Socialisme : la seule économie viable

Avec l’aimable autorisation d’Inprecor

1. Il fut un temps où le mode de production capitaliste a représenté un grand progrès sur tous ceux qui l’avaient précédé, malgré le caractère problématique et finalement destructeur qu’allait prendre ce progrès historique. En brisant le lien entre l’être humain et la production, qui a longtemps prévalu mais qui était contraignant, pour le remplacer par la relation marchande, le capital s’est ouvert au déploiement dynamique de possibilités d’expansion apparemment irrésistibles, qui – du point de vue du système capitaliste et de ses personnifications volontaristes – n’auraient pas de limites concevables. Du fait des déterminations internes paradoxales et finalement insoutenables du système capitaliste, ses produits transformés en marchandises « sont des non-valeurs d’usage pour ceux qui les possèdent et des valeurs d’usage pour ceux qui ne les possèdent pas. Aussi faut-il qu’elles passent d’une main dans l’autre sur toute la ligne. (…) Il faut donc que les marchandises se manifestent comme valeurs, avant qu’elles puissent être réalisées comme valeurs d’usage. »1

Cette détermination interne contradictoire du système, qui impose la soumission impitoyable des besoins humains à la nécessité aliénante de l’expansion du capital, écarte la possibilité d’un contrôle rationnel général de cet ordre productif dynamique. Elle est aussi porteuse de conséquences périlleuses et potentiellement catastrophiques sur le long terme, transformant à une certaine étape le grand pouvoir positif d’un développement précédemment à peu près inimaginable en négativité dévastatrice, de par l’absence totale de la nécessaire limitation reproductive.

Ce qui est systématiquement ignoré – et doit être ignoré, du fait des impératifs inaltérables du fétichisme et des intérêts particuliers du système du capital lui-même – c’est le fait que, inéluctablement, nous vivons dans un monde fini, avec ses limites objectives qui sont au sens strict vitales. Longtemps au cours de l’histoire humaine, y compris plusieurs siècles de développement capitaliste, ces limites pouvaient être – et elles l’étaient – ignorées avec une relative sécurité. Cependant, une fois qu’elles s’affirment, comme elles doivent le faire très nettement dans notre époque historique irréversible, aucun système productif irrationnel et gaspilleur, si dynamique soit-il (en fait le plus dynamique est le pire), ne peut échapper à leurs conséquences. Il peut seulement les négliger pendant un certain temps en se réorientant vers la justification insensible de l’impératif plus ou moins ouvertement destructif du maintien du système à tout prix : en prêchant la sagesse du « il n’y a pas d’alternative » et dans cet esprit en ignorant ou même en les supprimant brutalement les plus évidents des signaux d’alerte qui préfigurent le futur insoutenable.

La théorisation fausse est la conséquence nécessaire de cette détermination structurelle objective déséquilibrée et de la domination de la valeur d’usage par la valeur d’échange, non seulement dans les conditions les plus absurdement et aveuglément apologétiques du capitalisme contemporain, mais aussi dans la période classique de l’économie politique bourgeoise, dans la période historique ascendante du système du capital. Cela parce que sous la loi du capital une production fictivement illimitée doit être poursuivie à tout prix, et ainsi théoriquement justifiée comme la seule qui doive être recommandée. Une telle poursuite est impérative même s’il ne peut y avoir la moindre garantie que : 

1. le « passage d’une main à l’autre » des marchandises produites, requis et soutenable, aura bien lieu sur le marché idéalisé (grâce à la mystérieuse bienveillance de l’encore plus mystérieuse « main invisible » d’Adam Smith) ;

2. ni que les conditions matérielles objectives pour produire les marchandises supposées illimitées – et humainement impossibles à limiter, puisque la détermination initiale de la production est séparée du besoin et de l’usage – puissent être à jamais assurées, sans respect pour l’impact destructeur du mode de reproduction sociale métabolique du capital sur la nature.

L’aptitude idéale du marché à rectifier le défaut structurel inaltérable indiqué au point 1 est une justification gratuite après-coup, qui comporte bon nombre d’affirmations arbitraires et de projections de régulation irréalisables de la même veine. La triste réalité sous-jacente à l’idée d’un marché auto-correcteur est un ensemble de rapports de pouvoir indépassablement contradictoires, tendant à la domination monopoliste et à l’intensification des antagonismes du système. De même, le grave défaut structurel constitué par la poursuite de l’expansion illimitée du capital – qui idéalise la « croissance » comme un but en soi – que nous avons mis en relief au point 2 ci-dessus, est complété par une justification après-coup tout aussi fantaisiste quand il faut admettre qu’un remède quelconque pourrait y être appliqué. Et le remède ainsi projeté – comme alternative à l’effondrement du système dans la négativité irrémédiable du fatidique « état stationnaire » théorisé par l’économie politique bourgeoise du XIXe siècle – n’est que le vœu pieux de rendre la distribution « plus équitable » (et donc moins déchirée par des conflits) tout en laissant le système de production tel qu’il est. Ce postulat, même s’il pouvait être mis en œuvre, ce qui n’est évidemment pas le cas, ne serait en mesure de résoudre aucun des graves problèmes de production sur lesquels les insurmontables contradictions de la distribution du système du capital sont elles aussi bâties.

Un des principaux représentants de la pensée libérale, John Stuart Mill, est aussi sincère à propos de « l’état stationnaire » de l’avenir qu’il est désespérément irréaliste avec le remède qu’il propose. Car il ne peut offrir qu’un vain espoir quant à ce problème qui apparaît insoluble du point de vue du capital. Il écrit : « j’espère sincèrement pour la postérité qu’elle se contentera de l’état stationnaire longtemps avant d’y être forcée par la nécessité »2. Sur ce terrain le discours de Mill n’est rien d’autre qu’un sermon paternaliste, car il peut seulement reconnaître, suite à son acceptation du diagnostic malthusien, les difficultés nées de la croissance de la population, mais aucune des contradictions de l’ordre reproductif capitaliste. Sa suffisance bourgeoise est clairement perceptible, et elle prive son analyse et son intention réformatrice paternaliste de toute substance. Mill affirme péremptoirement que « c’est seulement dans les pays arriérés que l’accroissement de la production a encore quelque importance : dans ceux qui sont plus avancés, on a bien plus besoin d’une distribution meilleure dont la condition indispensable est une restriction du principe de la population »3. Même son idée de « distribution meilleure » est désespérément irréaliste. Car ce qu’il est impossible de comprendre (ou de reconnaître) pour Mill, c’est que l’aspect déterminant par-dessus tout dans la distribution c’est l’intouchable distribution exclusive des moyens de production à la classe capitaliste. On comprend à partir de là que, fondé sur cette prémisse si égocentrique d’ordre social, c’est toujours un sentiment de supériorité paternaliste qui prévaut puisqu’aucune solution ne peut être attendue avant « que les esprits plus élevés donnent aux autres une éducation plus élevée »4, de sorte que ces derniers acceptent une limitation de la population et une « distribution meilleure » supposée naître de cette limitation. Ainsi les gens devraient oublier toute idée de changer les déterminations structurelles destructives de l’ordre métabolique social établi qui mènent inexorablement la société vers un état stationnaire stagnant. Dans le discours de Mill, l’utopie du millénaire capitaliste, avec son état stationnaire soutenable, sera réalisée grâce aux bons et loyaux services des « esprits plus élevés » éclairés libéraux. Et donc, en ce qui concerne les déterminations de l’ordre social reproductif, tout peut continuer comme avant.

