Un peu de féminisme, tant que cela ne nous empêche pas de dormir…

Longtemps, le féminisme, auquel j’étais favorable depuis les années ’70, n’avait induit aucun changement dans ma vie, dans mon comportement. Rien de ma vie d’homme n’avait été mis en cause.

C’est étonnant, quand on y pense, cette tranquillité. Les femmes ont accédé à la pilule et à la contraception. C’est très bien, mais c’est elles que cela regarde. Les femmes ont accédé à l’avortement légal. C’est très bien, ce sont des mortes en moins, mais c’est elles que cela regarde. Les femmes ont acquis la liberté d’avoir un compte en banque, une activité économique (donc risquée), un héritage, sans l’autorisation du mari. C’est très bien, mais c’est elles que cela regarde. Elles ont acquis la liberté de travailler (hum… « les femmes ont toujours travaillé », dit tel livre de 2002 : disons alors plus exactement que c’est le statut de femme au foyer qui a perdu sa valeur d’idéal), c’est très bien, mais c’est elles que cela regarde. Et de même des avancées antérieures, le vote, l’accès à des professions, à des études… : rien n’a changé pour nous, les hommes.

Les femmes pourraient perdre ces acquis (contestation du droit à l’avortement, perte de l’accès à la pilule, etc…) ou en gagner d’autres (rattrapage salarial, résultats électoraux proches de la parité), rien ne changerait pour nous, les hommes.

Des esprits chagrins diront que notre situation masculine a été modifiée à la marge : dilution du vote masculin par l’élargissement de l’assiette électorale, perte de contrôle sur la fécondité féminine, perte de pouvoir de contrôle marital, affirmation d’une autonomie partielle des femmes, féminisation grandissante de certaines professions. Mais c’étaient des détails de l’histoire, tandis que la consommation, la décolonisation, la défense de l’environnement nous accaparaient l’esprit. Aujourd’hui encore, les sujets préférables ne manquent pas.

Donc, malgré les années ’70, les hommes pouvaient dormir tranquille. On partageait avec elles davantage d’idées sur la sexualité, on parlait soudain sereinement de soucis de protections périodiques (qui bouchent les cabinets…), de stérilet ou de pilule oubliée (et moins de sa température ou son calendrier cycliques). On se sentait plus proche. On pouvait même trouver sympa quelques luttes de femmes, comme celle des ouvrières de la FN Herstal qui avaient remué jusqu’à toute l’Europe autour du ‘A travail égal, salaire égal’ par leur grève autonome de 17 semaines, déjà en 1963.

Dormir tranquille, ou presque. On avait quelques inquiétudes. Elles se plaignaient du partage des taches ménagères, mais les progrès de l’électroménager puis les cuisines équipées permettaient de masquer le déséquilibre. Elles évoquaient soudain le divorce « plus souvent qu’à leur tour » : on se sentait obligé de prendre de bonnes résolutions pour quelques mois, ou d’accentuer l’ambiance faite d’humour et de détente passagère. Ou de faire le gros dos ou de rebondir, seul.

Au fond, le féminisme c’était un bruit, parfois un peu encombrant, souvent un bas bruit. Et cela ne nous empêchait pas de dormir. Il y a avait eu le come back de Simone de Beauvoir (Le 2e sexe), Germaine Greer (La femme eunuque), Kate Millet (La politique du mâle). On n’avait pas lu. De Christiane Rochefort, on avait lu son roman, Le repos du guerrier, mais on pouvait ignorer ce texte où elle annonçait en 1971 : « Il y a un moment où il faut sortir les couteaux. C’est juste un fait. Purement technique. Il est hors de question que l’oppresseur aille comprendre de lui-même qu’il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez vous à sa place. Ce n’est pas son chemin. Le lui expliquer est sans utilité. L’oppresseur n’entend pas ce que dit son opprimé comme langage mais comme un bruit. » (in Défense de l’opprimé, en introduction au Scum Manifesto de Victoria Solanas). C’est aujourd’hui un texte culte. Il y avait eu les Journées des femmes, le Petit livre rouge des femmes, les Maisons des femmes, les Mouvements de libération des femmes, les déclarations des femmes. Mais nous n’étions pas concernés, pas bousculés. Puis le mouvement s’est étiolé, on a plutôt parlé des gays et des lesbiennes. On a pu considérer que l’égalité hommes/femmes était acquise pour l’essentiel, ou en bonne voie de l’être. Ce n’était plus un enjeu. D’ailleurs on était favorable. Que la différence salariale soit réduite à l’égalité, pourquoi pas ?

