La peur de l’égalité politique et de l’amalgame sexuel

Whiteness. Traduire et s’entendre sur le sens de cette notion. Dans sa préface à l’édition française, preface-a-ledition-francaise-de-david-roediger-le-salaire-du-blanc-la-formation-de-la-classe-ouvriere-americaine-et-la-question-raciale/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, David Roediger, suite à un échange avec des traducteurs japonais, soulève « le problème du discours sur la whiteness, cette idéologie et ces structures qui amènent implacablement les gens, et dans notre cas de nombreux travailleurs, à s’identifier comme blancs. Comment faire pour ne pas utiliser les mots qui épaississent le mensonge diffus sur la couleur de peau et la race et les présentent comme des différences « naturelles » et explicatives ? ».

L’auteur fait référence à des contributions de Jean Genet, Frantz Fanon, Aimé Césaire, James Baldwin ou Colette Guillaumin sur ce que signifie « être blanc ». Il explique « depuis quand, comment et pourquoi » des intellectuel·es états-unien·nes « pensent que l’étude de la blanchité peut servir à démystifier la fiction de la race ». Il parle d’interrogation sur l’« identité blanche », de son émergence, de sa perpétuation, de l’unification « des strates très différentes de la population prétendument blanche ».

« Avec Le Salaire du Blanc, je souhaitais également prendre le travailleur blanc au sérieux, mais d’une tout autre façon. On lui reconnaît un passé de souffrances et de privilèges, de puissance d’agir et d’appétence pour les flatteries, petites et grandes, que lui octroie sa couleur. On lui reconnaît également un présent plein de contradictions et de possibilités ». Il s’agit de comprendre, « ces hommes, si peu récompensés de leur engagement pour la suprématie blanche, en ont été également parfois les otages ».

Je souligne le très grand intérêt de l’avant-propos de Kathleen Cleaver, avant-propos-de-kathleen-cleaver-au-livre-de-david-roediger-le-salaire-du-blanc-la-formation-de-la-classe-ouvriere-americaine-et-la-question-raciale/, publié, lui aussi avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse.

Le mot « race » est le plus souvent associé au non-blancs. Un double mouvement s’opère : la racisation des un·es et l’invisibilisation des autres, servant en quelque sorte de référence neutre. Hors les rapports sociaux de racisation créent bien les deux catégories et leur hiérarchisation. Il n’y a pas de « noir » sans « blanc » et vice-versa. Kathleen Cleaver indique qu’« il est rare d’établir un lien entre la construction sociale de la blanchité et la race », que les « les Américains blancs ne peuvent pas concevoir qu’ils sont eux-mêmes partie prenante de la question raciale et sont ainsi convaincus que la question du racisme ne se pose que pour les « autres » », la blanchité et son rôle social sont niés jusque dans ses objectifs racistes.

« Avec son analyse précise de la signification du racisme dans la formation de la classe laborieuse blanche au 19e siècle, David R. Roediger propose une interprétation qui est la bienvenue parmi les travaux récents sur la blanchité ».

Comment se construit la croyance de travailleurs en leur supériorité raciale ? Comment se construit « le sens de la blanchité » ?

L’autrice aborde l’échec de la Reconstruction et le succès de la suprématie blanche, revient sur l’oeuvre de W. E. B. Du Bois, « les travailleurs blancs voient dans chaque progrès des Nègres une menace à leurs prérogatives raciales ».

Comment ne pas faire le lien avec l’actualité des hommes voyant chaque progrès des femmes comme une menace à leurs prérogatives masculines, pour employer le même vocabulaire ; sans oublier l’extrême gauche révolutionnaire (par exemple Sylvain Maréchal) du XVIIIe siècle et son combat contre les droits des femmes, ou celle de l’anti-féminisme militant de Pierre-Joseph Proudhon, ou le combat contre le droit au travail et à la syndicalisation des femmes par des syndicalistes hommes. Les différents rapports sociaux ne sont pas solubles dans les rapports de classe. Il faut prendre en compte leur imbrication historique dans toutes leurs dimensions.