Tout cela avait du sens du point de vue du capital, même si ce sens devait finalement devenir problématique et finalement insoutenable, du fait de l’amorce brutale et de l’approfondissement inexorable de la crise structurelle du système. Mais même ce sens partiel de ces propositions pleines de vœux pieux ne pouvait être assigné au mouvement politique réformiste qui prétendait représenter les intérêts stratégiques des travailleurs. Certes, le réformisme social-démocrate à ses débuts a pris son inspiration dans ce genre de naïvetés, même si elles avaient été prônées sincèrement au départ, issues des cerveaux de l’économie politique libérale. Ainsi, du fait de la logique interne des prémisses sociales adoptées, émanant du point de vue du capital et de ses intérêts masqués en tant que contrôleur indiscutable du métabolisme reproductif, on ne devrait pas être surpris que le réformisme social-démocrate termine sa trajectoire là où il en est maintenant : en se transformant en « New Labour » (en Grande-Bretagne, et l’équivalent dans d’autres pays) et en abandonnant complètement tout intérêt pour la moindre réforme de l’ordre social établi. Simultanément, à la place du libéralisme authentique, les variétés les plus sauvages et les plus inhumaines du néolibéralisme sont apparues à cette étape historique, balayant le souvenir des remèdes sociaux prônés auparavant – y compris les vœux pieux de solutions paternalistes – au temps du passé progressiste du credo libéral. Et, comble d’ironie du développement historique actuel, les anciens mouvements réformistes sociaux-démocrates du genre « New Labour » installés au gouvernement – pas seulement en Grande-Bretagne mais aussi partout ailleurs dans le monde capitaliste « avancé » ou pas si avancé – n’ont pas hésité à s’identifier sans réserve avec la phase néolibérale agressive de l’apologie du capital. Cette transformation capitularde a clairement marqué le bout de la route réformiste qui était une voie sans issue dès le départ.

2. Afin de créer un ordre social reproductif économiquement viable, et aussi historiquement soutenable sur le long terme, il est nécessaire de modifier radicalement les déterminations internes contradictoires de l’ordre établi, qui imposent la soumission impitoyable des besoins humains à la nécessité aliénante de l’expansion du capital. Cela signifie qu’il faut définitivement reléguer dans le passé l’absurde précondition du système productif actuel – selon laquelle les valeurs d’usage, par des déterminations préétablies et totalement iniques de la propriété, doivent être séparées de ceux qui les créent, et leur être opposées, de manière à entraîner et légitimer de manière circulaire et arbitraire l’auto-réalisation élargie du capital. Sinon, le seul sens viable de l’économie – qui serait l’action d’économiser les ressources disponibles, nécessairement finies – ne peut être institué et respecté en tant que principe d’orientation vital. Au lieu de cela, le gaspillage irresponsable domine l’ordre socioéconomique – et l’ordre politique correspondant – qui réaffirme invariablement son irresponsabilité institutionnelle, en dépit de sa mythologie d’« efficacité » absolument indépassable. (Le genre d’« efficacité » glorifiée en ce sens est en fait l’efficacité du capital qui en arrive à miner ses propres fondements en poussant les parties adverses/conflictuelles à l’expansion irrémédiable du tout.) Il est dès lors compréhensible que le fantasme du « socialisme de marché » tant promu par les gouvernements ne pouvait que tourner court jusqu’à un effondrement humiliant, parce qu’il repose sur l’acceptation que ces présuppositions et déterminations structurelles capitalistiques sont indépassables.

La conception actuellement dominante de « l’économie », qui s’avère incapable de mettre en place des limites même aux gaspillages les plus graves, à une échelle vraiment planétaire, ne peut opérer qu’avec des tautologies auto-justificatrices et arbitrairement préfabriquées, même si elles sont simultanément invalidées, des fausses oppositions et des pseudo-alternatives, conçues pour la même auto-justification injustifiable. En guise de tautologie flagrante – et dangereusement omniprésente – on nous sert la définition arbitraire de la productivité comme croissance, et de la croissance comme productivité, alors que chacun de ces termes requerrait une évaluation historiquement qualifiée et objectivement soutenable.

Naturellement, la raison pour laquelle ce sophisme est nettement préférable à l’évaluation théorique et pratique correcte, c’est que, en décrétant arbitrairement l’identité de ces deux termes-clés de référence du capitalisme, la validité par elle-même évidente et la supériorité atemporelle d’un ordre social reproductif extrêmement problématique – et au bout du compte même autodestructif – devraient paraître non seulement plausibles mais absolument inquestionnables. En même temps, l’identité tautologique arbitrairement décrétée de la croissance et de la productivité est étayée par l’alternative également arbitraire et auto-justificative entre « croissance et croissance zéro ». De plus, cette dernière est tranchée d’avance en faveur de la « croissance » postulée et définie en termes capitalistes. Elle est projetée et définie avec une quantification fétichisée, en accord avec sa manière de présupposer pour toujours, en guise de synonyme auto-célébrateur de la croissance elle-même, rien de plus spécifique et humainement significatif que la généricité abstraite de l’expansion élargie du capital comme précondition élémentaire à la satisfaction des besoins et des usages humains.

C’est là que se trahit l’incorrigible divorce entre la croissance capitaliste et les besoins et usages humains – en fait la contradiction totale avec les besoins humains potentiellement la plus dévastatrice et destructrice. Dès lors que les mystifications fétichistes et les postulats arbitraires à la racine de la fausse identité décrétée catégoriquement entre croissance et productivité sont mis au rencart, il devient pleinement clair que le genre de croissance postulée et en même temps exemptée automatiquement de tout examen critique n’est en aucune manière liée intrinsèquement à des objectifs soutenables correspondant au besoin humain. Le seul lien qui doit être affirmé et défendu à tout prix dans l’univers métabolique social du capital est la fausse identité entre l’expansion du capital, présupposée a priori, et la « croissance », correspondant circulairement (mais en vérité également présupposée a priori), quelles que puissent être les conséquences imposées à la nature et à l’humanité par la croissance, même du type le plus destructif. Car la véritable préoccupation du capital ne peut être que sa propre expansion toujours élargie, même si elle implique la destruction de l’humanité.

