Du coté du jazz (décembre 2017)

Le corps, l’âme et le blues.

Eric Séva est un partisan fidèle du saxophone baryton, ce gros saxophone qui donne une impression de lourdeur mais sait se faire léger, discordant grâce à l’utilisation d’un varitone créateur d’effets « wa wa » du plus bel effet. Un de ces saxophones un peu laissés pour compte. Sa voix profonde sait aussi explorer, sonder les corps et les âmes. Plus que tous les autres saxes, il est « Body and Soul », un des grands standards du jazz magnifié par la création de Coleman Hawkins en octobre 1939.

De temps en temps, Eric fait des infidélités à son compagnon pour aller voir du côté du soprano au son plus proche du cri du blues.

« Body and Blues » est le titre qu’a choisi Eric Séva pour cet album issu, nous dit-il, des conférences réalisées avec Sébastien Danchin pour présenter le blues. Dans les compositions dues à sa plume, sauf deux, il mêle allègrement tous les bleus et les musiques du monde. Il ne craint pas de rappeler le temps des comptines, des ritournelles qui reviennent en boucle pour perdre un peu plus l’auditeur enfoncé dans les reconnaissances qu’il ne connaît pas.

Eric s’est adjoint deux chanteurs de blues, Harrison Kennedy, ancien chanteur du groupe « Chairmen of the Board », représentatif de la scène « Soul » des années 1970, joueur d’harmonica pour signifier son héritage, son patrimoine et Michael Robinson natif de Chicago – c’est tout dire – qui a commencé par le gospel. Ils savent habiter cette musique pour faire du blues un art du présent. Nougaro assure une présence via un de ses poèmes.

Christophe Cravéro, piano, Fender Rhodes, B3 – comme il se doit pour le blues -, Manu Galvin aux guitares, Christophe Wallemme, basse et contrebasse et Stéphane Huchard à la batterie savent déployer leurs talents pour donner vie à une drôle de musique à la fois liée aux blues et à toutes les musiques dites populaires. Régis Gizavo, à l’accordéon, vient apporter une touche sociale dans « Trains clandestins » pour un clin d’œil à notre actualité la plus brûlante et la plus scandaleuse.

Une musique qui danse dans les feux d’artifices pour créer une réalité rêvée plus forte que la réalité d’un monde trop engagé dans la violence pour comprendre le sens de la sauvagerie nécessaire à la création.

Eric Séva : Body and Blues

Ombre d’arc-en-ciel

Reggie Washington, bassiste, vit désormais en Belgique. Pour ce « Rainbow Shadow », volume 2, il a décidé de rendre hommage au guitariste Jeff Lee Johnson qui nous a quittés fin janvier 2013 alors qu’il devait se produire au festival « Sons d’hiver » de ce mois de mars 2013. Il avait 54 ans et était un habitué des concerts de jazz en France. De Philadelphie, il avait forgé le « Philly sound » de ces années 2000. Une synthèse de tous ces « sounds » qui ont constitué le jazz spécifique de la ville de Benjamin Franklin. Il faut dire que les ancêtres ont des noms célèbres à commencer par celui de Coltrane ou de Benny Golson.

Reggie, dans cet album, a repris des compositions de Jeff Lee pour le rendre de nouveau vivant. Le bassiste est en compagnie de Marvin Sewell, guitariste qui a écouté les bluesmen, de Patrick Dorcean, batteur et percussionniste et de DJ Graczzhoppa, turntables et samples pour rendre cette musique une fois encore actuelle.

Un jazz de son temps pour démontrer la vitalité d’un guitariste qui ne peut pas se laisser oublier, pour entendre le son de Philly d’aujourd’hui. Un album nécessaire.

Reggie Washington : Rainbow Shadow, vol 2, Jammin’ colorS

Coucou, revoilà Django !

Je ne sais si le film « Django » a suscité des vocations mais les publications des enregistrements de Django Reinhardt ne se sont pas taries. Il faut dire que la plupart sont tombés dans le domaine public. Le film précité de Etienne Comar suit le périple du guitariste en cette année 1943, année terrible pour les Tsiganes massivement déportés après la rafle du Vel d’hiv qui a visé les Juifs en France et par la police française. Le film suit Django pour mettre l’accent sur la volonté des fascistes de tout poil d’anéantir les Roms, partie de l’histoire de la seconde guerre moniale oubliée.

