Je ne pardonnerai jamais à personne. Ni à moi-même


Le propre de la littérature est de pouvoir donner à lire ce qui est difficilement audible ou pensable. Par exemple, les massacres, les génocides, les exterminations. Faire ressentir, à la lectrice ou au lecteur, la densité des temps suspendus, des peurs ou des angoisses. Les écrivain·e·s jouent des multiples codes possibles pour donner présence et sens à des actes générés par les organisations sociales ; ce que certain·e·s nomment trop facilement « 
barbarie humaine », oubliant les conditions sociales de la production de celles et ceux qui exécutent et de celles et ceux qui ne reviennent plus.

Il ne s’agit cependant ni d’analyses (nécessaires) ni de simples dénonciations, mais bien de création, du rendu possible par la lecture et les rêveries associées, du sentiment de survie.

« Il n’y a que des gens allongés dans le silence et l’horrible puanteur »

Han Kang, dans une langue sans affect, nous souffle ce vent de terreur traversant la Corée du Sud. Les temps du sang, de la mémoire, du questionnement, de la transmission, « Si cet autre monde avait duré… ».

Un visage, un oisillon, des souffles noirs, « Qui m’a tué ? Qui a tué ma sœur ? Pourquoi ? », des corps pourrissants, le feu ouvert par l’armée, « Avant qu’une balle vienne labourer mon ventre telle une boule brûlante », les pensées de l’impensable, « Si seulement je pouvais ne rien voir », les traits désagrégés, l’essence versée sur les corps…

Sept gifles. « Après la cinquième, elle a pensé : Il ne s’arrêtera jamais, il va continuer. La sixième fois, elle n’a pensé à rien », l’oubli et la mémoire, « Si je pouvais me cacher dans un rêve. / Ou bien dans un souvenir », le fer et le sang, la falsification et la censure, la douleur qui rend fou, la soif, la peur, la faim, des enfants et des fusils, le chant et le silence, la prunelle de la nuit, les « putes rouges » à exterminer (militarisme et masculinisme), le coté fleuri et « les lampes recouvertes de neige ».

Ne pas laisser disparaître celles et ceux qui furent victimes de cette violence en plein jour, garder les yeux ouverts, « Ecrivez comme il faut ».

Han Kang : Celui qui revient

Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot

Points Seuil, réédition d’un ouvrage paru chez Le serpent à plumes en 2016, Paris 2017, 228 pages

Didier Epsztajn

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