Voulant, quarante ans après, savoir mieux ce qu’il en était du féminisme, j’ai pris deux coups qui m’ont réveillé : « patriarcat » ou « domination masculine » et « violences faites aux femmes ». Et cela notamment par le blog de la féministe « Crêpe Georgette » qui pilotait avec une rigueur exigeante (elle ne laissait passer aucune pleurnicherie masculine) un forum de discussion faisant suite à ses articles provocateurs ; aujourd’hui, elle agit plutôt sur Tweeter. Bien sûr, vous connaissez ces thématiques dans l’air du temps. Vous pouvez encore dormir tranquille ?

Alors le patriarcat. Trois grosses voies d’interprétation :

  • le pouvoir en général, tel qu’il est désigné ainsi notamment par les anarchistes, allant des patriarches de l’antiquité aux dirigeants capitalistes ou communistes (où l’on apprend assez vite que les anarchistes, estimant qu’ils sont anti-patriarcaux et donc féministes par nature, se sont révélés très sourds et sournois pour combattre les violences sexistes dans leur mouvement) ;

  • le machisme exercé par chaque homme dans sa vie personnelle, dans son ménage, traînant des conceptions qui s’identifient peu ou prou au pater familias romain, dont on nous dit qu’il a droit de vie et de mort sur tous ceux de sa maison ; et chaque homme de proclamer : oui, mais non, ce n’est pas mon cas…

  • le système de domination masculine, tel qu’il transcende les époques et structure pour l’essentiel toutes les sociétés humaines (ou presque), tel une sorte de coutume non écrite et transmise par les pères, les mères et les institutions. Une culture, un habitus, venu du fond des âges et non pensé ? Une domination que nous reproduisons chaque jour, consciemment ou non.

On consulte (à nouveau) La Domination masculine de Pierre Bourdieu (1975), qu’on trouve un peu tordu, avant de découvrir qu’il est très décrié par les féministes, et notamment pour son silence absolu sur tout ce que la deuxième vague du féminisme avait pu lui apporter comme base de réflexion… On prend vaguement conscience que les discriminations qui frappent les femmes font système, et sont inscrites dans nos cultures depuis avant l’antiquité. Et qu’on peut les vivre comme confortables dans ce monde de brutes, si on est du bon côté…

Mais aussi les violences faites aux femmes. Autrement dit, sans l’euphémisation des ‘violences conjugales’ ou de la ‘drague maladroite », les violences masculines sur les femmes. On tombe assez vite sur les statistiques plutôt effroyables de viol, d’assassinat et, dénonciation plus récemment mis en évidence, de harcèlement. Statistiques de harcèlement mieux connues aujourd’hui, et c’est notamment un effet des réseaux sociaux (souvenez-vous de ces deux vidéos de femme harcelée à Bruxelles et à New York), mais elles sont établies et diffusées depuis 40 ans au moins. Elles étaient subies avec fatalisme et silence par les femmes, ou plutôt avec le fatalisme et le silence imposé par les hommes.

Si on veut bien laisser venir à la conscience ces deux données, patriarcat et violences masculines sur les femmes, sans entendre les cris de déni spontané qui nous obnubilent, on sent la honte et la colère vous envahir. On n’a sans doute pas à porter soi-même la responsabilité de cette domination violente, mais on ne peut pas non plus s’en décharger : notre inertie, notre irresponsabilité, notre volonté de ne pas voir et ne pas entendre, notre solidarité spontanée avec les hommes, comment l’expliquer, comment la justifier ? Comment, sinon par un mépris des femmes, identique au mépris des faibles et des opprimés, qu’affichent les oppresseurs ? Dans les faits, notre domination quotidienne prescrits nos faits et gestes.

