Avec l’événement actuel, c’est le corps qui se rebelle ! Entretien avec Geneviève Fraisse

Avec l’aimable autorisation de la revue ContreTemps

ContreTemps : Ladite « affaire Weinstein » provoque une onde de choc, et ce à l’échelle internationale. Comment analyser et caractériser cet événement ?

Geneviève Fraisse : C’est en effet ce que j’appelle un événement. J’ai également évoqué une révolte historique et politique, c’est-à-dire quelque chose qui s’inscrit dans l’histoire et qui a des suites. Une révolte, non une révolution, laquelle signifierait le renversement de la domination masculine. Rassurons-nous : on en est loin !

Ici nous en sommes en présence de personnes qui forment corps, qui constituent un ensemble, et cette révolte devient ce qu’on peut nommer déclencheur ou catalyseur. Il faut expliquer pourquoi.

À partir des années 2000, avec quelques autres, j’ai parlé de la fin d’un cycle de droits. Non pas qu’il soit achevé, mais au sens qu’il arrive à terme. Toute démocratie pose la question de l’égalité des sexes, tout en cherchant à freiner l’émancipation des femmes. J’ai analysé cela dans Muse de la raison. Démocratie et exclusion1, et je l’ai caractérisé comme une « démocratie exclusive » : tout le monde est à la même table, mais certaines sont privées d’un plat ou d’un autre…

Si l’on prend l’exemple français, deux siècles de lutte ont permis d’imposer des droits : droits civils jusqu’en 1965/1970, droits politiques (citoyenneté, parité), droits économiques, lesquels découlent de l’article 119 du Traité de Rome, la loi Roudy étant la transcription d’une directive européenne. Et aussi égalité dans la famille… Ce que ne voulaient ni Rousseau, ni Tocqueville, ni Proudhon, ni Alain : l’entrée de l’égalité juridique des sexes au sein de la famille. Cette question reste brûlante dans les pays du Maghreb, par exemple avec la question de l’héritage. Mais dans les espaces démocratiques européens et américains, si des améliorations sur ce plan des droits sont encore à venir, le cycle se clôt. Précisons que précédemment la subversion féministe a agi par de multiples canaux, pas seulement juridiques : les révoltes, l’utilisation des interstices de la loi, rappelons-nous Julie Daubié qui passe le baccalauréat en usant du silence de la loi quant à l’inscription des femmes à cet examen.

CT : Précédemment, nous avons eu les affaires DSK et Baupin, qu’est-ce qui explique que ce mouvement de révolte paraît secouer les systèmes démocratiques ?

G. F. : Carole Pateman a montré que sous le contrat social il y a ce qu’elle a appelé le « contrat sexuel »2.

Le contrat social pense la démocratie à venir. Ainsi l’égalité des droits sera énoncée sinon actée, car le formel ne fait pas le réel. Comme on le voit pour l’égalité économique où nous sommes loin du compte. Le contrat sexuel est implicite, sous-jacent, et renvoie au fait que le corps des femmes reste à la disposition des hommes. Dans le croisement entre égalité et liberté, le problème du corps est à la fois impensé et central. C’est là que s’exerce le mieux la domination masculine.

Avec l’événement actuel, c’est donc bien le corps qui se rebelle !

Il faut comprendre que la révolte d’aujourd’hui vient des femmes qui sont en situation économique et financière de pouvoir le faire, qui disposent des capacités sociales pour s’engager dans l’espace public, médiatique, politique. C’était déjà vrai dans les années 1970. Je sais bien que si j’ai pu mener ma recherche sur la pensée féministe au CNRS, c’est que tout en étant confrontée à de fortes résistances, je disposais, en tant que fonctionnaire, de la sécurité de l’emploi. L’autonomie économique est une condition décisive de la lutte, c’est le b.a-ba du matérialisme.