Dans cette vision, même la plus mortelle croissance cancéreuse doit préserver sa primauté conceptuelle sur (contre) les besoins et usages humains, à supposer que l’on puisse faire mention du besoin humain. Et quand les apologistes du capitalisme se prennent à considérer Les limites de la croissance5, comme le « Club de Rome » le fit dans sa grande entreprise d’apologie du capital au début des années 1970, le but reste inévitablement l’éternité de l’existence des graves inégalités6 par le gel fictif (et donquichottesque) de la production capitaliste globale à un niveau totalement insoutenable, et la mise en accusation prioritaire de « la croissance de la population » (comme d’habitude dans l’économie politique bourgeoise depuis Malthus) comme responsable des problèmes existants. En comparaison de ce genre d’hypocrite « tentative de remédiation » sans pitié, dont la rhétorique fait mine de se soucier de rien moins que de « la situation de l’humanité », le sermon paternaliste déjà cité de Mill, avec sa défense sincère d’une distribution un peu plus équitable, était le paradigme des Lumières de gauche. 

L’alternative typiquement auto-justificative entre « croissance et non-croissance » est évidente même si nous considérons simplement ce qui serait l’impact inévitable de la « non-croissance » postulée sur les graves conditions d’inégalité et de souffrance dans l’ordre social capitaliste. Cela signifierait la condamnation permanente de l’écrasante majorité des populations aux conditions inhumaines qu’elles sont contraintes d’endurer actuellement. Car elles sont actuellement contraintes, au sens littéral, de les endurer, par centaines de millions, alors qu’on pourrait créer une réelle alternative. Sous conditions, c’est-à-dire qu’il serait tout à fait faisable de rectifier au moins les pires effets de la privation globale : en faisant un usage humainement recommandable et enrichissant du potentiel atteint de productivité, dans un monde aux ressources matérielles et humaines aujourd’hui gaspillées de manière criminelle.

3. À vrai dire, nous ne pouvons parler que d’un potentiel de productivité positif, et pas de sa réalité existante, telle que la supposent, avec des bonnes intentions peintes en vert mais des illusions sans bornes, des réformateurs à l’ancienne mode dont c’est l’idée fixe, affirmant péremptoirement que nous pourrions le faire « tout de suite », avec les forces productives à notre disposition aujourd’hui, si nous décidions réellement de le faire. Malheureusement, cependant, une telle conception ignore la manière dont notre système productif est à présent articulé, ce qui exige dans le futur une réarticulation radicale. Car la productivité mariée à la croissance capitaliste, sous la forme de la réalité actuellement dominante de production destructive, est un adversaire particulièrement coriace. Pour transformer la potentialité positive de développement productif en une réalité tout à fait nécessaire, et aussi pour être capable de rectifier nombre d’inégalités et d’injustices criantes de notre société actuelle, il serait nécessaire d’adopter les principes régulateurs d’un ordre social qualitativement différent. En d’autres termes, le potentiel de productivité de l’humanité, actuellement nié de manière destructive, devrait être libéré de son enveloppe capitaliste pour devenir une force productive socialement viable.

Le plaidoyer donquichottesque en faveur du gel de la production au niveau atteint au début des années 1970 tentait de camoufler, avec du baratin sur des modèles pseudo-scientifiques lancés par le Massachusetts Institute of Technology, les réels rapports de force impitoyablement renforcés de l’impérialisme post-guerre des États-Unis. Cette variété d’impérialisme était, bien sûr, très différente de la forme précoce qu’avait connue Lénine. Car du temps de Lénine, au moins une demi-douzaine de puissances impérialistes significatives étaient en compétition pour les revenus de leurs conquêtes réelles ou espérées. Et même dans les années 1930 Hitler voulait encore partager les fruits d’un impérialisme violemment redéfini avec le Japon et l’Italie de Mussolini. De nos jours, en revanche, nous avons à faire face à la réalité – et aux dangers mortels – d’un impérialisme hégémonique global, avec les États-Unis et leur pouvoir dominant de manière écrasante7. Par opposition même à Hitler, les États-Unis en tant que puissance hégémonique unique ne veulent aucunement partager la domination globale avec quelque rival que ce soit. Et il ne s’agit pas seulement de contingences politico-militaires. Les problèmes sont beaucoup plus profonds. Ils s’affirment à travers les contradictions toujours plus graves de la crise structurelle du système capitaliste. L’impérialisme global hégémonique dominé par les États-Unis est une tentative – au bout du compte futile – d’inventer une solution à cette crise par le biais d’une domination brutale et violente sur le reste du monde, imposée avec ou sans les « alliés volontaires » serviles, et maintenant par le biais d’une succession de guerres génocidaires. Depuis les années 1970, les États-Unis n’ont cessé de sombrer de plus en plus profondément dans un surendettement catastrophique. La solution fictive proclamée publiquement par plusieurs présidents était d’en « sortir par la croissance ». Et le résultat : diamétralement opposé, sous la forme d’un surendettement astronomique toujours accru. En conséquence, les États-Unis doivent ponctionner par tous les moyens à leur disposition, y compris l’agression militaire la plus violente, chaque fois que c’est nécessaire pour y arriver, tout ce qu’ils peuvent ponctionner, par le biais des transferts des fruits de la croissance capitaliste en provenance de partout dans le monde – grâce à leur domination socioéconomique et politico-militaire globale. Une personne saine d’esprit pourrait-elle alors imaginer, aussi blindée soit-elle dans son mépris arrogant pour le « shibboleth de l’égalité », que l’impérialisme hégémonique global dominé par les États-Unis pourrait absorber sérieusement, ne serait-ce qu’un moment, le remède miracle de la « non-croissance » ? Seule la mauvaise foi de la pire espèce pourrait suggérer de telles idées, fût-elle prétentieusement enrobée par le souci hypocrite de la « situation de l’humanité ».

Pour diverses raisons, on ne peut mettre en question l’importance de la croissance que ce soit maintenant ou à l’avenir. Mais dire cela doit aller de pair avec un examen approprié du concept de croissance, pas seulement tel que nous le connaissons jusqu’à maintenant, mais aussi tel que nous pouvons en envisager la soutenabilité à l’avenir. Si nous tenons pour la nécessité de la croissance, cela ne peut être en faveur d’une croissance non qualifiée. La vraie question, souvent évitée, c’est quelle sorte de croissance est réalisable aujourd’hui, à l’opposé de la croissance capitaliste dangereusement gaspilleuse et même paralysante que nous voyons autour de nous. Car la croissance doit être aussi positivement soutenable à l’avenir sur une base à long terme.