« La longue lutte pour la destruction de l’institution de l’esclavage et les fortes réactions de ségrégation raciale qui ont suivi s’étirent sur des siècles. Mais si la société n’interroge pas cet héritage, les problèmes contemporains qui agitent nos institutions culturelles et judiciaires seront difficiles à résoudre, parce que les leçons de la genèse de la blanchité n’auront pas été tirées. La croyance en une infériorité et une supériorité raciales est tellement consubstantielle à nos institutions qu’il me faut saluer l’exercice provocateur auquel Le Salaire du Blanc contribue ».

Les Etats-Unis furent une « république esclavagiste ». Il faut comprendre les constructions historiques, loin des « de tous temps ». Et comme le souligne l’auteur du livre, « au 18e siècle, la race est une réalité bien plus floue et ambiguë qu’elle ne deviendra par la suite en raison de la grande diversité des situations de « non-liberté » parmi les Blancs et du succès populaire des dénonciations de l’esclavage pendant la période de la guerre révolutionnaire pour l’indépendance », et « le contexte social particulier qui mène à l’identification du « Blanc » au « travailleur » ne se cristallise pas avant le 19e siècle ». La classe se construit de manière coextensive à la race et la revendication de pleine citoyenneté républicaine par l’affirmation de la masculinité. (Sur un autre contexte, Leonore Davidoff et Catherine Hall : Family Fortunes. Hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise 1780-1850, sur-la-grande-scene-de-la-classe-et-du-genre/)

Kathleen Cleaver analyse l’usage de certains termes, working men, hirelings, indentured servant, freemen, help, hired hand, boss, coon et le rôle des travailleurs blancs dans ces innovations linguistiques. Elle aborde aussi les personnages grimés en noir « blackface », le « miscegeneration », le « spectre du mélange racial appelé brassage », la république herrenvolk, les politiques du parti républicain et celles du parti démocrate, les Irlandais immigrants rejetés qui « embrassent à corps perdu la blanchité »…

La question raciale est donc bien « un problème de Blancs ». Il convient de conceptualiser la notion de classe, prendre en compte « la part de la race dans la conscience de classe » (et la part du sexe).

« Il est clair que cet illusoire salaire si longtemps offert par le racisme blanc continue d’inquiéter notre démocratie et de mutiler notre humanité ».

Je souligne en premier lieu l’effort d’historicité permanent dans les analyses de l’auteur. Il décline les modifications, les sédimentations, les contradictions à l’oeuvre dans une histoire qui n’est pas linéaire et qui fut ouverte à d’autres possibles. Nous sommes bien ici dans les constructions sociales et historiques.

Il est important de saisir les raisons du « poids de la race dans la façon dont les travailleurs blancs considèrent non seulement les Noirs mais également eux-même, le mélange complexe de haine, de souffrance et de désir dans le racisme des travailleurs blancs », de la question blanche, « savoir comment et pourquoi les Blancs donnent un sens à la blanchité ». Il faut refuser la simplification et la naturalisation de la coloration raciste du monde ou de la construction de la classe ouvrière. Ce qui signifie étudier historiquement l’imbrication de la « race » et de la classe. La même méthode devrait être appliquée pour l’imbrication du sexe et de la classe, et du sexe et de la « race ». L’idéal serait de prendre en compte directement l’imbrication de tous les rapports sociaux, mais cela reste difficile analytiquement. Quoiqu’il en soit il n’y a pas développement séparé de chacun des rapports sociaux. Et l’auteur montre pourquoi « la formation de la classe laborieuse américaine est indissociable du développement de la blanchité »

Dans un cadre socio-historique donné (incluant des imaginaires), « sous la forte hégémonie des classes dirigeantes, les travailleurs sont des acteurs historiques qui font des choix (contraints) et créent leurs propres formes culturelles ».

