Préface de Geneviève Fraisse : « Paradoxe et vérité » à la réédition de l’ouvrage de Choderlos de Laclos : « De l’éducation des femmes »

Avec les aimables autorisations de l’autrice et de l’éditrice

« Le paradoxe est le commencement d’une vérité. » Ainsi débute la réponse de Choderlos de Laclos à la simple question de l’académie de Châlons sur le moyen de perfectionner l’éducation des femmes. Un paradoxe, oui, puisque l’auteur affirme l’impossibilité de ce perfectionnement. Le commencement d’une vérité, oui, puisqu’il sera développé, dans cet essai, des analyses qui touchent à l’origine de ce problème, la hiérarchie des sexes, à une réflexion sur la stratégie pour sortir de cet « esclavage », par la révolution (le mot est bien là), par la ruse, et par le courage individuel.

« Venez apprendre comment, nées compagnes de l’homme, vous êtes devenues son esclave. » En 1783, l’esclavage est devenu un mot politique, les « amis des Noirs » se multiplient et l’esclavage, comme métaphore de l’oppression des femmes, devient un usuel de la langue. Et pour longtemps, puisqu’il est encore présent dans l’hymne du Mouvement de libération des femmes de la fin du XXe siècle… En 1782, Choderlos de Laclos a publié Les Liaisons dangereuses et cela a fait du bruit. Un an plus tard, le texte ici réédité suscite interrogations et commentaires. Comment concilier le libertinage du roman avec la critique de l’avilissement des femmes ? C’est tout l’enjeu : non seulement ces deux textes cohabitent chez un même écrivain, mais encore ils offrent ce fameux paradoxe d’où peut sortir une vérité.

Quel paradoxe ? Non pas celui souligné dès la première page, où l’auteur affirme que l’« état abject » où sont tombées les femmes n’aura pas comme remède leur éducation ; mais plutôt celui qui lui permet d’écrire sur le désir et l’érotisme des deux sexes tout en proposant aux femmes d’entendre qu’elles seules doivent changer leur sort. Or, la contradiction entre libertinage et droit des femmes est un lieu commun, encore aujourd’hui. Surtout aujourd’hui, devrais-je dire. Alors, le double geste d’écriture de Choderlos de Laclos nous est précieux par son impertinence. Il initie une problématique propre à la pensée démocratique de l’égalité des sexes. Il indique le défi à venir, celui de croiser désir et égalité.

Et cela s’entend de deux façons : soit la question posée est celle de la compatibilité improbable entre sexe, sexualité et féminisme, puisqu’on sous-entend volontiers que le féminisme a pour effet de censurer l’érotique ; soit l’idée est qu’à trop vouloir l’égalité entre les sexes, on privilégie l’identité au détriment de l’altérité, et ainsi l’amitié au détriment de l’amour. Aujourd’hui, notamment ces dernières décennies, il est bien vu de dénigrer le féminisme par des soupçons de puritanisme et de sexualité problématique (« mal baisées », disait-on dans les années 70). Hier, le problème s’est posé dès après la Révolution, par exemple sous la plume de Sénancour, pour interroger la démocratie elle-même, c’est-à-dire la représentation de l’identité (comme ressemblance) des individus, femmes et hommes, source d’une éventuelle confusion entre les sexes.

Double menace donc en deux siècles : suppression du sexe et suppression de l’amour. La charge est lourde. Alors on assiste, à notre époque, à une autre mise en scène, plus complexe, invoquant la géopolitique contemporaine : aux USA le puritanisme et la convention sexuelle, à la France la galanterie et le libertinage. Ainsi peut se perpétuer la contradiction entre sexe et égalité, paradoxe énoncé par Choderlos de Laclos. Proposons, ici, de reconnaître que le paradoxe consiste d’abord à habiter la contradiction, à tenir ensemble, et non séparément, l’érotisme et l’égalité. Tel est le défi de l’ère démocratique. Tel est notre défi, semble-t-il, aujourd’hui encore.

Puis souvenons-nous de ce que dit l’homme des Lumières : si on assume le paradoxe, alors peut s’entrevoir un commencement de vérité. Ainsi, Choderlos de Laclos continue la réflexion en esquissant une histoire anthropologique, en s’intéressant à l’origine de nos sociétés, notamment au chapitre intitulé « Des premiers effets de la société ». Il s’agit d’une recherche scientifique : « Ici les faits viennent à l’appui des raisonnements.»  Les faits renvoient à une universalité de la hiérarchie des sexes : « Parcourez l’univers connu… quand on parcourt l’histoire des différents peuples… On est tenté de croire qu’elles ont cédé et non pas consenti au contrat social. » D’où la question de l’origine de l’histoire, le lecteur de Rousseau l’affirme. L’origine ne renvoie pas à la nature des sexes mais à un rapport de force axé sur le mot de consentement. Ce mot a, nous le savons, un double sens : choisir ou accepter, décider ou se soumettre. L’auteur y voit donc une origine car « la première qui céda forgea les chaînes de tout son sexe ». Ainsi, les hommes ont établi l’origine du droit en incluant la propriété des femmes. Cette idée du XVIIIe siècle fera son chemin car la question du point de départ de l’inégalité des sexes subsiste dans les siècles suivants. Citons d’un côté Friedrich Engels qui parle au XIXe siècle de la « défaite historique du sexe féminin » et Simone de Beauvoir qui dit, au contraire, au XXe siècle, que cela n’est « jamais arrivé ». L’origine du patriarcat est-elle ou non un événement ? Voilà une belle question philosophique. À laisser ouverte.

Reste, pour finir (ou pour commencer), à parler stratégie ; suite logique selon Choderlos de Laclos. En effet, identifier l’origine de l’oppression des femmes n’a d’intérêt que si l’histoire qui suit prend acte de la défaite. Les femmes ont inventé la ruse, qui peut, entre autres choses, s’appeler séduction, donc beauté et amour. La ruse introduit la dynamique temporelle de la relation entre sexes, et tout simplement l’histoire des sexes. Il en va d’une guerre, « guerre perpétuelle », « combattre sans cesse, vaincre quelquefois… », et du contrat qui pacifie asymétriquement. Nous revenons donc au paradoxe, donc à la contradiction, où l’on comprend qu’aucune éducation n’est porteuse d’espoir. Sauf à faire la Révolution, quelques années plus tard. La bataille ne sera pas gagnée pour autant, mais le principe d’égalité viendra soutenir, dans toute sa complexité, le geste de Choderlos de Laclos qui touche à cette vérité future.

Geneviève Fraisse.

Ce texte renvoie à Du consentement, réédition augmentée d’un épilogue, Et le refus de consentir ? (Paris, Seuil, 2017).

 

Choderlos de Laclos : De l’éducation des femmes

Editions des Equateurs, Sainte-Marguerite-sur-Mer 2018, 128 pages, 10 euros

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