Le diable, l’enfer, les proies et la lune

[Les livres] sont l’océan humain de tout ce qui a été vécu, pensé, ressenti, interrogé, enduré, reconnu, réalisé, imaginé, affirmé – autant de messages adressés à travers le temps par quelqu’un qui a posé des questions, tenté des réponses, décrit, senti, désiré, voulu, enduré, résisté, à quelqu’un d’à la fois autre et identique.

« Premier amour », Andrea Dworkin

Zalmen Gradowski est né en 1910 à Suwałki, une ville polonaise située alors dans l’Empire Russe. Après son mariage avec Sonia Sarah, il résidera à Luna, près de Grodno. Il sera déporté avec sa famille vers Auschwitz le 8 décembre 1941, avec un millier d’autres juif-ve-s.

La publication des Ecrits I et II, comprend la totalité des textes de Zalmen Gradowski. Elle tient du miracle car ils ont été retrouvés en 1945 à Auschwitz plusieurs mois après sa mort : découvert lors de fouilles, le premier manuscrit – un bloc-notes – était roulé dans une gourde métallique et cachée sous des cendres près du Crématoire III, tandis que le 2ème avait été placé dans une boite et enterré. Tous deux ont été écrits en yiddish – quelques extraits sont reproduits dans cette langue – et ils sont traduits ici par Batia Baum. Nous sommes devant un document précieux à plus d’un titre.

L’ouvrage commence par une préface de Philippe Mesnard qui permet de resituer l’origine des textes, leur contexte d’écriture et leur importance historique. Les « Sonderkommando », majoritairement composées de juifs, était des « unités spéciales » créées par les nazis. Sélectionnés à la sortie des trains de déportations, certains d’entre eux étaient invités à travailler dans une « usine », proche du camp, avec l’espoir d’un meilleur traitement. Une possibilité enviée par les autres déportés. Ils se retrouvaient en fait au cœur même de l’industrie génocidaire : préparer, encadrer et déshabiller les déporté-e-s destiné-e-s aux chambres à gaz, vider celles-ci une fois l’effet du Zyklon B passé, puis bruler les corps. L’horreur durera 16 mois pour Gradowski. C’est là qu’il écrira ses textes, au cœur même du génocide ; dans la clandestinité.

Les Sonderkommando étaient régulièrement décimés par les SS et renouvelés. Leurs témoignages sont donc rares, plusieurs ont néanmoins été retrouvés et publiés.

En fin de préface, Mesnard remet en question la notion courante de « déshumanisation » des victimes, convoitée par les nazis. Il argumente en signalant que Gradowski recueille dans son texte « chaque éclat des vies, chaque vibration des corps près de lui »1. Et il les restitue avec lyrisme de sorte que le désir de déshumanisation et les actes qui s’y attachent n’ont pas suffi pour qu’elle prenne corps. « Gradowski s’accomplit écrivain pour devenir témoin » : « le style est pour lui une manière de se détourner de la réalité pour mieux y revenir et la transcrire. »

Mesnard termine sa préface sur le rapport entre la résistance par l’écriture et la révolte armée ; car Gradowski étaient de ceux qui organisèrent et participèrent à une insurrection au sein même du camp, le 7 octobre 1944. Décalée à plusieurs reprises, une fois déclenchée, elle fut violemment réprimée.

***

L’auteur juif a débuté son premier manuscrit par cette phrase traduite en quatre langues : « Que celui qui découvrira ce document sache qu’il est en possession d’un important matériel historique. » Pour les deux manuscrits, Gradowski donnera au début de chaque texte des indications pour la publication et des informations sur sa famille. Celui qui nous concerne est le récit de la déportation jusqu’à l’arrivée à Auschwitz-Birkenau. L’auteur y interpelle un lectorat fictif, « libre citoyen du monde », qu’il invite à le suivre, et qu’il accompagne dans son cauchemar. « Viens, mon ami, lève-toi, sors de tes palais douillets où tu vis au chaud et en sécurité, arme-toi de courage et d’audace et viens avec moi faire un périple à travers le continent européen où le diable s’est emparé du pouvoir, et je te raconterai et te montrerai par des faits de quelle façon la race hautement civilisée a liquidé le peuple d’Israël faible et sans défense, inoffensif, innocent de tout crime. »

Ce libre citoyen, que l’auteur imagine stupéfait, incrédule, interrogateur ou versé dans la misanthropie, va alors découvrir le parcours de Grodno à Auschwitz : d’un camp vers un autre. Familles, femmes, hommes et enfants, dépouillés de leurs biens, entassés dans des wagons comme les animaux. Affamés, assoiffés. Enthousiastes à la découverte de notes laissées par d’autres déportés qui ont précédés, saluant le courage des rares personnes qui leur jette de la neige pour étancher leur soif ; des centaines d’individus ensemble, plongés dans l’attente et la crainte, et la terreur à l’approche de Treblinka.