Nous l’avons dit, la croissance capitaliste est fatalement dominée par les limites incontournables de la quantification fétichiste. L’aggravation permanente du gaspillage est le corollaire nécessaire d’un tel fétichisme, puisqu’il ne peut y avoir de critère – et aucune mesure viable – dont le respect permettrait de corriger le gaspillage. Une quantification plus ou moins arbitraire met en place le contexte, créant en même temps l’illusion qu’une fois que les quantités requises sont assurées aux plus puissants, il ne peut plus y avoir de problèmes significatifs. La vérité de tout cela est que la quantification pour elle-même ne peut en réalité absolument pas être défendue comme forme de stratégie productive viable même à court terme. Car elle est partiale et myope (pour ne pas dire aveugle), préoccupée uniquement de quantités correspondant aux obstacles immédiats qui entravent l’accomplissement d’une tâche productive donnée, mais pas par les limites structurelles, nécessairement associées, de l’entreprise socioéconomique elle-même qui – qu’on le veuille ou non – décident de tout en dernier ressort. La confusion, nécessaire du point de vue capitaliste, entre des limites structurelles et des obstacles (qu’on peut surmonter quantitativement), dans le but d’ignorer les limites (puisqu’elles correspondent aux déterminations indépassables de l’ordre métabolique social du capital), pervertit l’orientation vers la croissance du système productif tout entier. Rendre la croissance viable requerrait qu’on la traite avec des considérations profondément qualitatives. Mais cela est absolument empêché par la tendance, inquestionnée et inquestionnable, à l’auto-expansion du capital à tout prix, ce qui est incompatible avec la considération contraignante de la qualité et des limites.

La grande innovation du système capitaliste est qu’il peut opérer – de manière non dialectique – à travers la domination écrasante de la quantité : en plaçant tout, y compris le travail humain vivant (inséparable des qualités des besoins et usages humains) sous des déterminations quantitatives abstraites, dans la forme de la valeur et de la valeur d’échange. À partir de quoi, tout devient commensurable et gérable pendant une période déterminée à son profit. Tel est le secret du triomphe socio-historique – irrésistible pendant longtemps – du capital. Mais tel est aussi le signe annonciateur de son insoutenabilité ultime et de sa nécessaire implosion, car les limites absolues du système sont pleinement activées, et elles le sont de manière croissante dans notre époque historique. Notre époque est celle où la domination non dialectique de la quantité sur la qualité est devenue dangereuse et indéfendable.

C’est pourquoi il est inconcevable d’ignorer à notre époque la connexion fondamentale, mais sous le capitalisme forcément écarté, de l’économie en tant qu’action visant à économiser (ce qui équivaut à une gestion responsable). Nous sommes arrivés à un moment critique de l’histoire où les personnifications volontaristes du système productif dominant font tout leur possible pour effacer toute conscience de cette connexion objective vitale – optant pour une destructivité indéniable, non seulement dans le culte des pratiques productives extrêmement gaspilleuses, mais même en glorifiant leur engagement létal destructeur dans des « guerres préventives et préemptives » illimitées.

La qualité, par nature, est inséparable des spécificités. En conséquence de quoi un système métabolique social respectueux de la qualité – avant tout des besoins des êtres vivants humains, ses sujets productifs – ne peut être régenté hiérarchiquement. Un type radicalement différent de gestion socioéconomique et culturelle est requis pour une société mise en œuvre sur la base d’un tel métabolisme reproductif qualitativement différent, ce qu’on résume par autogestion. Le dirigisme était à la fois praticable et nécessaire pour l’ordre métabolique social du capital. De fait la structure de commandement du capital ne pourrait fonctionner d’une autre façon. Une hiérarchie structurellement assurée et un dirigisme autoritaire sont les caractéristiques qui définissent la structure de commandement du capital. L’ordre alternatif est incompatible avec le dirigisme et avec le type de comptabilité – y compris le calcul strictement quantitatif du temps de travail nécessaire – qui doit prévaloir dans le système capitaliste. Ainsi, le type de croissance nécessaire et praticable dans l’ordre métabolique social alternatif ne peut être basé que sur la qualité correspondant directement aux besoins humains : les besoins réels et développés historiquement de la société dans son ensemble et de ses individus en particulier.

En même temps, l’alternative au calcul temporel restrictif et fétichiste du temps de travail nécessaire ne peut être que le temps disponible libérateur et émancipateur consciemment offert et géré par les individus sociaux eux-mêmes. Ce type de contrôle métabolique des ressources humaines et matérielles disponibles devrait à la fois – et pourrait réellement – respecter les limites globales issues du principe de l’économie comprise comme action d’économiser, et en même temps il devrait aussi élargir les limites et besoins qualitatifs que les conditions historiques en développement permettraient en toute sécurité. Après tout, nous ne devrions pas oublier que « le premier acte historique fut la création d’un nouveau besoin » (Marx). Seule la manière dilapidatrice dont le capital a traité l’économie – non pas comme façon d’économiser rationnellement mais comme la légitimation la plus irresponsable du gaspillage sans limite – est ce qui pervertit totalement ce processus historique : en substituant à la riche diversité des besoins humains le seul et unique besoin aliénant qu’a le capital de se reproduire de manière élargie à tout prix, menaçant ainsi d’amener l’histoire humaine elle-même à sa fin.

4. Dans le cadre opérationnel du capital, des corrections même partielles, si elles sont axées sur la qualité, ne peuvent être introduites. Car les seules qualités pertinentes à cet égard sont des qualités humainement significatives, inséparables des besoins, et non quelques caractéristiques physiques abstraites. Il est certes vrai, comme je l’ai déjà indiqué, que ces qualités sont toujours spécifiques, correspondant à des besoins humains particuliers clairement identifiables, à la fois ceux des individus eux-mêmes et ceux de leurs rapports sociaux historiques et changeants. En conséquence, dans leur spécificité multiforme ils constituent un ensemble cohérent et bien défini de déterminations systémiques inviolables, avec leurs propres limites systémiques. C’est précisément l’existence de ces limites systémiques – très éloignées de l’abstrait – qui rend impossible le transfert dans le système capitaliste de toutes les déterminations opérationnelles significatives et des principes d’orientation d’un ordre social métabolique alternatif. Les deux systèmes s’excluent mutuellement de manière radicale. Car dans l’ordre alternatif, les qualités spécifiques correspondant aux besoins humains portent les marques indélébiles de l’ensemble de leurs déterminations systémiques, en tant que parties intégrantes d’un système humainement valide de contrôle reproductif social. Au contraire, dans le système du capital, l’ensemble des déterminations doit être immuablement abstrait, parce que le rapport de valeur du capital doit réduire toutes les qualités (correspondant aux besoins et à l’usage) à des quantités génériques mesurables, afin d’affirmer sa domination historique aliénée sur tout, dans l’intérêt de l’expansion du capital, sans tenir compte des conséquences.

Les incompatibilités des deux systèmes apparaissent très clairement lorsque nous considérons leur relation à la question des limites. La seule croissance soutenable positivement encouragée par le contrôle social métabolique alternatif est fondée sur l’acceptation consciente des limites, dont la violation mettrait en péril la réalisation des objectifs reproductifs choisis et humainement valides. Par conséquent, le gaspillage et la destructivité (en tant que concepts clairement identifiés des limites) sont absolument exclus par les déterminations systémiques consciemment acceptées, adoptées par les individus sociaux comme leurs principes essentiels d’orientation. Par contraste, le système du capital est caractérisé et fatalement commandé par le refus – conscient ou inconscient – de toutes les limites, y compris ses propres limites systémiques. Même celles-ci sont arbitrairement et dangereusement traitées comme si elles n’étaient rien de plus que des obstacles contingents toujours surmontables. Par conséquent, tout arrive dans ce système social reproducteur, y compris la possibilité de la destruction totale – et nous avons atteint une époque historique où cela devient aussi une évidente probabilité.