Il ne faut pas croire que le patriarcat est énoncé dans le contrat social. Le corps des femmes comme lieu impensé de démocratie est accessible pour les hommes par delà tout droit du père. Alors on peut et on doit améliorer la loi, mais le droit ne change pas automatiquement le réel et la hiérarchie des sexes. Bien sûr les femmes continueront à porter plainte (on sait que peu de plaintes pour viol parviennent jusqu’aux tribunaux, et encore moins aux Assises). Mais l’égalité juridique est compatible avec le fait que le corps des femmes est resté à la disposition des hommes. Cependant, au XXIe siècle, la question du corps cessera d’être invisibilisée. Outre les avancées concernant la multiplicité des sexualités, le débat est ouvert à la fois sur le corps reproducteur (PMA, GPA, filiation) et sur les violences sexuelles. Quelle place pour le corps des femmes dans une démocratie ?

CT : Du consentement3, livre publié en 2007 et republié aujourd’hui en édition augmentée, avec un épilogue intitulé « Et le refus de consentir ? », n’a-t-il pas anticipé ces questions ?

G. F. : Ce livre traitait de la question alors posée, autour du port du voile et de la prostitution, à savoir : s’il y a consentement, où est le problème ? Argument psychologique, mais non politique. J’ai alors écrit ce livre pour poser une autre question : on ne doit pas discuter la validité d’un consentement individuel mais se demander si c’est un argument politique, un argument pour le monde de demain. De même ma question sur le refus de consentir est posée du point de vue politique. D’ailleurs ce mot de consentement n’est sans doute pas le bon. Aujourd’hui la loi va être améliorée quant à l’âge du consentement. Dans le protocole additionnel à la convention de Palerme en 2000 sur la traite des femmes, il est écrit que le consentement d’une femme est « irrelevant ». Pour une femme, prise dans un trafic et qui est interrogée à une frontière, la question de son éventuel consentement est donc « sans pertinence ». C’est la même chose pour les enfants.

CT : Vous expliquez à propos du mot discrimination4 que le sexisme reste et subsiste hors d’atteinte face à ces mots de la démocratie…

G. F. : Le sexisme est en effet toujours, et à tort me semble-t-il, relié à de la discrimination. Or ce terme est trop juridique. C’est pourquoi je propose de parler de disqualification, cette différence qui fait qu’un homme vous renvoie au fait que vous n’êtes pas de la même qualité que lui. Il y a un continuum entre violences imaginaires, symboliques et violences physiques. La discrimination est une conséquence de la disqualification.

Alors admettons qu’il s’agit bien de politique bien plus que de mœurs, admettons qu’il s’agit bien de l’histoire de tous. Oui les sexes ne sont pas hors de l’Histoire, ils font aussi l’histoire. Un dernier exemple ? Les élections en Alabama qui ont vu la défaite du candidat républicain, accusé, entre autres choses, de harcèlement, soutenu par un président lui-même accusé de harcèlement. Weinstein n’est-il pas une métaphore de Trump ?

De l’autrice :

Préface « Paradoxe et vérité » à la réédition de l’ouvrage de Choderlos de Laclos : « De l’éducation des femmes », preface-de-genevieve-fraisse-paradoxe-et-verite-a-la-reedition-de-louvrage-de-choderlos-de-laclos-de-leducation-des-femmes/

« De l’éducation des femmes » : la réponse de Laclos au « droit d’importuner », de-leducation-des-femmes-la-reponse-de-laclos-au-droit-dimportuner/

Automne 2017 : fin de la disqualification ?automne-2017-fin-de-la-disqualification/

Tribune pour une « liberté d’importuner » : « A chaque fois qu’il y a une révolution féministe, on crie « danger » »tribune-pour-une-liberte-dimportuner-a-chaque-fois-quil-y-a-une-revolution-feministe-on-crie-danger/

Violences sexuelles : « Le fait divers est devenu politique »violences-sexuelles-le-fait-divers-est-devenu-politique/

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Heureusement qu’à 17 ans, je n’ai pas compris…/heureusement-qua-17-ans-je-nai-pas-compris/