Mais la prison sur rails reprend sa route et les gares se succèdent. Là où le train s’arrête, des polonais-e-s consolident le désespoir ambiant par leurs regards et le geste d’une main qui passe sous la gorge.

Puis, c’est l’arrivée, encadrés par des armes et des chiens aux gueules menaçantes. Avec, à nouveau, un délestement d’affaires ; car « Personne ne doit rien prendre avec soi, ne rien avoir (…) [Si] on t’ordonne de rendre le plus utile, le plus nécessaire, le plus élémentaire, c’est signe que le plus utile est inutile ». Les hommes sont séparés des femmes et des enfants ; les cartes d’identité sont bradées contre un numéro tatoué ; la faim tenaille toujours ; c’est une succession de douleurs et de déchirement, sans répit. Les membres de la famille de Gradowski sont gazés le jour même de leur arrivée. « Prêt de notre block git aussi un numéro mort ».

Ce long texte du premier manuscrit se termine par le recrutement des juifs destinés au Sonderkommando : « Les anciens nous envient de pouvoir quitter le camp. On nous donne aussi des casquettes, c’est la preuve que nous devons partir ».

Enfin, la lettre qui clôt le premier manuscrit est daté du 6 septembre 1944, soit un mois avant la révolte du camp qui hélas n’a pas été suivie d’un soulèvement général. Gradowski y explique que les nazis cherchent à effacer toute trace des massacres ; obligeant les Sonderkommando à disperser les cendres dans le fleuve tout proche. Eux parallèlement, en plus d’enterrer « des dizaines de documents », sèment aussi sur tout le terrain des dents ; « afin que le monde puisse découvrir des traces matérielles des millions d’êtres humains assassinés ».

***

Le deuxième manuscrit, mieux conservé, est composé de trois parties : « Une nuit de lune », « La séparation » et « Le transport tchèque ». Là encore, les nazis, les SS et Hitler sont rarement nommés comme tels. Ils sont, tout du long, plutôt qualifiés de « pirates », « sadiques », « bandits », « démons », « pires criminels de l’histoire », « grand Dieu », « Diable ».

Dans le court texte « Une nuit de lune », l’auteur décrit la présence de l’astre, sa beauté, ses secrets et l’incongruité de sa présence dans l’horreur des camps. Il l’interpelle, l’interroge et l’implore : « Lune, chère lune, abaisse le regard de tes yeux de rayons sur cette terre maudite et regarde-les courir de tous côtés, comme des fous furieux, les serviteurs du Diable, les barbares de ce monde ».

« La séparation » est une succession de courts chapitres. Elle débute par le tri opéré au sein du groupe des Sonderkommando par les nazis. Gradowski y parle de l’unité qui régnait auparavant dans le groupe et du soulagement de ne pas avoir été compté dans la liste.

Plusieurs parmi les Sonderkommando pensaient qu’une révolte éclaterait lorsque les nazis chercheraient à détruire ce corps uni que sont « les travailleurs » d’Auschwitz. Mais ça n’a pas été le cas. L’auteur explique la désillusion : « il s’est produit une grande cassure dans la pensée et l’aspiration commune. Et ont été désarmés ceux qui avait obtenu la possibilité de tisser l’illusion de vivre et de survivre. En eux s’est peu à peu affaibli le désir de combattre. »

Le démembrement du corps est déchirant. Le sentiment, qui plus est, d’en avoir été les complices immobiles accable ceux retournés au block. 200 Sonderkommando arrachés à leur nouvelle famille prennent la route sous les ordres. Leur absence est une plaie ouverte pour ceux qui restent. Elle vient s’accumuler aux nombreuses séparations passées du déporté : « Il y a longtemps qu’il aspire à un moment d’intimité, pour pleurer ses père et mère, sa femme et son enfant, ses frères et sœurs, mais il ne peut pas, tout sentiment en lui s’est amorti, figé. »

Mais arrive un moment où l’individu craque ; au repos, dans le havre des box. Enfin apparaissent les premières larmes ; celles qui apaisent et redonnent vie.

Le dernier chapitre de « La séparation » débute sur des réflexions à propos du rapport des déportés avec Dieu. L’auteur montre les différents états d’esprit des Sonderkommado : amertume, colère, foi intacte, ou redécouverte de la vie et de la chaleur qui en émane.