Naturellement, ce rapport mutuellement exclusif à la question des limites prévaut également à l’inverse. Ainsi, il ne peut y avoir de « correctifs partiels » empruntés au système du capital qui créeraient ou renforceraient l’ordre social métabolique alternatif. Les incompatibilités partielles – voire générales – des deux systèmes découlent de l’incompatibilité de leurs dimensions de la valeur. Comme cela a été mentionné précédemment, c’est pour cette raison que les déterminations et les rapports de valeur de l’ordre alternatif ne pouvaient pas être transférés dans le cadre social métabolique du capital dans le but de l’améliorer, comme le postulait une conception réformiste totalement irréaliste, attachée à la méthodologie inepte des « petits pas ». Car, même les plus petits rapports partiels du système alternatif sont profondément enracinés dans les déterminations générales de la valeur pour l’ensemble de besoins humains, dont l’axiome élémentaire et inviolable est l’exclusion radicale du gaspillage et de la destruction, selon sa nature la plus profonde.

En même temps, aucun « correctif » partiel ne peut être transféré du cadre opérationnel du capital dans un ordre réellement socialiste, comme l’a démontré de manière douloureuse et concluante le désastreux échec du « socialisme de marché » de Gorbatchev. Car, à cet égard, nous serons toujours confrontés à l’incompatibilité radicale des déterminations de la valeur, même si dans ce cas il s’agit d’une contre-valeur destructive qui correspond aux limites ultimes – nécessairement ignorées – du système du capital lui-même. Les limites systémiques du capital sont parfaitement compatibles avec le gaspillage et la destruction. De ce fait, les considérations normatives ne peuvent qu’être secondaires pour le capital. Des déterminations plus fondamentales doivent prendre le pas sur ces préoccupations. C’est pourquoi l’indifférence originelle du capital pour le gaspillage et la destruction (jamais une posture plus positive que celle de l’indifférence) se transforme en une active promotion lorsque les conditions exigent ce changement. Dans les faits, le gaspillage et la destruction doivent continuer sans relâche dans ce système, directement subordonnés à l’impératif de l’expansion du capital, qui est le déterminant systémique prépondérant. D’autant plus que nous quittons la phase historiquement ascendante du développement du système du capital. Et personne ne devrait être dupé par le fait que l’affirmation prépondérante de la contre-valeur est souvent déformée et rationalisée en tant que « neutralité de la valeur » par les idéologues qui célèbrent le capital.

Il est donc ahurissant qu’au moment de la désastreuse « perestroïka » de Gorbatchev, son « idéologue en chef » (officiellement nommé ainsi) ait pu affirmer sérieusement que le marché capitaliste et ses rapports marchands étaient les incarnations instrumentales des « valeurs humaines universelles » et une « réalisation majeure de la civilisation humaine », ajoutant à ces affirmations grotesques que le marché capitaliste était même « la garantie du renouveau du socialisme »8. De tels théoriciens ont continué à parler de l’adoption des « mécanismes du marché » comme si le marché capitaliste pouvait être un « mécanisme » neutre et adaptable. Dans les faits, il était incurablement chargé par la valeur et le restera toujours. Dans de telles conceptions – curieusement partagées par le « chef de l’idéologie socialiste » de Gorbatchev (et d’autres) et ceux du monde de Friedrich von Hayek qui dénonçait violemment toute idée du socialisme en tant que « la route de la servitude »9 – l’échange en général était de manière a-historique et antihistorique assimilé à l’échange capitaliste dans le cadre d’un bienveillant et fictif « marché » en général. Consciemment ou inconsciemment, ils capitulaient ainsi en idéalisant les impératifs d’un système impitoyable de nécessaire domination du marché (et indissociable des ravages de l’impérialisme), impératifs requis par les déterminations internes de l’ordre social métabolique du capital. L’adoption de cette position de capitulation fut également prononcée mais de manière encore plus catastrophique dans le texte de la réforme de Gorbatchev. Il insistait sur le fait qu’il n’y a pas d’alternative au marché, que seul le marché peut garantir la satisfaction des besoins de la population, l’équitable répartition des richesses, les droits sociaux et le renforcement de la liberté et de la démocratie. Le marché devait permettre à l’économie soviétique d’être organiquement liée à celle du monde et de donner à ses citoyens l’accès à toutes les réalisations de la civilisation mondiale10.

Naturellement, étant donné l’irréalité absolue du vœu pieux « sans alternative » de Gorbatchev, s’attendre à ce que le marché capitaliste mondial offre généreusement « au peuple » toutes ses merveilleuses réalisations et tous ses avantages dans tous les domaines, ne pouvait que finir, de la façon la plus humiliante, par le désastre et l’implosion du système soviétique.

5. Le fait que la proposition « il n’y a pas d’alternative » occupe une place à ce point prééminente dans les conceptions socio-économiques et politiques formulées du point de vue du capital n’est pas accidentel ni surprenant. Même les grands penseurs de la bourgeoisie – comme Adam Smith ou Hegel – ne font pas exception dans ce domaine. Car c’est une vérité première pour l’ordre bourgeois qu’il doit réussir à s’affirmer sous la forme d’une expansion dynamique du capital, ou bien il est condamné à la faillite finale. Du point de vue du capital, il ne peut pas y avoir d’alternative concevable à l’expansion sans fin du capital, ce qui détermine la vision de tous ceux qui adoptent ce point de vue. Mais adopter ce point de vue signifie également que la question du « prix à payer » pour une expansion incontrôlable du capital au-delà d’une certaine limite – une fois que la phase ascendante du développement du système est dépassée – ne peut absolument pas être prise en considération. La violation du temps historique est donc la conséquence nécessaire de l’adoption du point de vue du capital, qui intériorise l’impératif expansionniste du système en tant que son déterminant le plus fondamental et absolument inaltérable. Même dans les conceptions des plus grands penseurs bourgeois cette position doit prévaloir. Il ne peut y avoir d’ordre social alternatif dont les caractéristiques seraient différentes de celles déjà établies. C’est pourquoi même Hegel, qui a formulé la conception historique la plus profonde de son temps, devait également mettre arbitrairement fin à l’histoire dans l’inaltérable présent du capital, idéalisant l’État-nation capitaliste11 en tant que sommet de tout développement historique concevable, et ce malgré le fait qu’il avait une perception aiguë des implications destructrices de tout ce système d’États-nations.