Elle a su délier la vie de la mort, et la mort de la vie, elle-a-su-delier-la-vie-de-la-mort-et-la-mort-de-la-vie/

Colporteuse, ou l’épreuve de l’histoirecolporteuse-ou-lepreuve-de-lhistoire/

Le corps de la femme est un écran où chacun projette sa violencele-corps-de-la-femme-est-un-ecran-ou-chacun-projette-sa-violence/

Les amis de nos amisles-amis-de-nos-amis/

C’est du politiquecest-du-politique/

Le couple Fillon se trompe d’époquele-couple-fillon-se-trompe-depoque/

Le voile, le burkini et l’impureté de l’Histoirele-voile-le-burkini-et-limpurete-de-lhistoire/

« À rebours » : préface de Geneviève Fraisse à l’ouvrage de Carole Pateman : Le Contrat sexuel (1988)a-rebours-preface-de-genevieve-fraisse-a-louvrage-de-carole-pateman-le-contrat-sexuel-1988/

Préface à : Femmes, genre, féminismes en Méditerranée, « Le vent de la pensée », Hommage à Françoise Collin. Textes et documents réunis et présentés par Christiane Veauvy et Mireille Azzougpreface-de-genevieve-fraisse-a-femmes-genre-feminismes-en-mediterranee-le-vent-de-la-pensee-hommage-a-francoise-collin-textes-et-documents-reunis-et-presentes-par-c/

L’Histoire comme phénomène – préface pour Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche (1993)lhistoire-comme-phenomene/

Présentation de : Fanny Raoul : Opinion d’une femme sur les femmesComme une parole donnée à l’espace commun

Olympe de Gouges et la symbolique féministe, entretienolympe-de-gouges-et-la-symbolique-feministe-entretien-avec-genevieve-fraisse/

Affaire DSK : le fait divers, c’est du politiqueaffaire-dsk-le-fait-divers-cest-du-politique/

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Encore et toujours, le droit de l’avortement est en dangerencore-et-toujours-le-droit-de-lavortement-est-en-danger/

Le pape, compassion n’est pas raison ?le-pape-compassion-nest-pas-raison/

Sexe, politique, parole publiquesexe-politique-parole-publique/

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Notes de lectures

Du consentement, édition augmentée, un nouveau chapitre, etre-exclue-du-pouvoir-ne-premunit-pas-necessairement-contre-ses-sortileges/

La sexuation du monde. Réflexions sur l’émancipation : il-ny-a-pas-de-toust-temps/

Les excès du genre loperateur-egalite-permet-de-concevoir-et-dinventer-les-nouveaux-rapports-entre-sexes/

Du consentement Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens : La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains : Rendre au mot service toute son opacité

Note de lecture de ce n° de ContreTemps : laccommodement-aux-normes-englue-la-transformation-dans-lordre-existant/


1 Geneviève Fraisse. Muse de la Raison. Démocratie et exclusion des femmes en France (1989), Folio-Gallimard, 2017.

2 Carole Pateman. Le Contrat sexuel (1988), La Découverte, 2010.

3 Geneviève Fraisse. Du Consentement, (2007), Seuil, 2017.

4 Geneviève Fraisse, « L’extraordinaire sexisme ordinaire », le blog LibéRation de philo, 13 septembre 2017.

2 réponses à “Avec l’événement actuel, c’est le corps qui se rebelle ! Entretien avec Geneviève Fraisse

  1. oui oui
    je cite ce passage de M.W. dans Du Consentement
    merci gf

  2. Bonjour,

    Il me semble qu’un rapprochement avec le chapitre 4 de La pensée straight (2001) de Monique Wittig pourrait être pertinent. Dans ce chapitre, intitulé « A propos du contrat social », Monique Wittig pose l’idée de « contrat hétérosexuel »- notamment en prolongeant la distinction que Rousseau opère entre « contrat idéal » et « contrat bâtard qui ne dit pas son nom ».
    Cordialement,
    Dominique Samson

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