Réformer la réforme de la formation des enseignants

Abriter les exilés.

Après neuf mois de mandat de M.Macron, on ne peut que constater le rythme effréné auquel des réformes profondes sont annoncées. Nombre d’entre-elles avaient été préparées pour le mandat de M. Sarkozy mais avaient été abandonnées lors de la crise de 2007-2008 engendrée par la dérégulation financière, par crainte d’une explosion sociale. Bien que la plupart de ces réformes soient d’essence néolibérale, d’autres visent manifestement à prendre des parts de marché électoral à la réaction xénophobe : politique migratoire, renflouage du budget de la défense, service militaire, retour aux « fondamentaux » à l’école, etc. Nous nous associons à la tribune suivante, à paraître dans Libération : Universités : Abriter les exilés, pas Parcoursup et invitons tous les universitaires qui se portent solidaires des exilés à la signer.

Formation des enseignants : Précariser ou réformer ?

Ainsi, après la transformation du baccalauréat en capital de compétences1 et celle des élèves en entrepreneurs de leur propre formation dès la classe de seconde (mieux vaut être initié aux bonnes combinaisons de disciplines de spécialités ou facultatives !)2, selon la théorie du capital humain, après le tri des étudiants à l’entrée en licence, la différenciation des parcours de premier cycle universitaire sur le territoire national et la systématisation du recours au classement3, c’est la formation des enseignants que le ministre de l’Education nationale, M. Blanquer entend réformer, en diminuant les moyens qui lui sont consacrés et surtout en précarisant – contractualisant – la situation des futurs enseignants4. Pourtant, le recrutement et la formation des enseignants constituent, après 30 ans de dégradation continue, le cœur de la reconstruction nécessaire d’un système scolaire fondé sur l’exigence, la liberté et l’émancipation.

On s’étonne du silence de Mme Vidal sur la question – on sait celle-ci occupée à promouvoir la loi ORE de sélection des étudiants à l’entrée à l’université, et à tenter de prévenir l’inéluctable désastre engendré par la plateforme Parcoursup, conçue avec une précipitation et un amateurisme confondants – à moins que ce ne soit du cynisme. La formation des enseignants est pourtant du ressort du ministère de l’Enseignement supérieur de la Recherche et de l’Innovation et a été confiée aux ESPE, composantes des universités, par la loi de Refondation de l’Ecole de 2012 portée par M. Peillon, alors ministre de l’Education nationale. Celle-ci rétablissait cahin-caha une formation pour des enseignants stagiaires placés à mi-temps dans leurs classes à Bac + 45, après la désastreuse réforme Darcos-Chatel-Pécresse de 20096, qui avait conduit à jeter les lauréats des concours d’enseignement en responsabilité à temps plein dans les classes à l’issue d’un concours placé tardivement à Bac + 5. On se souvient de la crise consécutive du recrutement des enseignants, surtout dans le premier degré, et des cohortes de jeunes professeurs sans réelle formation en grande souffrance, les élèves étant les premières victimes de ce système aberrant. La réforme Peillon a apporté des améliorations à cette situation, sans s’attaquer à des problèmes structurels, notamment dans le premier degré.

Le nouveau ministre de l’Education nationale entend réformer à son tour la formation des enseignants mais surtout les précariser à cette occasion. L’admissibilité des concours de recrutement des enseignants serait placée en fin de licence, les admissibles suivraient alors un master de formation à l’enseignement par alternance, l’admission ne prenant place qu’à la fin de la deuxième année de master, c’est-à-dire à Bac + 5. Les lauréats seraient alors fonctionnaires-stagiaires, placés à temps plein dans les établissements.

Une première conséquence serait une nette régression pour les étudiants par rapport à leur situation actuelle : les étudiants de ces masters enseignement, simplement admissibles à un concours, ne seraient que des contractuels dans leurs établissements d’affectation en alternance. Ils ne pourraient avoir le statut de fonctionnaires-stagiaires, dont jouissent actuellement les lauréats des concours dès Bac + 4. Régression statutaire pour les étudiants, c’est aussi une économie substantielle pour le ministère qui envisage des rémunérations pour ces contractuels bien inférieures au salaire (modeste) des fonctionnaires-stagiaires

Une deuxième conséquence serait de dissuader nombre de candidats de devenir enseignants. Placer l’admission des concours à la fin du master, c’est retarder l’entrée dans le métier à Bac + 5 et générer une crise des recrutements, que l’on a déjà pu constater lorsque le ministère de M. Chatel avait placé l’admission des concours après le master métier de l’enseignement et de la formation. C’est particulièrement manifeste pour les étudiants issus des classes populaires pour qui repousser la perception d’un salaire et l’accès à un statut à Bac + 5 est dissuasif. Quant aux adultes en reconversion – et ils sont nombreux parmi les professeurs des écoles – la précarité étalée sur trois ans minimum (un an de préparation des épreuves d’admissibilité d’un concours, deux ans à être contractuel avant d’être éventuellement admis au dit concours et de devenir fonctionnaire-stagiaire) ne peut être une option. Ce scénario est assuré d’ouvrir à nouveau une crise majeure du recrutement des enseignants.