Ainsi, dans la pensée bourgeoise, il ne peut y avoir d’alternative au pernicieux dogme qu’il n’y a aucune alternative. Mais il serait totalement absurde que les socialistes adoptent la position de l’expansion infinie du capital (qui est par sa nature incontrôlable). En ce qui concerne l’idéalisation corollaire de la « consommation », sans qualificatif elle aussi, de manière caractéristique, elle ignore la vérité élémentaire que du point de vue acritique de l’auto-expansion du capital il n’y a pas de différence entre destruction et consommation. Dans le but requis l’une est aussi bonne que l’autre. Il en est ainsi parce que, dans les rapports du capital, la transaction commerciale – même la plus destructive, incarnée dans les marchandises du complexe militaro-industriel et leur utilisation dans ses guerres inhumaines – achève avec succès le cycle de la reproduction élargie du capital, permettant d’ouvrir un cycle nouveau. C’est la seule chose qui compte vraiment pour le capital, et peu importent les conséquences aussi insoutenables qu’elles puissent être. De ce fait, lorsque les socialistes intériorisent l’impératif de l’expansion du capital en tant que fondement nécessaire de la croissance qu’ils préconisent, ils n’acceptent pas seulement un précepte isolé, mais « l’accord global ». Que ce soit ou non en connaissance de cause, ils acceptent en même temps toutes les fausses alternatives – telle « croissance ou croissance zéro » – dérivées du plaidoyer acritique pour la nécessaire expansion du capital.

La fausse alternative de la croissance zéro doit être rejetée par nous, non seulement parce que son adoption perpétuerait la misère et l’inégalité les plus horribles qui dominent le monde maintenant, ainsi que la lutte et la destructivité qui en sont indissociables. Mais la négation radicale de cette approche ne peut être qu’un point de départ indispensable. La dimension intrinsèquement positive de notre vision implique la redéfinition fondamentale de la richesse elle-même, telle que nous la connaissons. Sous l’ordre social métabolique du capital, nous sommes confrontés à la domination aliénante de la richesse sur la société, affectant directement tous les aspects de la vie, depuis les domaines strictement économiques jusqu’aux domaines culturels et spirituels. Par conséquence, nous ne pouvons sortir du cercle vicieux du capital, avec toutes ses déterminations destructives et ses fausses alternatives, sans renverser complètement ces rapports vitaux, c’est-à-dire sans que la société – une société des individus librement associés – domine la richesse, redéfinissant en même temps son rapport au temps et au genre d’usage auquel les produits du travail humain sont destinés. Comme Marx l’avait déjà écrit dans une de ses premières œuvres : « Dans une société à venir, où l’antagonisme des classes aurait cessé, où il n’y aurait plus de classes, l’usage ne serait plus déterminé par le minimum du temps de production ; mais le temps de production sociale qu’on consacrerait aux différents objets serait déterminé par leur degré d’utilité sociale. »12

Cela signifie arrêter définitivement de considérer la richesse comme une entité matérielle fétiche qui ignore les individus réels créateurs de la richesse. Naturellement, dans sa démarche d’auto-légitimation de son propre contrôle social métabolique, le capital – prétendant frauduleusement être la richesse en tant que « créateur et incarnation de la richesse » – doit ignorer les individus. De cette façon, en usurpant le rôle de la richesse réelle et en subvertissant l’usage potentiel qui pourrait en être fait, le capital est l’ennemi du temps historique. C’est ce qui doit être renversé dans l’intérêt même de la survie de l’humanité. Ainsi tous les constituants des rapports entre les individus réels historiquement autodéterminés, de même que la richesse qu’ils créent et répartissent positivement par l’application consciente de la seule modalité valable du temps – le temps disponible –, doivent être rassemblés dans un cadre métabolique social qualitativement différent. Pour le dire avec Marx : « La richesse réelle est la force productive développée de tous les individus. Ce n’est plus alors aucunement le temps de travail, mais le temps disponible qui est la mesure de la richesse. Le temps de travail comme mesure de la richesse pose la richesse comme étant elle-même fondée sur la pauvreté et le temps disponible comme existant dans et par l’opposition au temps de surtravail ou à la position de l’intégralité du temps d’un individu comme temps de travail et donc à la dégradation de cet individu en simple travailleur, entièrement subsumé sous le travail. »13

Le temps disponible est le temps historique réel des individus. En revanche, le temps de travail nécessaire au mode de contrôle social métabolique du capital est antihistorique, déniant aux individus la seule manière de s’affirmer et de se réaliser comme de vrais sujets historiques dans le contrôle de leur propre vie-activité. Sous la forme du temps de travail nécessaire pour le capital, les individus sont soumis au temps comme à un juge tyrannique dictant des mesures dégradantes sans cour d’appel, au lieu d’être jugés et mesurés selon les critères qualitatifs humains des « besoins de l’individu social »14. Le temps perversement antihistorique et auto-absolutisant du capital s’impose ainsi sur la vie humaine en tant que déterminant fétiche, réduisant le travail vivant à une « carcasse de temps », comme je l’ai exposé dans « The Necessity of Planning »15. Le défi historique consiste à s’orienter vers un ordre social métabolique alternatif par rapport à la règle du temps congelé du capital, en tant que déterminant aliénant, pour entrer dans un temps librement déterminé par les individus sociaux eux-mêmes, qui consacrent consciemment à la réalisation des objectifs, choisis par eux, les ressources du temps disponible incomparablement plus riches que celles qu’ils pourraient soutirer à la tyrannie du temps de travail nécessaire. C’est une différence absolument vitale. Car seuls les individus sociaux peuvent réellement déterminer leur propre temps disponible, en contraste frappant avec le temps de travail qui les domine. L’adoption du principe du temps disponible est la seule manière concevable et légitime de transformer le temps : de déterminant tyrannique à constituant du processus de reproduction déterminé de manière autonome et créative.

6. Ce défi implique nécessairement la suppression de la division sociale du travail, hiérarchique et structurellement imposée. Aussi longtemps que le temps domine la société, sous la forme de l’impératif visant à extraire du surtravail de son écrasante majorité, le personnel en charge de ce processus doit mener une forme d’existence substantiellement différente, en conformité avec sa fonction d’exécutant consentant de l’impératif du temps aliénant. En même temps, les individus dans leur écrasante majorité sont « dégradés en tant que simples travailleurs, subsumés sous le travail ». Dans de telles conditions, le processus social de reproduction doit s’enfoncer toujours plus profondément dans sa crise structurelle, avec la périlleuse ultime répercussion d’un retour impossible.

Le cauchemar de « l’état stationnaire » reste un cauchemar même si on tente de l’alléger, comme le proposait John Stuart Mill, au moyen de l’illusoire remède de « meilleure distribution » pris isolément. Il ne peut y avoir de « meilleure distribution » sans une restructuration radicale du processus de production lui-même. L’alternative socialiste hégémonique à la domination du capital impose fondamentalement de surmonter la dialectique tronquée entre les relations vitales de la production, de la distribution et de la consommation. Sans cela, la proposition socialiste de convertir le travail en « premier besoin vital » est inconcevable. Citons Marx : « Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux “De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !” »16

Ce sont les objectifs généraux de la transformation socialiste qui fournissent la boussole pour le trajet et simultanément aussi la mesure des réalisations accomplies en chemin (ou dont l’accomplissement a échoué). Avec une telle vision de l’alternative hégémonique à l’ordre social reproducteur du capital, il ne peut y avoir aucune place pour « l’état stationnaire », ni pour aucune des fausses alternatives qui lui sont associées ou qui en découlent. Dans le cadre du nouveau contrôle social métabolique orienté vers la production des « richesses coopératives », ce « développement multiple des individus » employant consciemment l’ensemble des ressources de leur temps disponible est censé fournir les bases d’une comptabilité qualitativement différente : la nécessaire comptabilité socialiste, définie par les besoins humains et diamétralement opposé à la quantification fétichiste et au gaspillage concomitant inévitable. 