« Le transport tchèque » est la plus longue des parties du 2ème manuscrit, lui aussi composé de courts chapitres. Il débute par l’expression d’un désespoir sans fond et la volonté d’en découdre « chez certains réalistes, assez lucides ». A cette période, en mars 1944, les nazis préparent le camp pour traiter un important convoi de déporté-e-s : 5 000 juif-ve-s tchèques.

Pour le dieu suprême des nazis, le Führer : « Chaque juif mort est un pas de plus vers la victoire ».

Les femmes arrivent en premier. Les Sonderkommando sont désemparés : « Nous n’avons pas le courage, nous n’osons pas leur dire, à nos sœurs, de se mettre nues car les vêtements qu’elles portent sont la cuirasse, le manteau en lequel repose leur vie. (…) Certaines s’élancent vers nous, comme ivre d’amour, se jettent dans nos bras et nous prient, le regard gêné, de les déshabiller. » La majorité des femmes sont calmes malgré le sort qui les attend.

Sur le parcours vers le Bunker, elles passent devant les responsables nazis. L’une d’entre-elles assène alors trois gifles au Commandant des crématoires. En retour, les coups de bâton pleuvent sur elle. Ensanglantée, elle rentre néanmoins satisfaite dans le bunker où elles sont amassées, de plus en plus, entassées. De là-bas, les hauts-gradés nazis entendent alors monter un premier chant, celui de l’Internationale. Puis, vient celui de la Tikva, puis de l’hymne tchèque, et aussi celui des partisans. « Ils sentent maintenant, ils ressentent, ce gang d’officiers, ces représentants de la forte et grande puissance, leur nullité, leur insignifiance, leur petitesse ». Le gaz est lancé pour faire « un pas de plus vers la victoire » ; alors que déjà autour, les troupes soviétiques commencent à faire reculer le Reich. Puis, agonie, silence, mort.

C’est ensuite au tour des hommes. Chez les Sonderkommando était né l’espoir que ces derniers allaient se rebeller. Mais, c’est une nouvelle désillusion. Pas de résistance, ni de combat.

Un sort identique aux femmes prend forme dans le bunker. Les taches macabres se répètent : une masse de corps nus, inertes, sans vie, entassés, enlacés, affalés les uns sur les autres ; couverts de souillures, que les Sonderkomando doivent, un à un, continuer à sortir du Bunker ; les derniers objets précieux leur sont arrachés (dents en or, boucles d’oreille, …) ; les corps sont trainés sur le sol de ciment, puis amoncelés sur un monte-charge ; arrivés en haut, ils sont déposés par deux sur une civière devant chaque « bouche du four » ; 4 000 y seront engouffrés cette nuit-là ; en 20 minutes, « un corps, un monde, [est] réduit en cendre ».

***

Les Ecrits I et II sont une écriture de nostalgie, de désespoir et de souffrances. Une écriture d’angoisse, de découragement, et de vengeance : « [Je] veux par mon écriture éveiller en toi un sentiment, semer une étincelle de vengeance, qu’elle s’embrase, enflamme tous les cœurs, et que soient noyés dans des océans de sang ceux qui ont fait de mon peuple une mer de sang. ». Une écriture aussi de résistance – une bouteille à la mer, lancée depuis un récif ; en pleine tornade.

Rappel : les estimations concernant les exterminations faites à Auschwitz, seulement, entre 1941 et fin 1944 font état de : 10 à 15 000 détenus de différentes nationalités (tchèques, yougoslaves, français, hollandais, …), 15 000 prisonniers de guerre soviétique, 21 000 Tziganes, 70 à 75 000 polonais-e-s non-juif-ve-s, 960 000 juif-ve-s. Zalmen Gradowski figure parmi ces derniers.

Il était l’un des organisateurs de la révolte du 7 octobre 1944. Il y a laissé sa vie. Il savait que c’était le sort qui l’attendait. Tout comme il savait que ses mots résonneraient, bientôt. Jusqu’à nous.

« Toi, cher ami, es-tu prêt pour ce voyage ? »

Zalmen Gradowski : Ecrits I et II – Témoignage d’un Sonderkommando d’Auschwitz, éd. Kimé, 2013.

Yeun Lagadeuc-Ygouf


1 Pour préciser une remarque du préfacier sur le potentiel malaise ressenti à la lecture d’un passage sur la nudité des femmes déportées : la gêne que j’ai pu éprouver ne provient pas d’une « indécence » de l’auteur à constater « la vigueur des femmes qui l’entourent », mais plutôt de l’objectification – parfois sexuelle – que lui opère à leur égard : « Nous voudrions les presser sur notre cœur endolori, embrasser leur membres, nous abreuver de cette vie qui bientôt va disparaitre. Graver profondément en nos cœurs leur apparence, l’aspect de ces vies qui palpitent encore (…) ».


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