Une troisième conséquence est de préparer des cohortes de contractuels de l’enseignement au détriment d’un corps de fonctionnaires correctement formés, autonomes et indépendants des pressions, tout en respectant les obligations et devoirs de tout fonctionnaire de la République. Que deviendront les admissibles non admis après deux ans de formation et titulaires d’un diplôme d’enseignant à Bac + 5 ? Des enseignants contractuels sans aucun doute. A terme, pourquoi continuer à maintenir un recrutement par concours de la fonction publique7 alors que des masters forment au métier d’enseignant et que l’entrée en master peut être sélective ? C’est non seulement l’existence de corps d’enseignants de la fonction publique qui est en jeu, mais aussi le caractère national des formations à l’enseignement, les diplômes des universités autonomes variant par définition d’une université à l’autre. Confier des élèves à des contractuels en grand nombre plutôt qu’à des enseignants titulaires et fonctionnaires d’Etat, c’est faire bien peu de cas du rôle social de l’Ecole.

Si un recrutement en fin de licence peut sembler pertinent pour des professeurs des écoles polyvalents, à condition d’avoir bénéficié d’une formation appropriée tant en licence qu’au cours du master, quelle peut être la maîtrise par de futurs enseignants du second degré d’un socle disciplinaire et de ses méthodes à ce stade8 ? Comment l’utilisation d’admissibles contractuels comme moyens d’enseignement sur deux ans peut-elle assurer une formation de qualité des futurs enseignants et préparer les jeunes générations à leur avenir ? Comment prétendre réussir l’avenir sans investir pour nos enfants ?

Cette analyse conduit à formuler quelques propositions simples et efficaces pour assurer la formation des enseignants qu’exige la situation alarmante de l’Ecole et, derrière elle, de la société :

  • Former des enseignants au service des valeurs républicaines et démocratiques. Pour former de futurs citoyens à développer un esprit critique et une pensée libre, les enseignants doivent bénéficier du statut de fonctionnaire qui les protège des pressions.

  • Rendre la profession d’enseignant accessible aux classes populaires grâce à des pré-recrutements dès le baccalauréat ou la licence, assurant une rémunération aux étudiants se formant pour devenir enseignants.

  • Placer le concours – y compris les épreuves d’admission – sous condition de licence en amont du master à l’ESPE afin que les fonctionnaires-stagiaires bénéficient de deux ans de formation en alternance. Un parcours de formation adapté est prévu pour les lauréats du concours déjà titulaires d’un master.

  • Dispenser une formation à la fois disciplinaire, didactique et pédagogique, répondant à un cadre national. Il serait aussi vain de former à enseigner sans une maîtrise exigeante des contenus disciplinaires, indexée à des repères nationaux, que d’ignorer les processus d’apprentissage et les capacités des élèves à un moment donné. Cette formation comprend une initiation à la recherche, s’appuie sur les sciences et la sociologie de l’éducation, la connaissance de l’institution scolaire. Des stages d’observation, de pratique accompagnée et en responsabilité permettent aux stagiaires de se former à tous les cycles d’enseignement et non d’être utilisés comme des moyens d’enseignement.

  • Garantir postes et budgets fléchés aux ESPE, et associer dans des équipes pluricatégorielles des formateurs universitaires et de terrain,

  • Mettre en place des instances démocratiques dans les ESPE, en assurant que les représentants élus des étudiants et des formateurs soient plus nombreux que les personnalités nommées dans les conseils.

Réformer la formation des enseignants devrait avoir pour but de l’améliorer – non de précariser la fonction publique – pour renforcer l’Ecole dans son rôle éducatif et d’ascenseur social – et non de la fragiliser.

Groupe Jean-Pierre Vernant

http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Formation

1 Le baccalauréat avait, pour les classes moyennes, une dimension de rituel de passage vers l’âge adulte. Sa transformation, et la lycéisation de la Licence qui s’annonce, prolonge un peu plus avant encore les opérations d’infantilisation des jeunes adultes à l’œuvre depuis 30 ans.

2 Sur la mondialisation d’un modèle néolibéral d’éducation et de formation, on pourra lire : Yves Lenoir, « les réformes actuelles de la formation à l’enseignement en France et aux Etats-Unis : éléments de mise en perspective socio-historique à partir du concept d’éducation », Revue suisse des sciences de l’éducation, 24 (1), 2002, p. 91-128.

3 Quelques textes dont nous recommandons la lecture :

Les enjeux cachés de la réforme du bac. Stéphane Beaud

La réforme Macron de l’université. Stéphane Beaud et Mathias Millet

ParcoursUp, une réforme conservatrice. Romuald Bodin et Sophie Orange

5 Le rétablissement de postes d’enseignants-stagiaires à mi-temps a absorbé la moitié (27 000) des créations de postes d’enseignants (54 000).

6 On en trouvera une critique ici : La formation liquidée ? Vive le bricolage !

7 On touche ici à un point fondamental : la suppression pure et simple du concours n’est pas écartée par le ministère. Quant à un concours en fin de L3, un test sera possiblement tenté dès juin 2019 pour le concours de recrutement de professeurs des écoles (CRPE).

8 On trouvera dans une proposition du GRFDE des précisions sur une variante à l’admission en fin de licence, notamment pour les étudiants déjà titulaires d’un master ou des adultes en reconversion (point 10) : Reconstruire la formation des enseignants

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