C’est pourquoi l’importance vitale d’une croissance soutenable peut être reconnue et gérée avec succès dans le cadre social métabolique alternatif. Un ordre alternatif de contrôle métabolique social serait celui permettant de faire disparaître pour de bon l’opposition entre le travail physique et le travail intellectuel – une opposition toujours vitale pour le maintien de la domination absolue du capital sur le travail, le capital ayant usurpé le rôle du sujet historique dominant. Par conséquent, consciemment poursuivie, la productivité pourra s’élever à un niveau qualitativement plus élevé, sans danger de gaspillages incontrôlables, produisant des richesses authentiques – et non des biens orientés par le profit – dont les « riches individus sociaux » (Marx) auraient un plein contrôle en tant que sujets historiques autonomes (et précisément riches dans ce sens). 

Par contraste, dans « l’état stationnaire » les individus ne peuvent être de véritables sujets historiques. Car ils ne peuvent contrôler leur propre vie en étant à la merci des déterminations matérielles de la pire espèce, directement dominés par la pénurie incurable.

Dans le système du capital, l’incessante croissance du gaspillage – catastrophique par ses conséquences ultimes – est inséparable de la manière la plus irresponsable dont les biens et services produits sont utilisés, au service de l’expansion du capital pour le profit. Perversement, plus leur taux d’utilisation est bas et plus la possibilité d’un remplacement est grande – une absurdité qui émane du point de vue aliéné du capital pour lequel il ne peut y avoir de distinction significative entre consommation et destruction. Car la destruction totalement gaspilleuse permet de satisfaire la demande nécessaire à l’auto-expansion du capital vers un nouveau cycle de profit, tout comme pourrait le faire la consommation véritable correspondant aux besoins. Cependant, l’heure de vérité arrive lorsqu’un lourd prix doit être payé pour la gestion par le capital, criminellement irresponsable, tout au long du développement historique. C’est là que l’impératif d’adopter un taux d’utilisation incomparablement plus responsable des biens et services produits – et produits consciemment en pensant à ce but, en relation avec la qualité des besoins et de l’usage humains – devient absolument vital. Parce que la seule économie viable – qui économise de manière significative et est soutenable dans un futur proche ou plus lointain – ne peut être qu’une économie gérée rationnellement, orientée vers l’utilisation optimale des biens et services produits. Il ne peut y avoir de croissance soutenable en dehors de ces paramètres de gestion rationnelle orientée par les véritables besoins humains.

Pour prendre un exemple crucial de ce qui est incurablement mauvais à cet égard sous la domination du capital, pensons à la manière dont on utilise dans nos sociétés un nombre sans cesse croissant de voitures. Les ressources gaspillées pour la production et le ravitaillement en carburant des automobiles sont immenses dans ce « capitalisme avancé », représentant la deuxième dépense la plus élevée des ménages, après les emprunts. Mais ce qui est absurde, cependant, c’est que le taux d’utilisation de ces automobiles soit inférieur à 1%, ce qui est de manière mensongère justifié par les droits exclusifs de possession conférés à leurs acheteurs. En même temps l’alternative réelle et praticable n’est pas simplement négligée, mais activement sabotée par les grands groupes d’intérêts des entreprises quasi monopolistiques. La vérité criante, c’est que les individus ont besoin (et n’obtiennent pas, malgré le lourd fardeau financier qui leur est imposé) de services de transport adéquats et non de la propriété privée de tels objets, qui sont un gaspillage économique et une destruction écologique et qui leur font aussi perdre des heures innombrables de leurs vies dans des embouteillages malsains.

Évidemment, l’alternative réelle serait de développer des transports publics au niveau qualitativement le plus élevé, satisfaisant ainsi les critères économiques, environnementaux et de santé personnelle dans le cadre d’un projet rationnel, tout en limitant l’utilisation des voitures à des fonctions spécifiques – leur propriété serait collective et elles seraient attribués de manière appropriée, et non possédées de manière exclusive, ce qui produit le gaspillage. Ainsi, les besoins des individus – en l’occurrence leur véritable besoin de services de transports adéquats – détermineraient les objectifs de production des véhicules et des moyens de communication (routes, réseaux ferroviaires et systèmes de navigation), conformément au principe d’une utilisation optimale, au lieu que les individus soient complètement dominés par le système établi des besoins fétichistes dans le but d’une expansion du capital, source de profits mais finalement destructrice.

Dans un avenir très proche on devra faire face à la question inévitable, mais jusqu’à présent tendancieusement évitée, celle de l’économie réelle correspondant aux considérations présentées dans cet article. Car dans les pays dits du tiers monde, il est inconcevable de suivre les règles du « développement » gaspilleur du passé, celles-là mêmes qui de fait ont conditionné leur situation précaire actuelle, sous la domination du mode social métabolique de reproduction du capital. L’échec fracassant des « théories de la modernisation » et de leurs incarnations institutionnelles a clairement démontré l’impuissance d’une telle approche.

7. Au moins sur un aspect nous avons récemment entendu une alarme sonner de plus en plus fort – et de manière caractéristique elle a également mis en avant l’affirmation et la préservation absolue des privilèges des pays capitalistes dominants. Il s’agit des besoins croissants de ressources énergétiques à l’échelle mondiale et de l’intervention compétitive de pouvoirs économiques potentiellement immenses, en premier lieu la Chine, dans le processus de développement. Aujourd’hui, cela concerne principalement la Chine, mais l’Inde doit être ajoutée à la liste des principaux pays qui auront inévitablement un besoin croissant de ressources énergétiques. Et lorsque nous ajoutons à la Chine la population du sous-continent indien, nous parlons de plus de deux milliards et demi de personnes. Naturellement, s’ils suivaient vraiment les préceptes grotesques des Étapes de la croissance économique17 et son plaidoyer simpliste en faveur du « décollage capitaliste qui conduit à la maturité », cela pourrait avoir des conséquences désastreuses pour nous tous. Car une économie complètement automobiliste sur le modèle étatsunien (plus de 700 voitures pour 1 000 habitants), pour deux milliards et demi de personnes, signifierait que nous serions tous morts sans tarder, grâce à la « modernisation » mondiale des profits de la pollution toxique, sans parler de l’épuisement total des réserves de pétrole de la planète en peu de temps. Mais de la même manière, dans un sens opposé, personne ne peut sérieusement envisager que les pays en question pourraient être laissés indéfiniment dans leur situation actuelle. Imaginer que les deux milliards et demi de personnes vivant en Chine et dans le sous-continent indien pourraient être condamnées de manière permanente à leur situation difficile, toujours lourdement dépendants d’une façon ou d’une autre du monde capitaliste avancé, défie toute crédibilité. La seule question c’est : comment l’humanité peut-elle trouver une solution rationnellement viable et vraiment équitable à la demande légitime du développement social et économique des peuples concernés ? En d’autres termes, la concurrence antagoniste et la lutte destructive pour les ressources seront-elles la voie vers l’avenir, comme le veulent l’orientation et les principes de fonctionnement du mode de contrôle social reproducteur du capital ?