Mais arrêtons là. Il faudrait encore parler de la prostitution et de la pornographie, comme violence masculine faite aux femmes, mais arrêtons là. Il faudrait encore parler de prise en charge des tâches ménagères, et de la ‘charge mentale’ que cette responsabilité entraîne. Écoutons plutôt en nous ces cris de déni masculin spontané, de protection de la virilité, cette haute valeur que l’humanité toute entière nous envie. Le déni masculin passe par diverses opérations rationnelles, qui sont celles de la symétrie (il y a aussi des violences féminines, donc…), du clivage (seuls certains hommes sont concernés, par défaut de maîtrise de soi virile), et de l’inversion des intentions (elle l’a un peu cherché, elle est un peu sorcière, elle a été provocante, elles attendent qu’on les force un peu…). Le déni se retrouve ensuite dans l’euphémisation des médias. Ce déni a encore été peu exploré en tant que tel, en tant que logique masculine cohérente. Mais il a été abondamment décrit par les femmes.

Car il y a de nombreux livres importants, écrits par des femmes, qui parlent de la domination masculine d’un point de vue radicalement féministe. Les auteures à approche douce sont plus connues (Benoite Groult, par exemple), mais les écrits de Paola Tabet, Colette Guillaumin, Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu, Michelle LeDoeuf et Monique Wittig sont d’habitude largement ignorés dans les échanges masculins. Et il faudrait citer aussi dans cette liste de femmes Andréa Dworkin (une anthologie vient de paraître). Il y a encore quelques rares livres de même orientation écrits par des hommes, notamment Léo Thiers-Vidal (un belge flamand qui vivait en France) et John Stoltenberg. Tous livres peu connus, peu cités dans les médias, souvent traduits par des militantes.s.

Pourtant ce travail de déconstruction du masculin nous concerne et reste à faire. Tant qu’il ne sera pas devenu un savoir critique partagé, notre conscience des faits sera ensevelie rapidement sous de nouveaux dénis. Et un nouveau sommeil de la conscience. Arrêtons là, n’allons pas jusqu’à nous troubler notre sommeil.

Chester Denis

Post-scriptum 1 – Cet article fut d’abord écrit pour réagir à cette remarque « d’humeur » affichée par Paul Jorion sur son blog le 25 novembre dernier, qui disait : « S’il faut se réjouir sans réserves de toutes les mesures pouvant aller à l’encontre des violences conjugales [annoncées la veille par E. Macron], souvenons-nous toutefois du rôle qu’y jouent toutes les inégalités – et pas seulement celles entre hommes et femmes – parce que la cause première des violences conjugales – cela, nul ne l’ignore – c’est l’argent qui manque dans les ménages. Pour faire disparaître les violences conjugales : gratuité pour l’indispensable ! ». Cela m’avait paru une manière légère de botter en touche, ou de détourner les regards (tout en y insérant son combat pour la gratuité).

Paul Jorion a développé pour le journal Le Monde une position plus complète, ce 11 janvier 2018, en réaction à la fameuse Tribune du Monde portée aussi par Catherine Deneuve. J’y note sa volonté de distinguer ce qui relève d’un abus de domination, et ce qui relève d’une surcharge culturelle des différences de rôle : « Chez les autres mammifères, la différence de ces comportements en fonction du sexe connaît très peu de variété. Dans le genre humain, les différentes cultures ont introduit, à partir de la différence biologique, une variété considérable dans les comportements recommandés et prescrits. De manière générale, les cultures ont exagéré la différence exigée dans les comportements à partir du donné de la différence biologique » et il conclut, sur un ton ‘tranquille’, pour ne pas dire plus : « Il est navrant de voir aujourd’hui en France des femmes mues par un sentiment légitime d’indignation identique devant l’abus, s’entre-déchirer, faute pour elles de distinguer les exagérations culturelles des implications de la différence des sexes, et l’abus de pouvoir dans la gratification sexuelle. ». L’analyse me paraît toujours trop courte. Selon ce que j’ai lu de Pascal Picq, les organisations sociales des genres sont chez les grands singes très variables, tandis que l’humanité connaît une domination masculine plus prégnante, même si elle a varié dans l’histoire. Et il me paraît toujours nécessaire de ne plus dormir tranquille, de faire un travail sur notre masculinité et notre identité culturelle, afin de mettre en cause notre domination dans son affirmation concrète.

Post-scriptum 2 : j’ai choisi de décrire une démarche selon mon ressenti, et de faire prendre conscience d’un « manque à savoir », sans volonté de convaincre mais essayant de déjouer ainsi les résistances. Je sais déjà qu’elles seront nombreuses. Je ne suis donc pas entré dans le « contenu » de ces analyses.

Chester Denis

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