La musique du film est revisitée. Le label « Ouest » a voulu rendre compte de la musique originale de Django dans ces années d’Occupation en proposant les enregistrements originaux du « nouveau quintette » formé par Django séparé de Stéphane Grappelli resté à Londres. Il a raté le dernier bateau. Le violoniste vivra la guerre sous les bombardements, jouant dans les clubs avec, notamment le pianiste aveugle George Shearing qui faisait ses premiers pas.

« Les années de guerre (1940-1943 », sous titre de ce double album, démarre avec « Rythme futur », du 1er octobre 1940 – pour le label Swing créé par Charles Delaunay – et se termine avec « Blues clair » du 26 février 1943, sur le même label. Une visite du Django de ces années qui se métamorphose pour dépasser le « jazz manouche » qu’il a créé dans les années 1930 en compagnie de Stéphane Grappelli. Le génie du compositeur intimement lié à l’interprète éclate à chaque instant. Désormais ce sont les clarinettes qui jouent le rôle d’interlocuteurs et le batteur vient ajouter la touche originale par rapport au quintet précédent.

Pendant cette période, le public connaît surtout « Nuages » dont deux versions ont paru qui se retrouvent dans cette compilation. Django préférait celle à deux clarinettes qu’il est possible de juger plus « lourde » que la version avec une seule, celle d’Hubert Rostaing. Mais pourquoi choisir ?

L’essentiel n’est pas là. Il est dans toutes ces compositions, dans tout le déploiement du génie de Django comme libéré des contraintes du quintet avec Stéphane qui fonce vers l’inconnu à grandes enjambées. Le jazz français existe sans le soutien de ses inspirateurs américains. Il vit. Django y participe pleinement aux côtés des autres musicien-ne-s comme le montre le bonus « Festival Swing » du 26 décembre 1940. C’était Noël pour cette rencontre étrange.

Au total, la musique gagne. Ces faces ont été plusieurs fois rééditées. Elle reste d’une étonnante jeunesse. Le plaisir est au rendez-vous. Une fois encore. Il faut souligner la qualité technique de la reproduction qui contribue grandement à cette sensation d’une inquiétante familiarité.

« Django Reinhardt. Le nouveau quintette. Les années de guerre », compilation réalisée par Max Robin et Samy Daussat, Label Ouest/L’autre distribution.

Peinture et musique

Quel rapport entre Picasso – plus exactement quelques-unes de ses œuvres – et un trio qui s’appelle « Unitrio », une redondance pour affirmer le primat du collectif sur l’individuel tout en permettant aux individus – Damien Argentieri à l’orgue, Frédéric Borey au saxophone ténor et Alain Tissot à la batterie – de s’exprimer à la fois comme soliste et comme compositeur.

Trois lectures musicales de « Buste de femme » – 1943 – et de « Femmes d’Alger d’après Delacroix » – 1955 -, une de « La nouvelle ronde de la jeunesse » – 1961 -, de « L’Acrobate » – 1930 – et de « Massacre en Corée » – 1951 – permettent des dessins différents des émotions et du trio et de chacun des musiciens. Les dates expliquent, peut-être, certains références pour un aller-retour de la mémoire du jazz et de la musique d’une manière générale pour faire de Picasso un révélateur – au sens photographique – de toutes les influences, de tous les emmêlements du temps et d’un espace spécifique pour se lancer dans les folles aventures d’un présent dominé par l’incertitude.

Comme la peinture de Picasso – le titre aussi d’une composition de Coleman Hawkins sur les harmonies de « Body and Soul », Corps et Âme -, la musique se réclame de ses racines, pour créer, à partir de la tradition, des sensations originales.

« Picasso » – le titre s’imposait – pose des relations bizarres entre le jazz et la peinture, deux arts qui ont plus à voir qu’on a bien voulu le dire.

Unitrio : Picasso, Fresh Sound/New Talent

Nicolas Béniès.

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