L’impératif absolu d’adopter une manière qualitativement différente d’organiser la vie économique et sociale est apparu à l’horizon de notre temps dans un autre domaine : l’écologie. Là encore, la seule manière viable de traiter les problèmes de plus en plus graves de notre écologie mondiale – si nous voulons affronter de manière responsable les problèmes et les contradictions de plus en plus graves de notre domicile planétaire, à commencer par leur impact direct sur des questions aussi vitales que le réchauffement climatique jusqu’à des demandes élémentaires d’eau potable et d’air respirable – est de passer de l’ordre existant d’une gestion gaspilleuse et de quantification fétichiste à un ordre orienté vraiment vers la qualité. À cet égard, l’écologie est un aspect important mais subordonné de la nécessaire redéfinition qualitative de l’usage des biens et services produits, sans laquelle le plaidoyer pour une écologie soutenable permanente au service de l’humanité – répétons-le : une exigence absolue – ne sera rien de plus qu’un vœu pieux. 

Dans ce contexte, le dernier point qu’il faut souligner c’est que nous ne pouvons pas sous-estimer et encore moins minimiser l’urgence qu’il y a de faire face à ces problèmes. Car les groupes d’intérêts du capital, soutenus par les États impérialistes dominants, poursuivent leur rivalité insurmontable. Ironiquement, alors qu’il y a tant de discours sur la « mondialisation », on viole constamment les exigences objectives d’établir un ordre reproductif des échanges sociaux rationnellement soutenable et coordonné à l’échelle mondiale. Pourtant, du fait de l’étape présente du développement historique, par rapport à tous les problèmes majeurs discutés dans cet article, la vérité est que nous devons faire face à des défis mondiaux de plus en plus graves qui exigent des solutions mondiales. On ne peut pas la réduire au silence. Cependant, notre préoccupation la plus grave, c’est que le mode métabolique de la reproduction sociale du capital, compte tenu de ses déterminants structurels intrinsèquement antagonistes, ne permet nullement de s’orienter vers des solutions mondiales viables. Étant donné sa nature inaltérable, le capital n’est rien d’autre qu’une forme de domination structurelle. Mais l’autre dimension inséparable de la domination structurelle c’est la soumission structurelle. C’est ainsi que le mode de reproduction sociale métabolique du capital a toujours fonctionné et doit toujours essayer de fonctionner, entraînant les guerres dévastatrices dont à notre époque nous avons plus qu’un avant-goût. L’affirmation violente des impératifs destructeurs de l’impérialisme mondial hégémonique, à travers la puissance destructrice, inimaginable autrefois, des États-Unis dont l’hégémonie est mondiale, ne peut pas apporter des solutions mondiales à nos problèmes toujours plus graves, seulement un désastre mondial. Ainsi, l’inévitable nécessité d’aborder ces problèmes mondiaux d’une manière historiquement soutenable nous met devant le défi du socialisme du XXIe siècle – la seule alternative hégémonique viable au mode de contrôle métabolique social du capital qui soit à l’ordre du jour.

István Mészáros

Article paru dans Inprecor N° 644-646 octobre-décembre 2017

Cet essai est extrait du livre d’István Mészáros, The Challenge and Burden of Historical Time: Socialism in the Twenty-First Century (le défi et le fardeau du temps historique : le socialisme du XXIe siècle), Monthly Review Press, New York 2008. Il a d’abord été publié sous forme d’article, sous le titre « The Only Viable Economy », par Monthly Review, vol. 58, Issue 11 (April 2007). Disponible sur le web en anglais (https://monthlyreview.org/2007/04/01/the-only-viable-economy/) et en espagnol sous le titre « Socialismo : La única economía viable » (http://www.rebelion.org/noticia.php?id=54635). (Traduit à partir de l’original anglais et de la traduction espagnole par Jean-José Mesguen et JM).

1 K. Marx, le Capital, vol. I, Chapitre 2 – Des échanges :

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-2.htm

2 J. S. Mill, Principes de l’économie politique, Guillaumin, Paris 1854, chapitre VI du volume II (disponible : https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2011-1-page-419.htm)

3 J. S. Mill, Principes…, op. cit.

4 J. S. Mill, Principes…, op. cit. 

5 Mentionnons ce livre avec son titre complet, incroyablement prétentieux : Donella H. Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Renders, Wulliam W. Behrens III, The Limits to Growth: A Report for the Club of Rome Project on the Predicament of Mankind (Les limites de la croissance – rapport au club de Rome sur la situation de l’humanité), Earth Island Ltd., London 1972. [publié en français par Fayard en 1973 sous le titre Halte à la croissance ?]

6 Fait révélateur, le professeur Jay Forrester du Massachusetts Institute of Technologie, principale figure théorique de cette « limitation de la croissance », a dédaigneusement renvoyé toute préoccupation d’égalité en parlant du « shibboleth de l’égalité » [terme hébreu pour un signe de reconnaissance verbal d’un groupe fermé, une secte]. Cf. son interview dans le Monde du 1er août 1972.

7 Voir István Mészáros, Socialism or Barbarism: From the “American Century” to the Crossroads, Monthly Review Press, New York 2001.

8 Vadim Medvedev, « The Ideology of Perestroika », dans Abel Aganbegyan (ed.), Perestroika Annual 2, Futura/Macdonald, London 1989, pp. 31–32.

9 Le titre du livre le plus célèbre de la croisade de Hayek paru en mars 1944. Cf. Friedrich Hayek, la Route de la servitude (PUF, Paris 2013). 

10 Gorbatchev, cité par John Rettie, « Only Market Can Save Soviet Economy », The Guardian du 17 octobre 1990.

11 Pour citer un des postulats idéalisants de Hegel : « The nation state is mind in its substantive rationality and immediate actuality and is therefore the absolute power on earth. » (L’État-nation est l’esprit dans sa rationalité substantive et son actualité immédiate et est donc le pouvoir absolu sur terre), G.W.F. Hegel, The Philosophy of Right, Cambridge University Press, Cambridge 1991, p. 212.

12 K. Marx, Misère de la Philosophie, 1-2 – La valeur constituée ou la valeur synthétique, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/06/km18470615e.htm

13 K. Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », Éditions sociales, Paris 2011, p. 664.

14 K. Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », Éditions sociales, Paris 2011, p. 664. 

16 K. Marx, Critique du programme de Gotha, 1e partie :

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500.htm

17 Cf. Walt Rostow, The Stages of Economic Growth: A Non-Communist Manifesto (les Étapes de la croissance économique : un manifeste non communiste), Cambridge 1960, Cambridge University Press.

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