L’auteur interroge, entre autres, « le sens spécifique du racisme dans la culture populaire », les visions du monde des « travailleurs blancs », les rapports entre classe et race, « On ne saurait réduire l’étude de la blanchité des classes laborieuses américaines aux relations raciales à l’intérieur des organisations du mouvement ouvrier. Au contraire, la race a toujours été cruciale dans la formation de la classe ouvrière », les bénéfices sociaux réels de la blanchité, les projections des fantasmes sur autrui, que repressentait historiquement le mot « travailleur »…

David Roediger revient sur le peuplement colonial, les colons blancs et les « peaux-rouges », la conquête de la terre, le mythe de la frontière, les degrés de dépendance, les attitudes raciales et leurs contraires, le sens de « freeman », l’esclavage politique, la servitude, le républicanisme…

Il analyse, entre autres, l’« empreinte du républicanisme dans la rhétorique et la pratique des travailleurs », la domesticité et le salariat, les utilisations du terme esclave, les artisans spectateurs du nouveau système industriel, les peurs des travailleurs blancs, ceux qui attaquent « simultanément l’esclavage et le salariat », la notion de liberté, la mise en place de la discipline capitaliste du travail, la montée du racisme dans les villes du nord, les mots et les effets du blackface, les émeutes négrophobes et anti-abolitionnistes, les ministrel shows, les nostalgies du passé rural, la racialisation des conflits…

Je souligne le très beau chapitre sur « Les travailleurs irlandais et la fabrique de la blanchité », le processus « à double face » de la fabrique du « travailleur irlandais » comme « travailleur blanc », le langage « hautement marqué par la race », l’apologie démocrate de la blanchité, l’inégale dignité des emplois, le stigmate du travail non-qualifié, l’« obsession monomaniaque de la race et du métissage »…

La dernière partie du livre est consacrée aux « limites de l’émancipation », au grand soulèvement des travailleurs des chemins de fers (1877), aux conséquences de la guerre de sécession et de l’Emancipation, à l’opposition de l’Eglise catholique à l’abolition, au suprémacisme blanc, à la virilité fondée sur des critères raciaux…

L’auteur insiste aussi sur les possibles « ce qui en effet rend possible le mouvement pour la journée de huit heures, c’est la spectaculaire émancipation ds esclaves entre 1863 et 1865 », la libération des esclaves noirs comme un « modèle » et non une menace, les droits constitutionnels, ce que le mouvement ouvrier blanc aurait à apprendre des résistances des Africains-américains.

« Construite à l’abri des barreaux de l’oppression, la blanchité peut-être spectaculairement balayée quand les murs commencent à tomber »

Un livre d’une grande importance. Une histoire de la « grammaire républicaine du travailleur blanc », de la « formation de la classe laborieuse blanche avant la guerre de sécession », de la construction de la « blanchité ». La blanchité comme dimension incontournable pour analyser les rapports sociaux.

 

David Roediger : Le salaire du Blanc

La formation de la classe ouvrière américaine et la question raciale

Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par François Desiles et Jeremie Verger

Editions Syllepse – Radical America

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_22_iprod_718-le-salaire-du-blanc.html

Paris 2018, 240 pages, 15 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Maxime Cervulle : Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias, la-blanchite-comme-mensonge-socialement-partage-comme-oeilleres-cousues-de-fil-dor/

Studs Terkel : Race. Histoires orales d’une obsession américaine, invention-humaine-et-constructions-oppressives-et-mortelles/

.

Autres livres dans la collection Radical America :

Michelle Alexander : La couleur de la justice. Incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux Etats-Unis, un-cauchemar-pour-les-droits-humains-est-en-train-de-se-produire-sous-nos-yeux/

« All Power to the people », textes et discours des Black Pantherscontre-la-suprematie-blanche-et-le-capitalisme-lautodetermination/

Manning Marable : Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965), la-tradition-des-rebelles-noirs-transgresse-lordre-moral-dominant/

George Jackson : Les frères de Soledadjappartiens-a-un-peuple-juste-lent-a-se-mettre-en-colere-mais-dont-rien-ne-peut-endiguer-la-fureur/

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu. La vie de Malcolm X : un scénariola-situation-de-lhomme-blanc-lui-interdit-daccuser-qui-que-soit-de-haine/

C. L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010retablir-le-riche-passe-nie-rejete-ou-denigre-du-radicalisme-etats-unien/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.