actuelle, puisqu’il a pris la décision politique de ne plus publier de photographies de femmes nues. Ceci est certainement la conclusion inévitable à toute pornographie présentée sur papier dans une ère numérique ? L’avènement d’internet a fourni un milieu dans lequel les hommes, et de plus en plus de femmes et d’ados, peuvent consommer et reproduire de la pornographie dans le cyberespace. Pourquoi s’évertuer à acheter un magazine en public lorsque vous pouvez trouver en ligne et en privé n’importe quelle image, y compris des images sexuellement beaucoup plus explicites ?

Une nouvelle vague de féminisme se demande si le discours post-féministe des années 1990 et du début du 21e siècle a dupé les femmes. Le jury délibère à savoir si les jeunes femmes se rendront éventuellement compte que l’idée du ‘pro-sexe’ a été en fait l’un des vecteurs de ce récit. Je crois que nous devrions collectivement, les hommes et les femmes, nous élever contre la normalisation de la pornographie. Nous devrions nommer l’épithète ‘pro-sexe’ pour ce qu’elle est vraiment : une étrange histoire de négativité sexuelle servant à encourager les femmes à accepter l’idéologie patriarcale dominante voulant que les hommes aient « droit » au corps des femmes.

L’histoire démontre ce que certaines d’entre nous savaient déjà dans les années 70 : la pornographie ne libère pas les femmes, mais libère les ‘bons gars’ pour leur permettre d’utiliser les femmes sans les contraintes sociales qui leur étaient jusque-là imposées. Plutôt qu’être un coup de semonce dans la roue du ‘système’, la pornographie en réalité le consolide. Devenons réellement pro-sexes et reprenons l’érotisme et la sensualité qui nous ont été enlevés par la pornographie pendant que ses créateurs faisaient une fortune en colonisant nos têtes. 

Heather Brunskell-Evans

Heather Brunskell-Evans est universitaire, philosophe, théoricienne culturelle, écrivaine politique et cofondatrice de FiLia.

Vous pouvez suivre Heather Brunskell-Evans sur Twitter : www.twitter.com/brunskellevans

TRADUCTION : Claudine G. pour le Collectif Ressources Prostitution.

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2017/12/30/le-feminisme-selon-playboy/

De l’autrice :

De la pornographie à la campagne…, de-la-pornographie-a-la-campagne/

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